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University of Toronto
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LES
ANCIENS POETES
DE LA FRANCE
La première partie du recueil des Anciens Poètes de la
France renfermera le cycle carlovingien, et formera quarante
volumes semblables à celui-ci.
L'examen des questions administratives et scientifiques
auxquelles peut donner lieu la publication de ce recueil a été
confié par S. Exe. M. le Ministre de l'Instruction publique à
une commission composée de MM. :
Le Marquis de La Grange , sénateur , membre de
ïlnslhut, Président;
Gustave Rouland, directeur du personnel et du
secrétariat général ;
F. GuESSARD, professeur à l'Ecole impériale des
Chartes , délégué de la Commission pour la direction du
Recueil;
Francis Wey , inspecteur général des archives dépar-
tementales;
Henri Michelant, membre de la Société des anti-
quaires de France , employé au département des ma-
nuscrits de la Bibliothèque impériale ;
Servaux , chef du bureau des travaux historiques,
Secrétaire.
Ce volume est le troii'ùme dans l'ordre de publication.
LES
ANCIENS POETES
DE LA FRANCE
Publiés sous les auspices
DE s. EXC. M. LE MINISTRE DE l'iNSTRUCTION PUBLlCiUE
ET DES CULTES
Et sous la direction
DE M. F. GUESSARD
GAUFREY
A PARIS
Chez F. ViEWEG, Libraire- Editeur
Maison A. FRANCK
RUE DE RICHELIEU, N> 67
MDCCCLIX
Paris, —imprimé par CHARLES JoUAUST, 338, rue S.-Honoré.
GAU FREY
CHANSON DE GESTE
GAUFREY
CHANSON DE GESTE
Publiée pour la première fois d'après le manuscrit unique
de Montpellier
MM. F. GUESSARD et P.CHABAILLE
A PARIS
Chez F. Vieweg, Libraire-Editeur
Maison A. FRANCK
RUE DE RICHELIEU, N 67
MDCCCLIX
^2 44 5 2
PRÉFACE.
e sujet de notre poème est un peu
complexe : c'est l'histoire des douze
fils de Doon de Mayence, mais sur-
tout de Gaufrey, qui était l'aîné , et
qui fut le père du fameux Ogier.
L^auteur, en terminant son récit^ le résume ainsi
lui-même :
Explicit le romans de Gaufrey le vaillant,
De tous les .xu. frères, dontn'i ot nul faillant,
Fors Grifes le traîtres^ que Damcdiea gravent!
Il s'en faut bien toutefois que l'intérêt se con-
centre sur Gaufrey et sur ses frères. Dans ce
vaste tableau, où Ton voudrait plus d'unité et
où se pressent une foule de personnages, il en est
plusieurs que le peintre a placés autour de ses
héros de façon à leur faire ombre.
Déjà célébré dans un autre poëme , qui ra-
conte les exploits de sa jeunesse et de son âge
mûr, Doon de Mayence joue encore dans celui-ci
Gaufrey. a
ij Préface.
un rôle important, à la tête de sa nombreuse li-
gnée.
On y voit aussi figurer^ à coté de Doon, le
vieux Garin de Monglane , comme lui chef de
l'une des grandes familles héroïques de France, et
dont les prouesses forment également le sujet
d'une chanson de geste qui porte son nom. Ga-
rin de Monglane est, dans notre poëme, l'un des
personnages les plus nécessaires à l'action, et la
partie de sa vie que raconte le trouvère est an-
noncée par lui comme un épisode très peu connu :
Foi îrouvcrés joaglierrc qui de chcsli vous chant;
Quar il en est moult poi qui sache le rommans
Comme Garin fu pris à Monglane la grant (')•
Mais l'acteur principal , le vrai héros de ce
poëme, selon nous , celui qui attire le plus l'at-
tention , au détriment de Gaufrey et de tous les
autres , c'est le vassal si dévoué , le serviteur et
l'ami si fidèle de Garin de Monglane; c'est Ro-
bastre, l'homme à la cognée, dont on ne sait trop
comment déterminer laconditionsociale, caril est
le fils d'un esprit, d'un lutin, d'un follet, nommé
Malabron , et , en dépit de cette origine un peu
surnaturelle, il a débuté bien humblement dans
le monde : il a commencé par être charretier ou
charreton, comme on disait alors, et comme dit
encore La Fontaine. Puis il s'est élevé à force
de bravoure, sans rien devoir à son père le lutin,
et nous le trouvons auprès de Garin de Mongla-
ne, ce grand baron , dans une situation que ses
débuts ne semblaient pas lui promettre.
I. p. s>.
Préface. jjj
Il n'est guère , dans no^re poëme, de bataille
grande ou petite où l'intrépide Robastre ne soit
au premier rang et ne donne les plus rudes coups.
Quoiqu'il ne manque pas de nobles sentiments
il représente un peu la force brutale, et son arme
est celle d'un vilain ; mais il n'en est pas moins
fêté en toute occasion par les plus grands sei-
gneurs, par les pairs mêm.e de Charlemagne, et
c'est d'une commune voix qu'ils le récompensent
au dénoûment, en plaçant sur sa tête la cou-
ronne de Hongrie.
Notre poëte nous paraît avoir eu une prédilec-
tion marquée pour cet enfant de son imagination
qu'à toute rencontre il met en avant, et qu'il ne
perd jamais de vue, le proposant sans cesse à
1 admiration de chacun, présent ou absent , an-
nonçant ses exploits futurs ou rappelant ses
prouesses passées, lorsque, pour le moment il
ne le fait point agir, et le mettant seul en scèrie
avec le lutin son père, dans la partie du poëme
où il introduit le merveilleux féerique.
Berart de Montdidier, l'un des douze pairs de
Charlemagne, est encore un des personnages fa-
vorisés et mis en évidence par le trouvère. On sait
que plusd'une chanson de geste reproduit, sous des
noms différents et avec quelques légers change-
ments dans les circonstances, une histoire bien
connue et qui parait avoir eu le plus grand suc-
cès au moyen âge, celle d'une jeune princesse
sarrasine qui s'éprend d'un chevalier français, se
convertit pour l'amour de lui, et ne manque 'ja-
mais d'être un auxiliaire très précieux pour les
chrétiens dans leurs luttes contre les infidèles.
Le rôle avantageux du guerrier français est attri-
jv Préface.
bué par l'auteur de Gaufrey à Berart de Montdi-
dier, dont la seule renommée a inspiré une si
vive passion à la belle Fleurdépine , qu'elle se
contente de baisser la tête lorsque son père
reçoit devant elle le coup de la mort, de la main
d'un compagnon de Berart.
■ Voilà, du côté des chrétiens, les figures qui nous
semblenten vue autant et plus parfois que celles de
Gaufrey et de ses frères. Quant aux mécréants,
aux Sarrasins, ils ont été mieux traités par
d'autres poètes du moyen âge. On jugera sans
doute, comme nous, que le roi Gloriant, leur
principal chef, dans le poème de Gaufrey,
n'est pas un type à citer, et que son caractère ii'a
pas été tracé avec grand soin. Aussi faut-il dire
qu'il ne se convertit pas au dénoûment, et meurt,
lorsque le moment est venu de se débarrasser de
lui , sous la cognée de Robastre , sans qu'il en
coûte même à l'auteur le récit d'une de ces luttes
prolongées dont les trouvères aimaient tant à
détailler les chances et les incidents divers.
Le roi Machabré, le père de Fleurdépine, n'est
guère qu'un confident , et c'est la belle Sarrasine
qui représente le mieux sa race dans notre
poème. Aussi devient-elle chrétienne, à la fm ,
après avoir déployé une grande malice en faveur
des Français , pour lesquels elle a un fonds de
tendresse et une admiration des plus louables.
Ces différents personnages, à l'aide de nombreux
acteurs secondaires et d'une foule de comparses,
accomplissent les événements trop variés dont le
poème de Gaufrey contient le récit, et dont voici
la clef.
Assiégé dans son château de Monglane et ré-
Préface. v
duit à l'extrémité par le roi Gloriant, le vieux Ga-
rin implore l'assistance de son ancien ami, Doon
de Mayence, au moment même où les douze fils
de Doon vont s'embarquer pour aller en Syrie
conquérir des terres sur les Sarrasins. Dès lors,
leur projet est remis à un autre temps; ils par-
tent en toute hâte avec leur père pour aller por-
ter secours à Garin de Monglane. L'expédition
réussit; l'armée de Gloriant est mise en fuite;
mais le chef sarrasin , quoique vaincu, emmène
avec lui deux prisonniers dont la capture le con-
sole de sa défaite. Il tient dans ses fers et Doon
de Mayence et Garin de Monglane, qu'il hait dès
longtemps , parce que dès longtemps il a senti
leurs coups.
Les vainqueurs, au contraire, sont inconso-
lables. Les fils de Doon , les fils de Garin , ont
perdu leur père, et Robastre, un seigneur, un
maître qu'il chérit. Dès le début du poëme, l'au-
teur nous avertit que la captivité des deux prison-
niers durera sept années, et en même temps, pour
nous rassurer, il nous apprend qu'ils seront ven^
gés par Robastre :
.... Vous orrez assez prochainement
Et si comme Robastre en prist puis vengement,
Et comme il ochist puis le fort roi Gloriant (i).
Les habitudes littéraires du moyen âge n'ad-
mettent pas les dénoûments imprévus , et ce ne
sont pas les trouvères qui auraient imaginé de
tenir leurs auditeurs en suspens durant plusieurs
1. p. 9.
vj Préface.
heures, incertains de savoir si un amoureux épou-
sera celle qu'il aime. En pareil cas, ou l'événe-
ment s'accomplit sans retard, et l'on sait à point
nommé le nom de l'enfant qui ne manque jamais
d'être engendré la première nuit des noces , ou ,
si l'événement est retardé par quelque obstacle,
on apprend dès l'abord quand et comment il
pourra avoir lieu. C'est ainsi , et sans doute par
crainte d'exciter des émotions trop vives, que
notre poëte, à chaque nouvelle partie de son ré-
cit qu'il entame, prend soin d'en donner le som-
maire , à peu près comme on distribue d'avance
aux convives le menu d'un festin.
Nous savons déjà que Robasîre sera le vengeur
de Garin et de Doon; mais d'ici là que de grands
événements, que d'épisodes , que de coups de
hache et de coups d'épée! A compter de ce mo-
ment, la chanson se renforce.
Or enjorche canchon , qui oïr la voudra,
Ainsi comme Gaujrei les régnés conqucsta ,
Et à SCS .XI. frcns chascun A. en donna;
Et comme Dancmarche par jorche conquesta ,
Et la terre son pcre , dont la gent révéla ('),
Et autre segnor firent quant Doon n'i esta;
Et si comme Gaufrey Gloriant encacha ;
Que le plus de sa terre li destruist et gasta ,
Li et ses .XI. frères toute la conquesta ;
Et corn Garins li bers de prison escapa
Entre li et Doon , qui tant de poveir a ;
Corn Robastrc fu roy de chcl pais de là ,
Et Garins et Doon le pa'is li donna
Pour chen que si tous jors au besoing li aida (2).
1 . Se révolta , devint rebelle.
2. P. 39.
Préface. vij
Voilà une annonce qui fait connaître à l'avance
tous les grands événements du poëme. Plus loin
s'en rencontre une autre toute spéciale : c'est une
sorte de tableau généalogique qui dépasse de
beaucoup le cadre du récit, et qui satisfait la cu-
riosité au delà même du dénoùment.
Or commenche canchon, s'entendre la voulès ,
Comment les fix Doon furent tous mariés....
Puis issi d'eus .V. rois qui furent couronnes,
Et bien .LX. dus de grant terre chasés ,
Et bien .XXXV. contes, tous furent hcnourés
Moult i ot de preudommes, d'autres i ot assis,
Hernaut de Vantamise en fu , si aloses ,
Et Garnier de Nantueil, qui moult et de bontés,
Regnaut de Montauben et Aalart l'ainsnés ,
Et Richart et Guichart , le vassal aduris.
Et Maudis le larron ni doit estre oubliés....
Baudouin, chil de Flandres estoit du parentés.
Et Ogier le Danois, qui fu de grans bontés, etc. (•).
Un tableau du même genre, mais qui ne
renferme que des noms mal famés , est celui qui
nous montre la postérité du traître Grifon, le père
de Ganelon, le seul des douze fils de Doon de
Mayence qui ait forligné et failli à l'honneur (2).
Nouveau sommaire un peu plus loin (5), nou-
vel appel à l'attention des auditeurs :
Scgnors , oés canchon qui moult fet à loer ;
Poy est de jougUors qui en sache nonchier.
Che est des .xil. fis Doolin le guerrier,
De Robastre le preus à la hache d'achier, etc.
1. P. 77.
2. p. 121.
?. P. 142.
viij Préface.
Comme Gaufrey, dans le cours de ses con-
quêtes. épouse la belle Passerose, et engendre,
la nuit même de ses noces, selon l'usage, un cour-
fois enfanchon, qui devint le preux Ogier, en réa-
lité les Enfances Ogier commencent à dater de ce
moment. C'est ce que notre poète annonce en ces
termes :
Chi commenche la geste et la noble canchon
Des enfanches Ogier, le nobile baron ,
Et corn Gaufrey geta son père de prison (')•
Ainsi , durant le temps de la captivité prolongée de
Doonet de Garin, Gaufrey fait avec ses frères les
conquêtes qu'il projetait au début du poëme. Cha-
cun d'eux se marie, et tandis que Grifon le maudit
donne le jour à Ganelon, tandis qu'il va à la cour
de Charlemagne calomnier son frère aine et sur-
prendre la libéralité de l'empereur, de l'union de
Gaufrey et de Passerose naît l'un des héros les
plus célèbres de l'épopée carlovingienne, cet
Ogier dont nos jeux de cartes perpétuent encore
le nom et le souvenir.
Leurs conquêtes achevées , les fils de Doon
songent à délivrer leur père, et, dans ce dessein,
s'embarquent pour la Hongrie avec les fils de
Garin de Monglane. Là recommence une série
de nouveaux exploits , de nouvelles conquêtes ,
qui se terminent, comme on le sait déjà , par la
mort du roi Gloriant (')• Robastre, son vain-
1. p. 223.
2, Les événements qui suivent le couronnement de Ro-
Préface. ix
queur, est aussi son successeur, et hérite à la fois
de sa couronne et de sa veuve Mandagloire ,
préalablement baptisée.
On a vu de nos jours des rois qui étaient partis
d'aussi loin pour arriver au trône ; mais, au
moyen âge, au cœur même de la féodalité, com-
bien la fortune de Robastre devait paraître plus
surprenante! Le récit sans doute en intéressait
fort les humbles auditeurs qui n'étaient rien alors,
dont les descendants sont devenus tout , et qui
ne prévoyaient guère que parmi leurs arrière-pe-
tits-fils se trouverait plus d'un Robastre. Il est
vrai que notre héros populaire était le fils d'un
lutin ; mais il n'en fut pas moins aussi le fils de
ses œuvres, comme on dit, puisqu'à soixante ans
il ne connaissait pas encore son père. C'est à cet
âge seulement qu'il reçoit de lui quelque marque
de tendresse et quelque secours dans les dan-
gers si nombreux qu'il affronte, mais encore à
quel prix!
Avant de venir en aide à son fils , Malabron
s'avise , un peu tard , de le soumettre à de terri-
bles épreuves pour s'assurer de son courage ,
dont il ne saurait douter cependant, puisqu'il
connaît toute la vie de Robastre ; mais , à cela
près, c'est une scène tragi-comique fort bien
réussie, que la première entrevue du père et du
fils. On peut croire que cette invention serait en-
core de mise aujourd'huy dans un opéra ou dans
un drame fantastique, puisqu'elle a fourni au der-
bastre, et qui sont racontés à la hâte, appartiennent plutôt
aux Enfances Ogier qu'à notre poème.
X Préface.
nier siècle le fond d'une composition de ce
genre ('). L'idée n'en appartient pas, croyons-
nous, à notre auteur : elle lui a été suggérée sans
doute par le poème de Huon de Bordeaux, qui
nous parait antérieur à celui-ci , et où le lutin
Malabron est un esprit, un génie subalterne aux
ordres d'Oberon L'imitation à nos yeux est évi-
dente, mais elle n'est point servile, et permet de
louer l'imitateur.
Le poëme de Huon de Bordeaux a été , selon
toute apparence , composé au plus tard vers le
commencement du XI 11^ siècle (O- C'est donc
dans le courant de ce siècle que notre poëme se-
rait venu s'intercaler entre celui de Doon de
Mayence et celui des Enfances Ogier, dans la sé-
rie 'des chansons de geste qui célèbre les héros
de la famille de Doon.
On sait que, dans ces familles héroïques créées
par l'imagination des trouvères, les pères na-
quirent le plus souvent après les fils. Il est cer-
tain, conformément à cette règle, que le poëme
de Gaufrey est très postérieur à la Chevalerie
Ogier de Dannemarche; il nous paraît même pro-
bable qu'il n'a été composé qu'après les Enfan-
ces Ogier ; mais, par dérogation à la coutume, il
nous semble que la chanson de Doon de Mayence
est antérieure à celle que nous publions, comme
on peut s'en apercevoir à certains détails, à cer-
1. Il en est rendu compte quelque part dans la correspon-
dance de Grimm , qui trouve que le papa frappe un peu
bien fort pour éprouver son fils.
2. Ce q^'il y a de sûr, c'est que nous en avons un manu-
scrit qui date de l'an 1250 ou environ.
Préface. xj
taines allusions de notre poëme qui se réfèrent à
celui de Doon.
Sur cette question de date, voilà tout ce qu'il
nous est permis, non d'affirmer, mais de con-
jecturer. Il serait fort téméraire d'aller plus loin
lorsqu onn'a sous les yeux qu'un manuscrit du
XlVe siècle et une version probablement rema-
niée.
Sans doute le nom de Gaufrey se rencontre
assez fréquemment dans des chansons de geste
dont l'ancienneté n'est pas contestable ; mais ce
nom peut-il être considéré comme une allusion
au poème qui le porte , et le héros n'était-il pas
connu par son fils avant d'être célébré dans
une composition spécialement consacrée à sa
gloire ?
Sous la forme où nous le trouvons, le poëme
de Gaufrey ne nous apparaît que comme une des
chansons de geste de la dernière époque. Il a
tous les défauts auxquels se reconnaissent les
monuments de cette catégorie ; il en a aussi tous
es mentes , particulièrement au point de vue de
1 histoire littéraire , à cause des renseignements
et des allusions de tout genre dont il abonde
comme celui de Doon de Mayence. Il s'en rap-
proche beaucoup , à tous égards , sauf l'unité
qui lui manque et qui donne à l'autre plus de va-
leur littéraire.
Ecrits dans le même dialecte , le poëme de
Doon et celui de Gaufrey sont aussi renfermés
dans le même manuscrit; mais on connaît deux
autres textes du premier; le texte de Gaufrey est
unique. Il se trouve dans le manuscrit H. 242 de
xij Préface.
la bibliothèque de la Faculté de médecine de
Montpellier (').
I Voyez la notice de ce manuscrit dans le Catalogue des
manuscrits des bibliothèques publiques des départements , et
dans ïa préface de l'édition du poêrae de Doon de Mayence.
[Recueil des anciens poètes de la France, Paris, F. Vieweg,
maison A. Franck, i8j9-}
SOMMAIRE.
lus d'un jongleur a chanté Thistoire de
Doon de Mayence, et l'on sait comment il
épousa la belle Flandrine (i). — Il en eut
_ douze fils. Charlemagne les arma chevaliers
et leur donna douze terres, mais des terres à conqué-
rir sur les Sarrasins : ils auraient eu honte d'en ac-
cepter d'autres. Gaufrey , l'aîné de ces enfants, dit
alors à son père : « Père, écoutez-moi : Charles , le
roi de France, nous a donné douze terres à conqué-
rir sur les païens. Il nous faut passer la mer pour
cette conquête; nous avons besoin de navires pour
nous et nos gens; aidez-nous, beau doux père, à ra-
vir aux Sarrasins leurs héritages. Nous sommes tous
vos enfants; mais nul de nous ne prendrait un de-
nier de votre patrimoine ; nous n'entendons rien te-
nir que de votre bon vouloir. — Enfants, répond
Doon tout ému , ne soyez point inquiets : mon or,
mon argen^ , tout ce que je possède est à vous. Vous
aurez quinze mille de mes chevaliers ; demain matin,
mes nefs seront prêtes, pourvues de chair, de biscuit
et de froment moulu , de foin et d'avoine pour les
destriers, et vous pourrez partir à la garde de Dieu.
I. Voyez la deuxième partie du poème de Doon de
Mayence.
xiv Sommaire.
— Grand merci, beau doux père », répond Gau-
frey.
C'est lui qui sera -le chef de l'expédition : ainsi
l'ordonne Doon de Mayence. — Pleins de joie et
d'espoir, les douze compagnons se rendent au moutier,
deux à deux, suivis de leur père, de leur mère et
d'une foule de chevaliers. Ils assistent à la messe,
puis rentrent au palais, où les attend un repas pendant
lequel ils entendront une lecture qui fera trouer bien
des hauberts, rompre bien des lances, percer bien des
blasons. P. 1-3.
Tableau de la famille de Doon de Mayence : ses
fils et sespetits-fi's. P. 4. — Arrivée d'un messager,
ce Je suis de Monglane, dit-il, où Garin le baron, que
bien vous connaissez, est dans l'affliction et dans la
détresse. Voici une lettre dont il m'a chargé pour
vous. » — Lecture de la lettre de Garin. — Il mande
à Doon que les Sarrasins, sous la conduite du fort
roi Gloriant, ont envahi sa terre au nombre de cent
mille. De ses quatre enfants, trois sont prisonniers.
Un seul lui reste pour l'aider, Hernaut de Beaulande,
et, avec lui, un courageux vassal du nom de Robastre.
Dans cette extrémité , Garin implore l'assistance de
son ancien ami. — « Garin a-t-il un fort château ?
demande Doon de Mayence en versant des larmes
d'attendrissement. Pourra-t-il tenir jusqu'à mardi.? —
Jusqu'au jour du jugement, s'il avait des vivres, ré-
pond le messager; mais les vivres lui manquent, sei-
gneur : hâtez-vous donc, pour Dieu, si vous aimez
Garin, et si vous êtes disposé à lui venir en aide. —
Volontiers, dit Doon, par ma barbe fleurie. » Puis il
se lève et crie aux armes. P. 5-7. — Discours de
Doon à ses douze fils et à ses vassaux. — Il leur
rappelle que jadis Garin a été pour lui un puissant
auxiliaire : il ne l'abandonnera pas dans sa dé-
tresse, dût-il lui en coûter la vie. Quand il l'aura dé-
livré des païens, il ira en Syrie avec ses fils. — « A
vos ordres, père », répondent les enfants.
Sommaire. xv
Préparatifs du départ. — Force deParmée. — Ordre
de la marche. — L'armure de Doon. — Son épée,
Merveilleuse. — Son destrier, Regibet. — Son ensei-
gne, où est représenté saint George, en chevalier,
tranchant la tète à un païen. — Malgré ses soixante
ans, Doon est encore le meilleur guerrier de l'armée.
— il appelle son fils aine, Gaufrey, lui remet son gon-
fanon , et le fait maître gonfanonier. — Adieux de
Gaufrey et de sa mère Flandrine, a Beau fils, lui dit-
elle , te voilà gonfanonier, et , grâce à Dieu , tu pourras
t'élever encore plus haut. J'ai une prière à te faire,
beau fils, c'est de ne point abandonner ton père dans
la mêlée. Toi et tous tes frères, serrez-vous près de
son étrier, car le roi Gloriantest bien redoutable : j'ai
souvent entendu mon père vanter sa valeur. Et tou-
tefois ne laissez pas de faire triompher la loi chré-
tienne. — Dame, répond Gaufrey, soyez sans inquié-
tude. — Je n'en ai point, dit la mère, car je m'en re-
mets au Tout-Puissant. » — -Après leur aîné, les onze
frères de Gaufrey et Doon, leur vaillant père, viennent
donner à Flandrine le baiser d'adieu. Hélas! de sept
ans elle ne reverra son épcux , car pendant ces sept
années Doon de Mayence et Garin de Mon^lane se-
ront prisonniers du fort roi Gloriant; mais ils seront
vengés par Robastre , qui tuera Gloriant. C'est une
histoire que peu de jongleurs peuvent chanter, car il
n'en est guère qui sachent comment Garin fut pris à
Monglane la grande. P. 7-9.
En ce moment , il est entouré par les Sarrasins
dans sa forte cité. Trois mille d'entre eux assiègent la
porte, mais sans pouvoir l'entamer, car elle est faite
ae côtes de baleine. — Garin est en haut, dans sa
grande tour carrée, avec son fils, Hernaut de Beau-
lande; avec Mabile, ia mère d'Hernaut, qui pleure .,
ses trois autres fils que les Sarrasins lui ont pris. Ils
sont encore cent chevaliers armés, mais épuisés par la
faim, car aucun d'eux n'a mangé depuis trois jours. A
la vue de Mabile , qui tombe de faiblesse Robastre
xvj Sommaire.
accourt près d'elle pour la reconforter : « Dame, lui dit-
il, soyez sans crainte; je vais aller arracher des vivres
aux païens et leur faire voir le tranchant de ma co-
gnée. C'est folie, dit-il à Garin, que d'attendre un
secours étranger. Voilà plus de quinze jours que le
messager est parti ; il est mort sans doute, et personne
ne viendra à notre aide. Quant à moi, je veux être
damné si je consens plus longtemps à mourir de faim
ici. » — A ces mots, il endosse sa cuirasse, lace son
heaume, et saisit sa cognée, qu'il affile sur un grès.
Garin s'arme aussi avec ses pens, recommande Mabile
à Dieu , et monte sur son destrier, Afilé. Ses cheva-
liers le suivent à pied : ils n'ont plus de chevaux depuis
trois ans que dure la guerre. C'est Robastre qui ouvre
la porte et sort le premier, la cognée levée. — Ex-
ploits de Robastre et de Garin. — Hernaut, qui est
sorti à pied derrière eux, ne tarde pas à trouver un
cheval. P. 9-1 1.
Coup de main de Robastre. — Il aperçoit un con-
voi de vivres que le roi Alaistant envoyait à Gloriant,
sous la conduite de cinquante Turcs. Il se jette sur
eux, en tue quarante, et met les autres en fuite. — Le
convoi est introduit dans la ville par Hernaut de Beau-
lande. — Dans le même temps, Gloriant a fait armer
ses gens, au nombre de vingt mille. Dix mille iront
couper la retraite à Garin et à ses chevaliers; dix
mille les attaqueront de front. P. 12.
Doon de Mayence, de son côté, est arrivé à deux
lieues de Monglane. Son armée est divisée en trois
corps : dix mille hommes sont à l'avant-garde , sous
la conduite de Gaufrey; Doon deNanteuil commande
un second corps de dix mille hommes, et Doon de
Mayence, avec dix mille chevaliers, forme l'arrière-
garde. P. 13.
Pendant qu'Hernaut de Beanlande est rentré dans
la ville avec les vivres enlevés aux Sarrasins, pendant
que sa mère l'y retient et l'oblige à réparer ses forces,
Garin est resté aux champs avec Robastre. Arrêté par
Sommaire. xvîj
une troupe de païens qui lui barre le passage, il revient
sur ses pas, et se retrouve en face d'un autre corps de
dix mille Sarrasins. — Combat sanglant. — Défense
désespérée deGarin et de Robastre.— Les cent che-
valiers de Garin sont mis en pièces. Il reste seul avec
Rçbastre. Enfin, accablé par le nombre, il est fait
prisonnier. P. 14-16. — Robastre parvient à rega-
gner Monglane , où il porte la triste nouvelle de la
captivité de Garin. — Désespoir d'Hernaut de Beau-
lande et de Mabile. P. 16-17.
Gaufrey, cependant, est arrivé envuedela ville, avec
1 avant-garde qu'il commande.— Il aperçoit, près d'un
buisson, un chevalier blessé qui pousse des cris plain-
tifs, s'approche de lui et lui demande : « Ami, qui
ta ainsi blessé? — Sire, ce sont les païens qui ont
pris mon seigneur Garin, le franc baron, et l'ont em-
mené dans la tente du félon Gloriant. Je leur ai
échappé; mais je suis si blessé, que rien ne me peut
sauver. )> Il dit, prend quelques brins d'herbe, à dé-
faut d'hostie sainte, communie etmeurt.— a En avant'
barons, s'écrie Gaufrey; Garin est prisonnier des
païens.^) Puis il envoie un messager à Doon de Mayence
pour hâter sa marche. — Gloriant, de son côté s'em-
presse de faire mettre ses prisonniers en lieu sûr -'il fait
conduire au bord de la mer Garin et ses trois fils —
Du haut du donjon de Monglane, Robastre a suivi les
mouvements des Sarrasins; il devine l'arrivée du ren-
fort tant attendu, et court aux armes avec Hernaut
P. 18-19.
Bataille entre Gaufrey et les Sarrasins. -- Arrivée
des frères de Gaufrey avec un renfort de dix mille hom-
mes. — Continuation de la bataille. — Mabile y assiste
du haut des créneaux de sa grande tour. Avec elle sont
quatorze dames de haut lignage, trente chanoines
sans compter les autres clercs , et vingt bourgeois de
Monglane, tous, sans exception, clercs, prêtres et
grandes dames, revêtus de la brogne , le bassin en
tête, et l'épée fourbie au côté. P. 19-25.
Gaufrey. a
xviij Sommaire.
Dans le même temps, les païens emmènent Garin et
ses trois fils: Renier de Gênes, Milon de Fouille et
Gérard de Vienne. — Ils font halte dans un bois, au
bord de la mer, non loin de leurs navires, au moment
même où Doon de Mayence entre dans le bois avec
ses dix mille chevaliers. — A la vue des Sarrasins,
Doon fait entendre son cri de guerre, et les deux trou-
pes en viennent aux mains. — Les trois fils de Garin
sont délivrés. P. 2^-28.
Moins heureux que ses fils, Garin est jeté dans
un navire où le roi Amandon le fait lier étroitement.
— Son désespoir et ses regrets. — Amandon, pour
faire taire ses plaintes, le frappe d'un bâton qu'il
trouve sous sa main; mais, au quatrième coup, Garin
brise ses liens, arrache le bandeau qui lui ferme les
yeux, se saisit d'un levier, et en assené un coup sur
la tête d'Amandon, qu'il étend roide mort. Puis, il
s'échappe du navire, s'empare du cheval qu'Amandon
a laisse sur le rivage, et s'enfuit jusqu'au bois où
viennent de com.battre Doon et ses chevaliers. P. 25-
3 1 . _ Garin ne sait pas que Doon de Mayence est
si près de lui; il ignore la délivrance de ses fils. II
chevauche seul, tout entier à la douleur et au désir de
la vengeance, lorsqu'à la lisière du bois il aperçoit une
bannière, et reconnaît celle de Gloriant, que Gaufrey,
Robastre et Hernaut viennent de mettre en fuite. A
cette vue, il est saisi d'une si grande colère qu'il ne
fait pas plus de cas de sa vie que d'un œuf. Il brandit
la seule armie qui lui reste, le levier avec lequel il a
tué Amandon, et, sans écu ni heaume, il adresse ce
défi aux païens : « Fils de putain, que Dieu vous
maudisse! C'est moi que voiîs avez mené en prison
hier; je suis Garin, de Monglane la belle, la forte
cité. Vous me laisserez mes fils! vous ne les emmè-
nerez point! Je vous défie tous. » — Et d'un coup
de son levier il abat un neveu du roi^ Gloriant, puis
un second mécréant, puis un troisième et un qua-
trième ; mais il est bientôt entouré, désarçonné, dés-
Sommaire. xix
armé, et de nouveau fait prisonnier. — « Tu seras
pendu demain, mauvais vieillard! » lui dit un Sarra-
sin en lui tirant la barbe. — Garin lui brise la mâ-
choire d'un coup de poing. — Le prisonnier serait
mis à mort sur le champ sans l'intervention de Ma-
prin, l'un des neveux ae Gloriant, qui conseille à
l'amiral d'emmener Garin à la Mecque, pour y être
justicié le jour de la fête de Mahomet. P. 3 1-34.
Cependant Gaufrey, Robastreet Hernaut s'élancent,
eux et leurs gens, à la poursuite des Sarrasins, avec
l'espoir de délivrer les prisonniers. — Ils arrivent au
bois oij est encore Doon de Mayence avec ses che-
valiers. — Rencontre et réunion des deux corps
d'armée. — « Voici les fils de Garin, que nous avons
arrachés aux païens», dit Doon. — « Nous avons
défait Gloriant et son armée», répond Gaufrey. —
Mais Garin, qu'est-il devenu ? tous l'ignorent. —
ce Hélas ! dit Robastre, sans doute les Sarrasins l'em-
mènent. — Courons donc après eux», s'écrie Doon ;
et il s'élance sur son coursier Regibet, qui l'em-
porte plus d'une demi-lieue en avant de sa troupe.
P. 35-36.
Il arrive ainsi, seul, au lieu où s'embarquent les
païens fugitifs, et, seul, il entreprend de délivrer Ga-
rin; mais son audace ne peut tenir contre le nombre
de ses_ ennemis, qui l'entourent, s'emparent de lui et
l'envoient, pieds et poings liés, rejoindre son ami.
— Entrevue touchante des deux prisonniers. —
Au même instant arrive Gaufrey avec ses frères ,
avec Robastre et les quatre fils de Garin ; mais il est
trop tard : les païens lèvent l'ancre et s'enfuient. —
Désolation de Robastre. Il jure de venger son sei-
gneur, et ce n'est point un faux serment, car il tuera
plus tard le roi Gloriant. P. 36-39.
ce Seigneurs, dit Gaufrey, vous avez perdu mon
père et Garin de Monglane. Gloriant les tient captifs
et ne nous les rendra point : allons à Monglane con-
soler Mabile, puis nous irons visiter ma mère, qui
XX Sommaire.
mènera grand deuil quand elle apprendra le sort de
son époux ; mais nous le vengerons bientôt. Robastre,
consolez-vous; vous viendrez avec nous à son secours,
et nous partirons dès demain. » Vaines paroles : car
Robastre a juré par Dieu et par sa barbe blanche de
ne point retourner au pays et de ne point revoir Plai-
sance, sa femme. — Gaufrey lui laisse dix chevaliers,
et part avec ses frères et les fils de Garin. — Partage
du butin abandonné par Gloriant. — Arrivée à Mon-
glane. — Désespoir de Mabile et de Plaisance. P. 40-
44.
Le lendemain, après avoir oui la messe, les fils de
Doon et de Garin quittent Monglane pour aller à
Vauclère. Là ils trouveront des navires oui les trans-
porteront en Hongrie, où ils iront combattre le roi
Gloriant, qui emmené Doon et Garin prisonniers. —
Adieux de Mabile etde ses fils, — Mabile et Plaisance
accompagnent les jeunes chevaliers près d'une demi-
lieue hors de la ville. P. 44-45.
Avant d'arriver en Hongrie, le roi Gloriant dé-
barque à l'île de Roas. Là, les païens font grande
chère ; mais ils laissent jeûner leurs prisonniers. —
Gloriant fait venir devant lui Doon de Mayence :
« Vassal, lui dit-il, tu m'as tué mon neveu, l'un des
meilleurs chevaliers païens : c'est une prouesse que tu
payeras cher. Je sais bien que tu es d'un puissant li-
gnage; mais, par Mahomet! dis-moi comment l'on
t'appelle, et garde-toi de mentir. — Sur ma foi, ré-
pond Doon, je n'ai jamais caché mon nom, et ne le
cacherai jamais. Je suis Doon de Mayence, sire de
Vauclère, que j'ai enlevée à i'Aubi^ant, avec l'aide
de Charlemagne, le fort roi couronné, et de Garin de
Monglane, que voici. J'ai à cette heure douze fils,
tous armés chevaliers, et dont l'un sera roi de votre
royaum.e. » — A ces mots, Gloriant oublie tous ses
revers : il tient ce vieux Doon qui lui a fait tant de
mal; il en tirera une cruelle vengeance! — Il appelle
son neveu Maprin : « Maprin, lui dit- il, je vous donne
Sommaire. xxj
la terre de Vauclère. A la fête de Mahomet, quand
tous mes vassaux seront assemblés, vous prendrez
avec vous soixante mille Turcs, et vous irez au pays
de ce vieux rassoté. Vous direz que c'est moi qui vous
envoie, pour vous saisir de son domaine, et il n'y
aura chrétien assez osé pour vous résister. Après
quoi, nous marcherons contre Charlemagne, qui nous
a tué Erement, et nous placerons Mahomet sur l'au-
tel de Saint Denis. » — Gloriant remet son gant
droit à Maprin, en signe d'investiture. — A cette
vue, Doon ne se peut tenir de rire, quoiqu'il ait le
cœur dolent et plein d'amertume. — Gloriant le
donne à garder à quinze Sarrasins. P. 45-47.
Arrivée de Gloriant en Hongrie. — Le roi Macha-
bré(i) vient au-devant de lui avec dix mille Sarrasins.
— Gloriant lui raconte l'issue malheureuse de son
expédition contre Monglane; mais vienne la Pâque,
et il marchera de nouveau contre les chrétiens avec
toutes ses forces. — « Sire , demande le roi Ma-
chabré, qui sont ceux dont vous avez eu tant à souf-
frir?— Ces deux vieillards que voici, répond Glo-
riant : l'un est Doon de Mayence, l'autre a nom
Garin de Monglane sur mer; mais Doon nous a fait
plus de mal que Garin. C'est lui qui a tué mon, ne-
veu, le roi des Danois. — Celui que j'aimais tant!
reprend Machabré. Par Mahomet ! ces prisonniers
auront mauvais gîte, si vous me les confiez. Un
quartier de pain d'orge tous les deux jours sera leur
ordinaire ; et quand ils auront ainsi langui jusqu'au
temps où nos vassaux seront réunis, nos archers en
feront justice ! » — Effroi de Garin à ces paroles. —
Doon le rassure en lui faisant espérer que leurs fils
et Robastre ne manqueront pas de les secourir sous
peu. — La garde des prisonniers est confiée à Ma-
chabré. P. 47-49.
I. Le texte donne ici Faussabré ; mais partout ailleurs
Machabré.
xxij Sommaire.
A peine arrivé avec Gloriant dans la cité où il ré-
side, Machabré fait mander son geôlier, le farou-
che Huré, et lui remet les deux Français. — Doon et
Garin sont enchaînés et jetés dans un profond cachot,
tout grouillant de crapauds et de couleuvres. — Glo-
riant et Machabré montent au palais avec leur suite.
Ils y sont accueillis par la belle Fleurdépine, la fille
de Machabré. — « Amenez-vous le roi de France
prisonnier ? demande Fleurdépine à son père. —
Nenni, répond Machabré, mais bien Garin de Mon-
glane et Doon de Mayence, le sire de Vauclère, celui
qui tua l'Aubigant et votre cousin le roi des Danois.
J'ai donné Vauclère à Maprin, votre ami, qui vous
doit épouser. — Sire, dit la pucelle, c'est un riche
don. Quand Maprin aura conquis Vauclère, et quand
il m'aura amené Charlemagne prisonnier, alors il
pourra devenir mon époux. — Dame, dit Maprin,
c'est tout mon désir. — Allons dîner, seigneurs, dit
Fleurdépine, car le manger est prêt. » Puis elle
ajoute entre ses dents : « Je ne mangerai point que
je n'aie vu les deux prisonniers. J'ai en France un
ami, Berart de Monaidier, l'un des meilleurs cheva-
liers de Charlemagne; si ces deux Français me pou-
vaient aider à obtenir mon ami, je les ferais sortir de
leur prison, je les mettrais à l'aise dans ma chambre
de pierre, et leur ferais donner abondamment à man-
ger » P. 49-52.
Gloriant et Machabré sont à table. — « Fille, dit
Machabré, asseyez-vous près de moi. — Non pas
encore, sire, répond-elle ; j'irai auparavant changer
de robe. » — Elle court à sa chambre, que lui ouvre
son chambellan Lionnet. — « Lionnet, dit la belle,
mon père tient en prison deux Français qui sont les
meilleurs chevaliers de Charlemagne; allons savoir
d'eux comment ils sont tombés entre les mains de
Gloriant, qui n'a rien pu conquérir sur les Francs.
Sachons aussi s'ils ont mangé aujourd'hui. Par Ma-
homet! ils auront bonne prison, s'ils en veulent agir
Sommaire. xxiij
à mon gré. » — Lionnet accompagne Fleurdépine à
la chartre. — « Huré, dit-elle au chartrier, j'ai appris
que mon père a mis deux Français sous ta clef.
Ils ont tué mon cousin, qui m'était si cher; garde-toi .
bien de leur donner à manger.» Puis elle se fait ouvrir
la porte pour aller, dit-elle, les tancer un peu. — Une
fois entrée, elle écoute dans l'obscurité, et entend les '
lamentations des prisonniers. Chacun d'eux regrette
les siens en les appelant par leurs noms. Le vieux
Doon nomme ses douze fils; il nomme son neveu,
Berart de Mondidier. A ce nom, Fleurdépine ne se
sent pas de joie, et se promet d'adoucir avant peu la
captivité des prisonniers. Elle ouvre alors une fausse
porte qui éclaire la prison, et apparaît aux deux che-
valiers, qui s'émerveillent de sa beauté. — Portrait de
Fleurdépine. — Elle avait quatorze ans et demi seu-
lement. Elle savait à merveille parler latin et roman,
jouer aux dés et aux échecs, et se connaissait^, plus
que femme au monde, au cours des étoiles et de la
lune. Elle avait oui parler de Berart, le hardi com-
battant, et avait mis son cœur en lui avec tant d'ar-
deur qu'elle avait refusé, pour l'amour de son cheva-
lier, et le fort roi Agolant, et le roi Baratron, et
Aufour le géant. -— Elle s'adresse à Garin d'un ton
courroucé, lui reproche la mort de son cousin et le
menace d'un prochain supplice. — « Dame, répond
Garin, votre hâte est grande. J'ai souvent ouï dire en
France qu'un jour de répit vaut bien cinq marcs d'ar-
gent. D'ici au terme fixé pour notre mort. Dieu nous
délivrera peut-être, car il peut tout. — Oui, vrai-
ment », dit Doon. Puis, il ajoute courtoisement :
K Vous êtes si belle, douce et vaillante dame, que
votre visite nous devrait être plus favorable. Donnez-
nous à manger, au nom de Dieu, et puisse-t-il accom-
plir tous vos désirs ! — Par Mahomet ! dit la belle, si
vous pouvez m'aider en une affaire c'est pour un
chevalier français, Berart de Mondidier.... je vous
donnerai à manger en abondance et vous ferai sortir
XXIV Sommaire.
de prison. — Dame, répond Garin, nous vous aide-
rons de tout notre pouvoir, mon compagnon et moi.»
P. 52--$6.
Mais le chartrier, Huré, trouve l'entrevue trop
longue, ce Voulez-vous donc apprendre le français?
demande-t-il à Fleurdépine. Ah ! si Maprin le savait,
il en irait tout autrement.» Sur guoi, la pucelle indi-
gnée fait un si^ne à Lionnet , qui saisit Huré par une
jambe et le précipite au fond du cachot. Le vilain s'y
casse le cou, et les diables d'enfer emportent son
âme. — Inquiétude de Lionnet après cette exécution.
— Fleurdépine le rassure et l'envoie chercher des
vivres pour les prisonniers. Elle promet à Garin et à
Doon, si elle peut avoir son chevalier, d'abandonner
Mahomet, de se faire chrétienne et de s'en aller avec
eux en France. P. 56-^8.
Pendant que Lionnet apporte aux prisonniers pain
et chair et poisson , et du vin même que boit Macha-
bré, Fleurdépine retourne au palais. — Gloriant la
fait asseoir à table près de lui; mais elle ne mange
point, tant elle pense à Berart, le noble baron. —
(c Fille, dit Machabré, pourquoi donc ne mangez-vous
point .^ Vous sentez-vous point mal? — Nenni, ré-
pond Fleurdépine ; mais je songe aux suites qu'aurait
pu avoir votre folie. Vous avez pris deux Français
vaillants et de grand renom , et vous les donnez en
garde à Huré, le larron! Il vous eût trahi sans l'aide
de Mahomet. Il les avait délivrés et s'en allait avec
eux quand je m'en aperçus. Lionnet, m.on chambel-
lan, a tué ce traître, a repris les deux Français et les
garde en ce m.oment. — Mahomet en soit loué! s'é-
crie Gloriant. Par ma barbe mêlée, dit-il à Maprin^
vous serez bien loti quand vous aurez épousé cette
gentille pucelle. — C'est chose sûre, répond Mapria
en s'approchant de Fleurdépine. •» Puis il l'accole et
la veut baiser sur la bouche; mais la belle lui donne
un tel soufflet qu'il en a la face toute rouge et toute
chaude. « Hors d'ici, vassal , lui dit elle, et ne m'ap-
Sommaire. xxv
prochez qu'après m'avoir épousée, lorsque vous m'au-
rez apporté la couronne de Doon. « — Honteux et
courroucé de sa mésaventure, Maprin fait cependant
bonne contenance, mais il jure que, s'il vit assez pour
épouser Fleurdépine, jamais soufflet n'aura été payé
SI cher. P. 0-6o.
La table enlevée, Gloriant propose à Machabré de
l'emmener dans son pays avec Fleurdépine, pour leur
faire voir la nouvelle ville qu'il a fait bâtir. Machabré
accepte, au grand déplaisir de sa fille. — Visite des
deux païens à la prison. — Contenance de Lionnet.
— Machabré lui témoigne sa reconnaissance pour avoir
ressaisi les deux prisonniers. — Il lui annonce son dé-
part et lui confie les clefs de la prison durant son
absence. — Recommandations secrètes de Fleurdé-
pine à son chambellan. — Départ de Gloriant, de
Machabré et de Fleurdépine. P. 60-62.
• Sous la garde de Lionnet, les prisonniers devien-
nent gros et gras; ils font quatre repas par jour, et
ne se sont vus de dix ans en si bon point. Mais Lion-
net n'est pas tranquille sur leur sort; il songe qu'au
retour de Machabré les clefs seront données à un
autre, et malheur alors à Garin et à Doon ! — Il ima-
gine de faire faire un couloir voûté entre la prison et
la chambre de Fleurdépine. — Dix maçons se mettent
à l'œuvre; mais, la voûte faite, ils craignent pour eux,
et forment le projet de révéler le secret à Machabré.
— Lionnet, de son côté, craint aussi d'être trahi par
les maçons : il les fait venir un à un, comme pour
leur compter leur salaire, et les tue tous l'un après
l'autre. P. 62-65.
Dans le même temps , Gaufrey chevauche à force
avec Robastre et les fils de Garin. (') — Ils aperçoi-
vent au bord de la mer un château tel qu'on n'en vit
I. On les a laissés , p. 9, au moment 011 ils quittent Mon-
glane pour aller à Vauclére, ou ils doivent s'embarquer pour
la Hongrie.
xxvj Sommaire.
jamais. C'est le château de Grellemont, où réside
Guitant, un roi sarrasin ; mais, en ce moment, il est
allé en guerre contre un autre païen, le roi Quinart.
Il a emmené avec lui ses trois frères, dont l'un est sire
de Roussiîlon, l'autre, de Nanteuil, et le troisième,
d'Aigremont. — Gaufrey apprend ces nouvelles d'un
Sarrasin qu'il rencontre, appelle quatre de ses frères,
et leur distribue les terres des quatre chefs sarrasins.
Et d'abord, il donne Grellemont à Grifon, qui est le
plus âgé. — Grifon ne tardera pas à avoir Grelle-
mont, et c'est là qu'avant un mois il engendrera le
traître Ganelon. — Détails anticipés sur les enfants
de Grifon — Gaufrey donne ensuite Nanteuil à Doon;
à Girart, il donne Roussiîlon, et à Beuve, Aigremont.
Ses autres frères seront pourvus plus tard , et lui le
dernier de tous. F. 66-68.
Ces terres ainsi distribuées, il s'agit de s'en empa-
rer. Gaufrey les voudrait conquérir avant de s'embar-
quer pour la Hongrie, et Grifon l'y encourage. Leur
père est mort sans doute; Gloriant l'aura tué : c'est
folie d'aller à son secours. — Girart, au contraire,
veut que l'on songe avant tout aux deux prisonniers.
— Intervention de Robastre. — « Seigneurs, dit-il,
les païens qui gardent ce château doivent être inquiets
du sort de leur seigneur; mettez-moi dans une bière,
oij je ferai le mort, avec ma cognée à côté de moi.
Dès qu'il sera nuit , portez moi au château et faites-
leur accroire que c'est le corps du roi Guitant, qui a
été tué par Quinart. Une fois là, je ressusciterai , et
ferai si bien avec ma hache, que, Dieu aidant, nous
ne tarde: ons pas à ê:re les maîtres. » — La ruse de
Robastre est approuvée et mise en œuvre (i). — Grel-
lemont tombe aux mains des chrétiens. — Tous les Sar-
rasins qui refusent de renier Mahomet et d'adorer
Dieu, notre père, sont mis à mort. Plus de dix-sept
I . Sur ce stratagème voir Robert Wace , Roman de Rou ,
t. i,p. 27.
Sommaire. xxvij
cents païens reçoivent le baptême. La belle Fauquette,
fille du roi Guitant, est aussi baptisée, et Gaufrey la
fait épouser sur l'heure à son frère Grifon. — La nuit
suivante, ils engendrèrent le traître Ganelon. P. 68-7 1 .
Arrivée d'un messager. — Il apporte la nouvelle
que Guitant a été défait par Quinart; il ne lui reste
que sept mille hommes; il fait mander son arrière-ban,
qu'il attend à deux lieues de là. — « Puisque les
païens veulent un arrière-ban, dit Gaufrey, ils l'au-
ront. » Et il part avec les siens pour achever la dé-
faite de Guitant. — Rencontre des deux armées. —
Bataille. — Fuite de Guitant. — Robastre l'arrête,
et, d'un coup de hache, lui coupe son cheval en deux;
puis il charge le mécréant sur ses épaules, comme un
sarment, et le livre à Gaufrey. — Gaufrey demande à
Guitant s'il veut croire en Dieu. — Refus du païen :
jamais il ne croira en celui qui se laissa battre, attaché
tout nu à un poteau, et qui fut crucifié si douloureuse-
ment à Jérusalem. « Il l'avait bien mérité, dit-il, pour
les douze vilains qu'il menait avec lui, et pour ses
enchantements, dont il savait tant. Comment m'aide-
rait-il , lui qui ne put s'aider lui-même? Que Maho-
met reçoive mon âme : c'est le meilleur Dieu de ce
monde! » — Fureur de Gaufrey à ces paroles. Il
ordonne la mort de Guitant, qui est achevé par Ro-
bastre. P, 71-76.
Retour au château de Grellemont. Gaufrey songe
maintenant à délivrer son père et Garin de .Monglane;
mais le roi Quinart, qui ignore la mort de Guitant
et le croit réfugié dans son château, vient mettre le
siège devant Grellemont, avec cent mille païens. Le
malin , à leur réveil , Gaufrey et les siens voient la
place entourée par cette arm.ée, qui couvre la plaine
et les montagnes. — Leur effroi. — Ils tiennent con-
seil et décident qu'un messager sera envoyé au roi
Quinart pour lui annoncer la mort de Guitant : peut-
être, à cette nouvelle, abandonnera-t-il le château aux
chrétiens; sinon, on lui proposera un combat singu-
xxviij Sommaire.
lier. — Robaslre s'offre à faire le message. — Hési-
tation de Gaufrey. — Robastre insiste, et pour qu'on
ne doute point de sa force, il en fait montre. On lui
amène deux vigoureux palefrois : il les prend par la
queue, pendant qu'un valet, qui les monte, les épe-
ronne jusqu'au sang, et demeure ferme à sa place,
sans avancer d'un pas, non plus que s'il était attaché
à un poteau. A cette vue, Gaufrey se signe, et l'as-
sistance éclate en rires et en applaudissements qui re-
tentissent jusqu'au camp des païens — Robastre sera
le messager de Gaufrey. P. 76-81.
Cependant le roi Quinart a aussi résolu d'envoyer
un messager à Grellemont pour sommer Guitant de
lui rendre son palais et sa terre, ou pour lui proposer
un combat singulier. — Au sortir du château, Ro-
bastre rencontre le messager de Quinart, et lui défend
d'aller plus avant. D'un coup de hache il abat le che-
val du païen, le charge lui-même sur son épaule, le
porte ainsi jusqu'à la tente de Quinart, et là, le jette à
terre si doucement qu'il le brise en deux Puis il s'ac-
quitte de son message, mais de telle façon qu'un Sar-
rasin, du nom de Cadot, outré de son insolence, le
vient saisir par la barbe et lui en arrache plus de cent
poils. Robastre ne se priserait point un bouton s'il ne
se vengeait du mécréant qui lui a si rudement plumé
le grcnon. D'un coup de sa cognée il fait voler la tête
de Cadot sur les genoux de Quinart. Assailli par tous
les Sarrasins qui entourent l'amiral , Robastre se dé-
fend comme un baron , et, de sa hache , en abat plus
de soixante. — Le bruit de la lutte parvient jusqu'au
château, et Gaufrey s'élance au secours de Robastre
avec ses chevaliers. P. 82-86.
Grand combat. — Episodes divers. — Exploits
de Gaufrey. — Couardise de Grifon. — Lutte de
Robastre contre Faradin et deux mille païens. — Mort
de Faradin. — Fuite des païens. — Ils sont ramenés
au combat par Nasier, oncle de Faradin. P. 86-100.
Nasier le félon est un redoutable adversaire : il a
Sommaire. xxîs
la peau plus dure qu'un fer de faux, et sa chair est
armée de la dépouille d'un serpent sous laquelle il ne
craint m coups de lance ni coups d'épée. — H cur-
prend Robastre qui s'abreuve à une fontame sans
heaume, et couché à plat ventre sur l'herbe. Il le'saisit
par les cheveux, lui en arrache une poignée et le
somme de lui rendre sa hache. — Réponse de Ro-
bastre : il reproche à Nasier de l'avoir pris en traître
et le defie. iNasier accepte le défi et lui permet de
reprendre son heaume. — Combat de Nasier et de
Robastre. — Tous deux sont armés d'une hache et
s'en assènent de terribles coups. — La peau de ser-
pent qui protège Nasier résiste à la cognée de Ro-
bastre; mais elle ne couvre que le haut du corps et
bientôt Nasier a les deux talons coupés. Il tient bon
cependant, et, à son tour, entame d'un coup de hache
et le heaume et la tête de Robastre. Il lui enlève avec
les cheveux un morceau de chair qui suffirait à rassa-
sier un faucon, et lui dit : « Te voilà tonsuré! Tu
peux maintenant être moine ou chanoine régulier ou
prieur, ou abbé, à ta fantaisie, ou cardinal de Rome
SI tu raim.es mieux. Quand me rendras-tu le chaperon
rouge que tu portes et que je viens de te prêter? —
Sur l'heure, » répond Robastre, inondé de sans;
Mais la peau de serpent amortit tous les coups • l'a-
cier s'y heurte comme à un marbre. Robastre 'hors
de lui, aperçoit une miséricorde qui pend au côté de
Nasier; il s'en saisit, tire au visage de son adver-
saire, et si bien que par l'œillère du heaume il lui crève
1 œil droit, ce Tu n'as plus maintenant qu'un guet-
teursur ton donjon ! « s'écrie Robastre. —Le combat
continue avec acharnement, sous les yeux du lâche
Grifon, qui y assiste sans être vu, derrière une haie
tout pâle de frayeur, prêt à s'enfuir si Robastre a lé
dessous , à se montrer s'il a l'avantage, et à lui offrir
son aide. — Nasier a une jambe coupée et se défend
encore; Robastre lui assène sur la tête un coup de
hache qui lui enlève la moitié de la tempe. Grifon
XXX Sommaire.
survient alors, l'épée à la main, et veut frapper Na-
sier; mais Robastre l'arrête et achève lui-même le
païen, dont les diables emportent l'âme dans b grande
puafine (l'enfer). P. loo-î i i .
Le combat terminé, Robastre demande à Grifon
des nouvelles de Gaufrey. — « Sire, répond Grifon,
je l'ai laissé dans la mêlée pour vous venir aider contre
ce géant. — Grand merci, reprend Robastre; mais
dites-moi, pour Dieu, si vous savez rien d'Hernaut
de Beaulande. — Oui, dit Grifon : quand j'ai quitté
le combat, il était blessé d'un coup d'épieu. — Ah !
que j'en suis dolent, s'écrie Robastre, pour l'amour de
son père, Garin, qui me fit tant de bien dans ma jeu-
-nesse, et me donna Plaisance, mon amie, que j'ai
épousée à Monglane , il y a trente-deux ans. Certes,
elle a bien failli devenir veuve par la main de ce félon
géant! w — Hélas ! au moment où il parle ainsi, Ro-
bastre ne sait pas que son amie Plaisance est morte
ce jour même. — Elle était la compagne de Mabile,
qui demeure seule à Monglane et sans consolation, si
ce n'est qu'un fils d'Hernaut de Beaulande, un enfant
de sept ans, est venu la joindre avec cent hommes.
Aymeriet, c'est le nom de l'enfant, cherche à consoler
Mabile. Puis il lui conseille d'envoyer un messager à
Vauclère, pour annoncer à Robastre la mort de Plai-
sance, et pour mander à Hernaut de revenir à Mon-
glane, en lui faisant croire que Charlemagne, attaqué
par un roi sarrasin nommé Maucuidant, appelle à
lui tous ses vassaux. — Mabile suit le conseil de l'en-
fant. — Départ du messager. P. 112-114.
Dans le même temps, Robastre et Grifon retournent
au champ de bataille, où Gaufrey et les siens viennent
de renverser plus de vingt mille païens. Le soleil s'in-
cline, la nuit approche; Gaufrey fait sonner la retraite
et se dispose à rentrer au château. Quinart le poursuit
et lui en dispute l'entrée; mais les Français sont déjà
sur le pont, lorsque Quinart, devançant son armée,
y arrive seul et provoque Gaufrey. — Joute de Gau-
Sommaire. xxxj
frey et de Quinart. — Mêlée. — Fuite des païens. —
Les chrétiens rentrent au château. P. 1 12-1 18.
Robastre est blessé si grièvement que Caufrey craint
de le perdre; mais la femme de Grifon s'ofire à le
guérir. Elle tire d'un écrin une herbe d'une vertu sou-
veraine, la pile dans un mortier et en extrait un breu-
vage dont Robastre a goûté à peine qu'il devient sain
comme une pomme. « Dieu ! quelle bonne herbe,
s'écrie Robastre; bénie soit la dame qui m'en donna
et |a terre qui la porta! « — Grifon seul ne se réjouit
point de la guérison de Robastre. « Qui vous a com-
mandé de guérir ce mauvais ribaut.? » dit-il à sa
femme. Puis il lui demande l'herbe et la jette à la
mer. Elle y est encore, et reste au fond, excepté
le jour de la Saint-Jean, où elle reparaît sur l'eau. —
Origine de cette herbe, la première que Dieu planta dans
le paradis terrestre après la révolte des anges. — Com-
ment un oiseaulaportadans l'île Josué. — Comment la
femme de Grifon, Fauquette, la tenait de son père,
Guitant. — Détails anticipés sur la lignée du traître
Grifon. P. 118-121.
Les Français se mettent à table et soupent à loisir,
car le château de Grellemontne redoute aucun assaut.
— Quinart ^est dans sa tente. De cent mille païens
qu'il a amenés, plus de cinquante mille ont été mis en
pièces, et Robastre lui a tué ses trois frères. Aussi sa
douleur est-elle grande et grand son désir de vengeance.
Il voit c]ue les Français ne peuvent être réduits que
par famine et prend le parti de dépêcher un messager
pour mander son arrière-ban. — Le siège est juré
pour sept ans. — Départ de Baudré, messager de Qui-
nart. — Monté sur un dromadaire, qui court plus vite
par les montagnes qu'un cheval par les prés, il s'en va
vers Roussillon, et ne tarde pas à rencontrer Thierri,
le messager que Mabile envoie à son fils, Hernaut de
Beaulande. — Baudré fait connaître à Thierri la mort
de Guitant, la prise de Grellemont par les Français,
et leur lutte contre l'amiral Quinart. — Au récit de
xxxij Sommaire.
Baudré , Thierri a compris que les Françaîs assiégés
dans Grellemont ne sont autres que Gaufrey et ses
compagnons. D'un coup d'épée il fend la tête à Bau-
dré, s'empare de la lettre qu'il portait et la lit, car il
était grand clerc et savait parler le latin et le grec. Il
y voit les projets de Quinart et se promet de les dé-
jouer. Il revêt alors les habits et l'armure de Baudré,
monte sur le dromadaire qui le portait, charge le corps
du païen sur son cheval, et s'achemine vers Grellemont.
— Il ne tarde pas à apercevoir le château, puis le
camp des Sarrasins. Il se dirige vers la tente de Qui-
nart et demande à lui parler. « Amiral, lui dit-il en
grec, je n'ai pu porter votre lettre à Roussillon. Près
de la Tour aux femmes, j'ai rencontré le messager dont
vous voyez le corps. Il m'a raconté que votre cousin
Maucuidant avait tué Charlemagne, et je suis revenu,
sire , vous porter cette nouvelle. Si vous pouvez pren-
dre ces gloutons que vous tenez assiégés, rien ne vous
empêchera ensuite d'aller en France et de vous y faire
couronner roi. -- Mahomet! dit l'amiral, comment
fjij-er — Je vous le dirai, sire, répond Thierri. J'irai
vers ces Français, dont je sais la langue, et me ferai
passer pour un d'eux. Je leur porterai cette lettre; ils
ne manqueront pas de me retenir à souper, et, lors-
qu'ils seront endormis, j'ouvrirai la poterne et vous
introduirai dans le château. P. 1 21-126.
L'amiral accepte avec joie. — Thierri repart sur le
dromadaire de Baudré, laissant son cheval au camp. —
Un païen s'approche du cheval, en descend le corps
du messager, et reconnaît son cousin Baudré. Il crie
à la trahison. On s'élance à la poursuite de Thierri ;
mais il est déjà hors de danger, car il arrive sous les
murs du château. — Gaufrey et les siens l'aperçoivent
et prennent les armes pour aller à son aide. Si ce n'é-
tait un des leurs, pensent-ils, il ne serait point pour-
suivi par les Sarrasins. — « Qui êtes-vous , vassal ?
lui crie Robastre. — Robastre, répond Thierri, ne
ms reconnaissez-vous point? Je suis Thierri de Mon-
Sommaire. xxxiij
glane la grande ; c'est Mabile qui m'envoie vers vous! »
— Robastre a reconnu Thierri au parler: « Ce sont
les païens qui vont payer votre bienvenue, lui dit-il.
En voilà un qui chevauche devant les autres : il me
demeurera.»' — Ce chevalier que désigne Robastre, et
qui accourt la menace à la bouche , c'est l'amiral Qui-
nart. — « Amiral, lui dit Robastre, le messager est
à moi; c'est à moi de le défendre. » — Un coup de
hache de Robastre commence la lutte, et coupe en
deux le cheval du Sarrasin. Quinart est tombé; Ro-
bastre se tient coi. Il laisse à son adversaire le
temps de se relever. — Quinart met Tépée à la main,
et Robastre est blessé. — A la vue de son sang qui
coule, à la vue des païens qui arrivent, il se hâte de
terminer le combat et tue l'amiral d'un coup de hache.
— Fuite des païens épouvantés. -- Gaufrey et ses
compagnons les poursuivent jusque dans leur camp. —
Bataille. — Exploits de Robastre, de Gaufrey et de
ses frères. — Quatre mille Sarrasins en fuite pénètrent
dans Grellemont et prennent pour refuge une tour oii
Robastre les enferme. — Défaite des païens. Il n'en
reste que six cents qui demandent merci et se font
chrétiens. — Retour de Gaufrey et des siens au châ-
teau. Ils y trouvent Robastre, qui garde la tour où il
a enfermé les païens. Gaufrey met le feu à la porte
de la tour ; les païens en sortent et sont mis à mort.
P. 126-1^$.
Le butin conquis par les Français est immense : il
vaut mieux que sept cités. Gaufrey le remet à Grifon
et lui dit: « Frère, nous partons demain pour Rous-
sillon ; nous vous laissons tout ce butin : vous ferez un
présent à Charlemagne, et lui demanderez trente mille
soudoiers, que nous payerons à leur gré. Faites savoir
au roi que Doon, notre père, et Garin de Monglane,
sont prisonniers, et nommez-lui les terres que nous
avons conquises. » — A ces mots, le messager Thierr?
s'avance et remet à Hernaut la lettre de Mabile. —
Hernaut la fait lire par son chapelain Simon. — Il
Gaufrey. c
xxxiv Sommaire.
apprend alors que, loin de pouvoir le secourir, lui et
ses frères, Charlemagne a besoin d'aide pour repousser
le roi Maucuidant. Robastre, hors de lui, à la nou-
velle de la mort de Plaisance, se saisit du chapelain
Simon, et lui briserait la tête contre un perron de
marbre si Hernaut et Gaufrey ne lui faisaient honte de
sa fo'le douleur. — « Seigneurs, dit alors Gaufrey,
nous ne pouvons manquer d'hommes pour la conquête
de nos terres. Voici d'abondantes richesses avec les-
quelles nous pourrons payer la solde de trente mille
combattants que Grifon nous engagera. » — Puis il
ordonne à Grifon d'aller parcourir la Champagne et
la Brie pour y réunir des soudoiers qu'il ramènera à
Grellemont. — Grifon s'excuse: il est malade, il ne
saurait partir en ce moment ; mais, à peine remis, il
ne manquera pas de s'acheminer vers la France. Ainsi
parle-t-il tout haut, tandis que tout bas il se promet
bien de n'envoyer aucun secours à ses frères, et d'hé-
riter de la terre de Vauclère. P. 1 36-140.
Départ de Gaufrey et de ses compagnons. — Ils
arrivent le lendemain à la Ferté-Henri, où ils sont
richement hébergés. — Henri était un cousin du duc
Naimes le Barbu; il avait deux filles d'une grande
beauté, Clarisse et Avice. Gaufrey les demande à
leur père et les marie à deux de ses frères. — Noces
de Doonnet et de Clarisse, de Girart et d'Avice. —
Les chevaliers continuent leur route, et Henri se joint
à eux avec dix mille combattants. — Arrivée à Van-
tamise et pri-e de cette ville. Gaufrey la donne à
son frère Renier, qu'on appela depuis lors Renier de
Vantamise. P. 140-142.
De Vantamise, Gaufrey marche sur Nanteuil. —
La ville n'est gardée que par deux cents Sarrasins ;
les autres sont allés en guerre avec le roi Quinart. —
Gaufrey y entre sans coup férir^ fait mettre à mort
tous les païens, excepté ceux qui consentent à rece-
voir le baptême, et donne la cité et le pays qui en
dépend à son frère Doonnet. — Noces de Doonnet et
Sommaire. xxxv
de Clarisse!. — Les noces durent huit jours. Le
neuvième jour, Gaufrey repart pour Roussillon, s'en
saisit, et en investit son frère Girart le Roux. —
Girart ne veut pas rester à Roussillon ; il veut accom-
pagner ses frères et les aider à délivrer Doon de
Mayence; mais Gaufrey lui fait entendre qu'ils seront
assez forts avec les trente mille combattants que
Grifon a dû réunir. P. 142-144.
Heias! Gaufrey ne connaît pas le traître Grifon ; il
ne sait pas qu'au lieu de songer à secourir ses frères,
il leur apprête de cruels embarras ' — Grifon est
parti de Greliemont et a dit à sa femme : a Je vais
en France chercher des soudoiers. Quand mon frère
Gaufrey reviendra ici, dites-lui que je l'attends à
Vauclere. •» — Il a fait charger vingt sommiers d'or,
d'argent, de vaisselle précieuse et d'armures, et s'est
acheminé vers la France avec cent chevaliers. —
Arrivé à Rheims, il apprend que Charlemagne est à
Montargis. Il prend alors le chemin de Troyes. —
En route, il passe la nuit au pied d'une haute mon-
tagne, et Tenvie lui prend de monter au sommet pour
voir s'il apercevra la grande cité de Troyes. Il y
monte avec Hardré, un traître comme lui, dont il a
fait son conseiller pr*vé. Parvenus au haut de la
montagne, ils découvrent Troyes et tout le pays aux
environs. — a Ah ! Dieu ! dit Hardré, qui aurait ici
un château bien fortifié avec créneaux et tourelles,
bien muni de vivres, d'armures et de chevaliers,
pourrait y défier tous les rois du monde avec leurs
vassaux. :>j Puis il conseille à Grifon de s'y établir, si
Charlemagne le lui permet. — « Plût à Dieu qu'il y
consentît ! répond Grifon ; avant un an j'y serais for-
tifié de telle sorte qu'il s'en repentirait, et lui, et
Gaufrey, et toute ma parenté. Le château construit,
je lui donnerais le nom d'Hautefeuille. — C'est bien
I. Voyez ci-après, aux A'jfcJ', notre obsen>-ations'arIevers
7 de la page 142.
XXXV j Sommaire.
parlé, sire, dit Hardré; mais, pour Dieu! soyez pru-
dent devant Charlemagne : carNaimes, son conseiller,
est plein de sagesse, et il a les traîtres en haine. —
Malheur à lui 1 répond Grifon, s'il m'empêchait d'ob-
tenir ce don du roi : je lui aurais bientôt trempé une
telle soupe qu'il en aurait les boyaux crevés. »
A Troyes , Grifon apprend que Charlemagne
est à Paris. Il y court, et recommande à ses compa-
gnons d'attester au besoin que le riche butin qu'il
amène a été conquis par lui , et non par son frère
Gaufrey. — Arrivée de Grifon à Paris. — Sa beauté
et sa bonne mine lui attirent l'attention de tous, et en
particulier celle des dames. « Heureuse, disent-elles,
celle qui l'a pour amant ! » Mais elles ne connaissent
pas son cœur ! — Grifon le maudit va se loger avec
ses hommes dans un grand hôtel orné de peintures ,
chez Simon de Pontois, qui fut déjà son hôte et celui
de ses frères, au temps où Charlemagne les arma che-
valiers. P. 144-149.
Le lendemain, il laisse ses sergents à l'hôtel, et, le
faucon au poing, se rend avec ses chevaliers au palais
de Charlemagne, emmenant quatre sommiers chargés
de riches dons qu'il se propose de distribuer. — En-
trevue de Grifon et de l'emfiereur. — Charlemagne
accueille avec tendresse le fils de Doon de Mayence ;
il lui demande des nouvelles de son père. — « Il est
mort, sire, réoond Grifon. — Et ton frère Gaufrey ?
— Sire, mon/rère Gaufrey nous a couverts de honte :
il a renié Dieu et s'en est allé servir le roi Gloriant,
un félon Sarrasin, un roi de Syrie. Pour moi, je suis
allé chevaucher avec mes frères, et Dieu nous a con-
duits à Roussillon, que nous avons à grand' peine
enlevé aux Sarrasins. Le pays est vaste ; il y avait
cinq royaumes que j'ai donnés à mes frères. J'ai pris
ensuite 1e château de Grellemont avec ce vaillant
baron que vousvoyez ici. C'est lui, c'est Hardré, qui
a tué le fort roi Guitant, dont j'ai épousé la fille.
Elle est restée à Grellemont ; mais le château n'est
Sommaire. xxxvij
point à moi ; il est à un de mes frères. Pour moi, j'ai
fait serment de ne point retourner auprès de ma
femme sans avoir aussi une terre. — Ami, lui dit
l'empereur, pour l'amour de ton père Doon, qui m'a
tant aimé, tu seras maréchal de Champagne. » —
Grifon tombe aux pieds de l'empereur et le remercie
humblement. P. 149-132.
C'est au grand déplaisir du duc Naimes aue Grifon
a reçu cette faveur, et il y paraît bien quand le traître
lui offre son faucon de montagne, un faucon de
quatre mues : Naimes le reluse. Grifon lui reproche
son orgueil et offre le faucon à Berart de Mondidier,
qui l'accepte. Puis il fait décharger ses quatre som-
miers, et distribue les plus riches présents à Charle-
magne et à ses barons. Ils laissent tous éclater leur
joie, et Grifon profite de l'occasion pour demander à
l'empereur la montagne où il veut élever son château
de Hautefeuille. — Charlemagne lui accorde sa de-
mande. — « Sire, dit Grifon, voilà un don qui vous
portera bonheur». Puis il ajoute tout bas : « Qui a
de l'or en vient toujours à ses fins. » — Mais le duc
Naimes soupçonne quelque trahison : « Je m'étonne
beaucoup, lui dit-il, de la félonie de Gaufrey. Quand
donc est-il allé servir \e roi Gloriant? — A la Saint-
Vincent », répond Grifon. — Un m.oment après, le
bon duc demande à l'un des chevaliers de Grifon :
a Beau frère, depuis quand vous êtes-vous séparés de
Gaufrey ? — A la Saint-Jean, sire, il y a aujourd'hui
trois semaines. » — Le soupçon de Naimes est vé-
rifié : Grifon a menti. Le duc avertit Charlemagne,
qui ne tient compte de son avis. — Déjà Grifon songe
à la construction de son château ; il mande des ma-
çons au palais même de Charlemagne, et fait marché
avec leur maître, Rogier de Coulombiaus. Puis il
prend congé de l'empereur, après l'avoir assuré de sa
fidélité. P. 152-1 58.
Pendant que Grifon fait élever son château, que
deviennent Gaufrey le hardi combattant, Hernaut de
xxxviij Sommaire.
Beaulande, que Dieu aide, et Robastre à la pesante
cognée ? Gaufrey a donné Roussillon à Girart, Nan-
teuil à Doon, Aigrement à Beuve, Vantamise à Re-
nier, et Rivier à Morant. — « Il serait bien temps
maintenant, dit Hernaut à Gaufrey, d'aller délivrer
nos pères des mains des Sarrasins. Les combattants
qu'a réunis Grifon nous attendent sans doute à Grei-
lemont ; il faut y envoyer un messager qui nous les
amène à Vauclere. » — A ces mots, Robastre s'a-
vance et demande à se charger du message : a Char-
lemagne, dit-il, ne manque pas autour de lui de
chevaliers couards, et les aura volontiers abandonnés à
Grifon. Nous n'avons que faire de les traîner avec
nous : un seul couard suffirait à décourager une ar-
mée. Si vous me confiez ce message, Gaufrey, je ferai
choix des plus hardis, et je renverrai le reste en
France. » P. i 0-i6o.
L'offre de Robastre est acceptée. — II s'arme,
monte sur son destrier et part, accompagné d'un seul
écuyer. Hélas! que va-t-il faire à Grellemont.? Il n'y
trouvera ni les soudoiers ni le traître Grifon. Que Dieu
garde Robastre ! car, avant qu'il revoie Gaufrey et
Hernaut de Beaulande, son père Malabron lui fera
éprouver plus d'ennuis qu'il n'en eut et n'en aura
jamais. — Ceux qui disent que Robastre était fils
d'un lutin disent la vérité. Il avait pour père Mala-
bron, un esprit à qui Dieu permit de prendre les
formes les plus diverses, d'être à son gré cheval,
mouton, oiseau, pomme ou poire, arbre ou poisson,
ou de devenir le plus bel homme du royaume de
France. En ce moment, Malabron se propose d'é-
prouver son fils Robastre, qui fut longtemps charre-
tier. P. i6i.
Robastre et son écuyer Aleaume sont arrivés à
Grellemont. Ils y trouvent Fauquette, la femme
de Grifon, qui dit tout bas à Robastre que son mari
est un traître et qu'il ne faut pas compter sur lui. —
Etonnement et colère de Robastre. — Menaces de
Sommaire. xxxix
vengeance. — Robastre passe la nuit au château et
en repart le lendemain matin avec son écuyer. Ils
n'ont pas fait quatre lieues qu'ils entrent dans un
grand bois, où ils marchent tout le jour sans rencon-
trer âme qui vive. Vers le soir, ils aperçoivent une
belle tour, bien assise. C'était le séjour d'un puissant
larron, qui avait trente compagnons sous ses ordres.
Robastre s'imagine que c'est la demeure de quelque
forestier; il y envoie Aieaume demander asile pour la
nuit. — Assailli par les bripnds, Aieaume se défend
en baron, mais il est blessé à mort, et c'est en vain
qu'il appelle Robastre à son aide. Robastre arrive
trop tard pour le secourir ; mais il le venge en tuant
tous les larrons. P. 162-167.
Maître du château Périlleux, Robastre prend dans
ses bras le corps d'.Aleaume et le monte dans une
salle où il le veillera toute la nuit. Il trouve une bière
dans le château, et y dépose Aieaume tout armé. Il
trouve en une armoire plus d'un millier de torches et
de cierges, les allume au foyer et les range autour de
la bière, si bien que le château paraît en tlammes. Les
vivres n'y manquent point; mais pour rien au monde
Robastre ne mangerait, tant est grande sa douleur.
Il s'assied en armes près de la bière; mais, vers mi-
nuit, le sommeil s'emoare de lui. Il place alors sa cognée
sous sa tète et s'encfort dans son armure.
Voici venir un esprit dans la grande salle : c'est
Malabron le lutin qui veut éprouver le courage de
son fils. Il éteint tous les cierges, dresse la bière de-
bout et commence à pousser de tels cris que tout le
palais en retentit. Robastre s'éveille à ce bruit. Il voit
la bière dressée, s'en approche et la saisit dans ses
bras pour la recoucher ; mais elle résiste ; Malabron
la maintient debout. Le lutin s'est mis dans la bière,
et, des bras du mort qu'il fait mouvoir, il étreint Ro-
bastre, qui lutte bravem^ent, malgré son angoisse, se
prend à la bière et parvient à la recoucher. Puis il
rallume les cierges, les replace autour du mort, saisit
xl Sommaire.
sa cognée, et jure que, si la bière se dresse encore, elle
je retrouvera là. « Aleaume, dit-il, dormez en paix;
je vous garderai jusqu'au jour. « P. 167-169.
Malabron le lutin voit bien que Robastre ne se laisse
point effrayer ; il sort de la bière et paraît devant son
fils sous la forme d'un palefroi noir. Le palefroi est
richement enharnaché, comme un cheval de tournois,
et ses yeux sont plus rouges que charbon embrasé.
« Par ma foi, voici merveilles, dit Robastre. D'oij
vient ce noble palefroi ? » Il s'en approche; le cheval
se cabre et fait retentir tout le palais de ses hennisse-
ments furieux. Robastre ne s'épouvante point; il vou-
drait dompter ce beau coursier; s'il y peut parvenir,
il arrivera plus vite à Vauclère , pour apprendre à
Gaufrey la trahison de Grifon. Il met lepied à l'étrier;
mais Malabron se transforme soudain en un taureau
mugissant. « Qu'est-ce donc ? dit Robastre. C'est
Quelque lutin sans doute qui veut se jouer de moi. Il
devrait m'épargner pourtant, car j'ai ouï dire mainte
fois au preux Garin que je suis le fils d'un lutin. » A
ces mots, il lève sa cognée et en assène sur le dos du
taureau un coup à fendre un pilier, fût-il de l'or le
plus dur. Malabron sent le coup sans en être blessé,
se prend à écumer, renverse Robastre, puis le relève
sur ses cornes , le jette sur la bière et abat tous
les cierges. Robastre a perdu sa cognée ; il la cherche
à tâtons, mais en vain. Il court allumer une torche
au foyer, aperçoit sa cognée et se précipite pour la
saisir; mais Malabron se jette au devant de lui. Ro-
bastre, fou de colère, le frappe de sa torche sur le
museau et lui allume la barbe. — La lutte se prolonge
ainsi jusqu'à l'aube du jour. P. 169-173.
Le courage de Robastre est assez éprouvé : s'il eût
été couard, Malabron l'eût pris en haine; mais il Ta
trouvé hardi et vaillant; il l'aidera désormais en toute
rencontre. Le lutin devient alors un jeune homme si
beau et si avenant qu'on jurerait à le voir qu'il n'en
peut être un plus beau dans toute la chrétienté. Il
Sommaire. xlj
salue courtoisement Robastre et lui apprend qu'il est
son père, a Veilà une belle bourde, répond Robastre;
vous étiez tout à l'heure un gros taureau; vous voici
un jeune varlet, et vous vous dites mon père! Mais je
suis un vieillard tout chenu ; j'ai plus de soixante ans,
et vous en avez à peine trente. On m'a bien dit que
j'avais pour père un lutin; mais je ne l'ai jamais vu,
et si c'est vous soyez le mal venu ! — Robastre, beau
doux fils^ reprend Malabron , je suis vraiment ton
père. Je puis à mon gré parcourir le monde, pourvu
que je ne fasse aucun mal aux chrétiens : c'est un don
féerique que je tiens de Dieu. Tu es né près de Mon-
glane, et ta mère mourut le jour de ta naissance. Tu
as été longtemps le charretier de Berart de Vaucom-
ble, et tu l'étais encore lorsque tu fus donné à Garin,
au temps oii il conquit Monglane. Je connais ta vie et
tes exploits. Je sais en quel lieu sont emprisonnés
Garin et Doon de Mayence. Ne sois point inquiet de
leur sort, mais résigne-toi à ne les revoir de longtemps.»
— Robastre hésite un moment encore à reconnaître
Malabron pour son père ; il se rend enfin, et tous deux
s'embrassent étroitement. — Robastre apprend de
Malabron sa future destinée et celle de Gaufrey ; puis
il reçoit un don de son père : toutes les fois qu'il se
trouvera en péril, Robastre se signera trois fois et ap-
pellera à haute voix Malabron, qui viendra à son aide,
et le délivrera, quel que soit le danger. — Le lutin
recommande Robastre à Dieu et disparaît. Demeuré
seul, Robastre va creuser une fosse avec sa cognée et
donne la sépulture à son écuyer. Il remonte ensuite
au palais. Là, il trouve à manger et à boire , mange
peu, boit beaucoup, et sort du château après y avoir
mis le feu. P. 175-177.
En s'en retournant par le bois, Robastre est pour-
suivi par le souvenir du lutin. Doit-il compter sur la
promesse de Malabron de lui venir en aide toutes les
fois qu'il l'appellera.? Il ne peut résister au désir de
s'en assurer. Il se signe trois fois et s'écrie à haute
xlij Sommaire.
voix : a Malâbron, mon père, venez à mon secours! »
— Il n'aurait pas eu le temps de compter quatre de-
niers que déjà Malâbron était devant lui ; mais le lutin
n'ignore pas que Robastre ne court aucun danger, et
il lui reproche durement de l'avoir appelé sans raison.
— Robasfe demande grâce à son père; Malâbron
pardonne et disparaît. — Robastre poursuit son voyage,
mais à l'aventure; il ne connaît pas le chemin, et
Aleaume est mort, qui devait le guider. Que Dieu le
conduise! Avant qu'il soit à Vauclère, Gaufrey aura
passé la mer avec ses compagnons, et conquis une
partie de la Syrie. P. 177-179-
On a laissé le roi Gloriant , le roi Machabré et la
belle Fleurdépine chevauchant par la Hongrie, (i) —
Ils sont arrivés à la cité d'Amandon. — Le roi de
Turfanie vient au-devant d'eux. - Portrait hideux
du Sarrasin. — Il fait fête au roi Gloriant et à ses
compagnons. — « Roussel, lui dit Gloriant, il vous
faut monter sur un destrier rapide et chevaucher vers
la cité de Machabré, vers la tour Barbel, où sont en
prison deux Français qui m'ont détruit grand nombre
de mes gens. Je vous les donne en garde jusqu'à mon
retour de la Mecque, où je vais adorer Mahomet avec
mon ami Machabré. Quand nous reviendrons, nous
les ferons juger et mettre à mort, car rien ne peut les
sauver. — A vos ordres , sire m , répond le païen.
— Fleurdépine l'entend, à son grand déplaisir, et
jure d'aller avec lui, si elle peut, pour sauver Garin
et Doon. Elle va trouver Gloriant et lui dit: « Sire,
les Français sont de mauvaises gens; nul ne se peut
garder d'eux, tant ils sont rusés et trompeurs. Si vous
envoyez le roi pour les tenir en prison, avant un mois
ils l'auront converti à leur foi et seront délivrés, comme
ils l'auraient été par le traître Huré, sans mon cham-
bellan et sans moi. Si vous vouliez suivre mon conseil,
je m'en retournerais avec Maprin, mon ami, et je crois
;. P. 62.
Sommaire. xliij
que je garderais bien vos deux prisonniers. ^^ GIo-
riant accepte l'offre de Fleurdépine; il en fait part à
Machabré, et ajoute : « Votre fille va à la tour Bar-
bel avec le roi et son ami Maprin, qui emmènera trois
mille Sarrasins. Le pays en sera plus sûr. Quand nous
reviendrons de la Mecque, j'assemblerai mes gens;
nous marcherons sur Vauclère, que j'ai donnée à Ma-
prin, et de là contre Charlemagne, qui m'a tué Bre-
ment. Je lui enlèverai son royaum.e, et Mahomet sera
placé sur l'autel de saint Denis. « —Approbation de
Machabré et joie de Fleurdépine. — Départ du roi
de Piconie (i), de Maprin et de Fleurdépine. Ils
s'acheminent vers la tour Barbel pendant que Glo-
riant part pour la Mecque avec Machabré. P. 179-
184.
Charlemagne était alors à Paris, la vaillante cité.
A une grande fête, celle de Saint-Florent, l'em-
pereur rcui it ses barons et leur annonce que, grâce
à Dieu, ses conquêtes et ses guerres sont ter-
minées. Ils peuvent donc, s'ils le désirent, s'en retour-
ner dans leurs terres. Mais les pairs, à l'exception du
duc N'aimes, ont fait vœu d'aller en pèlerinage à Jé-
rusalem; le moment est venu d'accomplir ce vœu : ils
demandent à Tempereur de quoi subvenir largement
aux dépenses du voyage. Charlemagne leur fait char-
ger deux sommiers d'or et d'argent , et les barons
prennent congé de lui. Ils vont s'embarquer à Saint-
Gilles, en Provence. Assaillis en pleine mer par une
grande tempête, ils sont, en trois jours et demi, em-
portés par le vent à plus de cinq cents lieues. Ils cô-
toient la grande Arménie, puis la Morienne, pays des
Moriants, ei vont enfin aborder non loin du palais du
roi Gloriant. Ils jettent l'ancre, débarquent et s'a-
I. Le roi de Piconie n'est autre sans doute que le roi de
Turfanie, dont le hideux portrait se trouve à la page 180 du
poème; c'est celui que Gloriant appelle Roussel ! même
page;.
xliv Sommaire.
vancent au hasard dans le pays. — Berart de Mon-
didier aperçoit bientôt, du côté du soleil couchant,
une troupe de païens qui s'avance vers eux : c'est
celle qui escorte le roi de Piconie, Maprin et la belle
Fleurdépine. Berart appelle ses compagnons : « Sei-
gneurs, leur dit-il, nous sommes tombés au milieu
des païens; en voilà plus de trois mille qui viennent à
nous, et nous n'avons d'autres armes que nos bour-
dons ; mais nous ne sommes ni des Lombards ni des
paysans ; nous sommes de hardis et vaillants cheva-
liers. C'est ici le cas de montrer notre courage, de
sorte qu'aucun jongleur n'en chante mauvaise chanson.
On n'a qu'une mort : avant de mourir, vendons-nous
chèrement, et tenons-nous ensemble tant que nous
serons en vie. — Seigneurs, dit Thierri , vous n'avez
pas le loisir de vous confesser les uns les autres; je
prends tous vos péchés sur moi et vous en rends
quittes. » — Jocerant n'est pas rassuré, a Mieux eût
valu, dit-il, rester avec nos femmes et garder nos
terres; c'est la foi qui sauve , je l'ai toujours entendu
dire. » Berart le reconforte : « Doux ami, lui dit-il,
vous voilà effrayé, et pourtant je ne vous vois
ni frappé, ni blessé, vos boyaux ne traînent point
encore à terre, et vous n'êtes point jeté en prison. Un
gentilhomme ne doit point ainsi décourager les siens;
il doit, à l'occasion, montrer un cœur de lion. — Bien
parlé! s'écrie Turpin. Qui ne vous aidera. Dieu le
confonde ! » — Les onze pairs se préparent brave-
ment au combat. P. 184-187.
De leur côté, les Sarrasins ont aussi aperçu les
chrétiens. A leur costume Maprin les reconnaît pour
des Français. Il les signale à ses compagnons et les
prend pour des éclaireurs qui poussent une recon-
naissance dans le pays. « Il ne faut pas, dit-il, les
laisser retourner en France. « Puis il ordonne à quatre
cents chevaliers de garder Fleurdépine pendant le
combat qui va s'engager. Mais la pucelle s'avise d'une
grande ruse ; « Ami, dit-elle à Maprin, je n'approuve
-Sommaire. xIv
pas votre projet de tuer tous ces Français : d'homme
tué nul ne se doit vanter; mais, en les prenant vivants
et en les jetant en prison avec Garin et Doon, vous
les pourrez montrer à Gloriant et à mon père, lors-
qu'ils seront revenus de la Mecque. Ces preuves de
votre^vaillance vous mériteront de plus grandes terres.
— C'est bien dit, répond Maprin; mais, par ma foi,
je ne sais comment les attraper vivants : pour si peu
que je les touche de ma lance, je leur en passerai le
fer au travers du corps. - C'est du bois, non du fer,
qu'il faudra les frapper, répond FJeurdépine; vous les
renverserez, et vos gens les iront lier. De cette hau-
teur, j'aurais plaisir à vous les voir abattre, et, si vous
vous montrez bien, vous m'en deviendrez plus cher.
P. 187-189. ^
Maprin court sus aux Français avec deux cents Sar-
rasins à qui il a donné l'ordre de retourner leurs lances.
— Berart, au même instant, avise près de lui les qua-
torze mariniers du navire qui l'a transporté, lui et ses
compagnons. A leur tête est Fromer, le maître de la
nef, le plus fort bachelier qui se puisse trouver après
Robastre. A la vue des païens, Fromer a saisi à deux
mains sa grande massue, et il exhorte ses compagnons
à bien faire, a Sire Fromer, lui dit Berart, vo^uiez-
vous donc prendre part au combat ? — Oui, par Dieu !
sire, répond Fromer, comptez sur moi et sur mes com-
pagnons. ■- Bien parlé, sur ma foi, dit Berart; en ce
cas, nous sommes assez pour tenir tête aux païens. —
La lutte s'engage entre Berart et Maprin. La lance
de Maprin vole en pièces ; Berart le renverse d'un coup
de son bourdon, et si rudement que le païen se brise
deux côtes. « Mahomet! s'écrie Fleurdépine, lequel
des deux est tombé ? — Par ma foi, dame, répond un
Sarrasin, c'est Maprin, votre ami, qui tout à l'heure
se faisait si hardi. — Braves gens que ces Français !
dit tout bas la pucelle. Plût à Dieu que Berart fût au
nombre de ceux-ci; Maprin et les siens seraient bien
reçus! » —Berart a mis pied à terre; il enlève à Ma-
xlvj Sommaire.
prin son heaume et son écu, et va lui trancher la tête,
quand survient un gros de païens ; Maprin est sauvé.
P. 189-192. — La mêlée devient générale. — Ex-
ploits de Fromer: il avait été longtemps champion et
avait vaincu à lui seul vingt-sept autres champions. —
Sa redoutable massue jonche la terre de morts ; mais
il perd tous ses compagnons; lui-même est blessé, fait
prisonnier, après une résistance désespérée, et conduit
par Maprin auprès de Fhurdépine, sous la garde de
vingt Sarrasins. P. 192-195.
Les Français se sont tous pourvus de heaumes et
d'écus enlevés aux Sarrasins. — Beran excite ses
compagnons : c Sire archevêque, dit-il à Turpin . soyez
aujourd'hui chevalier; aussi bien, c'est un métier que
vous savez. Allons nous essayer tous deux sur ces
païens. — Accordé! répond l'archevêque. Je vais leur
réciter un douloureux psautier. Ce n'est pas toujours
le temps des leçons et des versets : il faut parfois s'es-
crimer de l'épée d'acier. » A ces mots, tous deux pi-
quent leurs destriers, et se précipitent sur les païens.
Ils en renversent plus de cent, qui ne se relèveront ni
en février ni en mars. — Berart s'est frayé un chemin
à travers les rangs des Sarrasins, les dépasse, aoerçoit
Maprin qui emmène Fromer prisonnier, et s'éfance à
sa poursuite. — Sentiments de Fleurdépine à cette
vue. Berart atteint Maprin et le somme de lui ren-
dre le prisonnier. — Joute de Maprin et de Berart.
— Maprin est renversé de son cheval. Des vingt Sar-
rasins qui l'accompagnent, huit sont tués par Berart,
qui délivre Fromer et l'arme d'une hache d'acier en-
levée à un païen. P. 195. -199. -- Arrive un renfort
de cent Sarrasins. Maprin est remonté et s'acharne
contre Berart. « Par Mahomet ! crie-t-il aux siens,
si celui-là échappe, je ne vous laisserai pas pour un
denier de terre. Je le veux rendre à Fleurdépine, ma
mie. » Berart l'a entendu, et dans le même temps
il aperçoit Fleurdépine. Tout ému à sa vue, il se dit
tO'Jt bas: «Plût à Dieu que j'eusse, à Mondidier, une
Sommaire. xlvij
aussi belle amie ! je la ferais baptiser et la prendrais
pour femme. De ma vie je n'ai rien vu de tel. Il me
faut faire^une rude joute pour l'amour d'elle. » A
ces motsfil lève son épée flamboyante et en pourfend
un Sarrasin. — Fromer, au même instant, en abat
trois avec sa hache fourbie. A côté d'eux, les barons
de France charpentent les païens à qui mieux mieux.
_ Du milieu de la mêlée, Berart pousse son cheval
lusqu'à la belle Fleurdépine. Il lui tend les bras, l'attire
vers lui sans qu'elle résiste, la met sur son cheval et
la baise quatre fois. Puisiiluidit doucement : «Soyez
sans crainte ; si je puis vous emmeneren France, vous
y serez baptisée en grande pompe. » — Fureur de
Maprin: « A moi! s'écrie-t-il, roi de Turfanie, et
tuons ces Français. Ne voyez-vous pas ce fils à pu- '
tam qui emporte ma mie ? » Les Sarrasins s'élan-
cent en foule sur Berart, lui tuent son cheval et le
forcent à se séparer de Fleurdépine. Il mot l'épée à -
la main, mais l'épée se brise: il est fait prisonnier.
Maprin veut lui couper la tête; Fleurdépine l'en dé-
tourne : « Ce serait une vilenie, dit-elle. Quand mon
père reviendra avec le roi Gloriant, ils se chargeront
de votre vengeance. » Maprin consent à l'épargner,
mais à regret; il est honteux d'avoir été deux fois ren-
versé par lui sous les yeux des païens « Ami, dit ^
Fleurdépine, vous n'y pouviez rien ; c'est votre cheval
qui s'^est abattu , et quand le cheval tombe il faut que
le maître tombe aussi. — Serait-ce vrai, douce dame ?
demande tout bas Maprin. — J'en atteste Tervagant,
répond la pucelle ; j'étais là près de cet arbre,'d'ûù
j'ai tout vu. - Vous m'êtes plus chère encore qu'au-
paravant, répond Maprin. Vous serez reine et porterez
couronne d'or entête, la couronne du vieux Doon ! »
P. 199. -205. - Berart pris, ses compagnons ne tar-
dent pas à tomber aussi aux mains des Sarrasins. Fro-
mer seul se défend encore avec sa massue, qu'il a
retrouvée. Il voit emmener les pairs, jure de les dé-
livrer, se jette sur les païens et en fait un grand
xlviij Sommaire.
carnage ; mais toujours leur nombre augmente. Fromer
épuise, aveuglé par la sueur qui lui découle du front,
désespère de tenir plus longtemps. Alors, il lance
avec rage sa massue au milieu des Sarrasins, en ren-
verse trois du coup et s'écrie: a Maintenant, prenez-
moi, sales mécréants I Mettez-moi avec les autres
Français, et, si leur fin est venue, que je meure avec
eux! » P. 205-207.
Tous les Français sont prisonniers. — Maprin les
livre à Fleurdépine, pour en disposer à son gré. —
La pucelle veut qu'ils soient enfermés avec Doon et
Garin jusqu'au retour de Gloriant et de Machabré. —
Les Sarrasins s'acheminent avec leurs capcifs vers la
tour Barbel. — Fleurdépine envoie secrètement un
messager à Lionnet pour lui annoncer cette nouvelle:
(c Je connais assez mon chambellan, dit-elle au mes-
sager, pour être assurée que tu seras bien payé de ta
peine. » — Le messager arrive à la tour Barbel et,
s'acquitte de son message. « Ami, lui dit Lionnet, sois
le bienvenu. Ces Français que tu m'annonces auront
mauvais gîte. Je vais t'en montrer deux que j'ai bien
battus aujourd'hui. » — Il l'emmène à la prison, et,
comme le messager se baisse pour regarder au fond,
Lionnet passe derrière lui, le prend par une jambe et
le précipite dans la chartre, où il se rompt le cou. Pi-
late et Burgibus emportent son âme en enfer. — Ga-
rin, surpris par cette chute, lève la tète et aperçoit
Lionnet: « D'où nous vient, demande-t-il, ce com-
pagnon que vous avez descendu sans poulie ? —
C'était un messager, répond Lionnet, qui m'apportait
de tristes nouvelles. » Il fait part de ces nouvelles à
Garin. Doon de Mayence s'en réjouit à la pensée que
les douze prisonniers sont ses fils, ce Ils auront, dit-il,
laissé leurs gens quelque part, et nous ne pouvons
manquer d'être bientôt secouru?. » P. 207-210.^
Arrivée des païens. — Les Français sont jetés en
prison. — Lamentations de Berart. — Les prisonniers
se reconnaissent. — Garin et Doon font fête à Berart:
Sommaire. xlix
c'est Dieu qui l'envoie, disent-ils, pour les délivrer.
« Et comment ? » demande Berart. — Doon le lui
dit, et Berart apprend avec joie que Fleurdépine est
la belle Sarrasine qui recevait si volontiers ses bai-
sers pendant la bataille. P. 210-213,
Entrevue secrète de Fleurdépine et de Lionnet. La
pucelle s'informe de Garin et de Doon. Lionnet de-
mande à Fleurdépine comment ont été pris les nou-
veaux captifs, et s'ils ont fait une belle résistance. —
« Oui, certes, répond Fleurdépine, ces Français sont
de hardis chevaliers ; il en est un surtout qui a fait
merveilles; deux fois il a renversé Maprin de son des-
trier, puis il s'en vint à moi, m'enleva sur son cheval
et me donna quatre baisers. Je le crois parent de Be-
rart de Mondidier. » — Comme elle a grand désir de
le voir, Lionnet la conduit à la prison. Elle s'y rend
avec quantité de provisions, pain, vin, chair et poisson.
— « Ma douce damoiselle, lui dit Garin, soyez la
bienvenue dans notre prison ! — Dieu vous garde,
sire, répond la pucelle au chef blond ; voici des vivres
pour vous et pour tous vos compagnons. Je ne les
connais pas, mais je sais qu'aujourd'hui ils se sont bien
montrés en face de leurs ennemis. Quand ces provi-
sions seront épuisées, vous en aurez de nouvelles pour
l'amour de Berart de Mondidier, le baron à qui mon
cœur s'est donné. » — A ces mots, Garin a poussé
Berart, et dit à Fleurdépine : « Dame, ce Berart que
vous désirez tant, le voici prisonnier comme nous avec
tous les pairs de Charlemagne, excepté Naimes de Ba-
vière. — Pour Dieu ! s'écrie-t-elle, montrez-moi mon
ami. » — Elle le voit, et pâlit, et s'émerveille de sa
beauté. « Sire, lui dit-elle, j'ai tant ouï parler de votre
renommée que j'ai souffert pour vous mainte dure soi-
rée, et veillé mainte nuit jusqu'au matin. Que vous
dirai-je de plus ? Me voici prête à me donner à vous,
à quitter la loi de Mahomet pour croire en Jésus-Christ,
et à vous servir toute ma vie. » — A ces tendres pa-
roles, Berart la presse contre son cœur, et elle s'y
Caufrey, d
1 Sommaire.
appuie doucement. « Belle, lui dit Berart, je vous
donne mon amour. Si je vis seulement jusqu'à la
moisson, et que je sois libre, pour l'amour de vous je
couperai plus d'une tête, et mon épée sera rougie du
sang des Sarrasins. » — L'archevêque Turpin demande
à Berart si la dame lui agrée. — « Oui, répond Be-
rart, de cœur et de pensée. — Et vous, douce dame,
dit l'archevêque, Berart vous agrée-t-il } — Oui- ré-
pond Fleurdépine, il me plaît et m'agrée. » Alors
l'archevêque les a fiancés. Mais Fleurdépine n'ose
prolonger cette entrevue ; elle dit adieu à Berart en
soupirant, et remonte au palais, où Maprin, impatient
de son absence, l'a déjà fait mander par un Sarrasin.
Elle s'assied à table auprès de lui, et les païens se di-
sent entre eux : «Par Mahomet! voici un beau cou-
ple. » P. 213-217.
Dans le même temps, Gaufrey s'achemine vers Vau-
clère la grande avec quatre de ses frères, avec les fils
de Garin et vingt mille chevaliers. — Chemin faisant,
ils pénètrent dans une île fort riche, et s'y répandent
de çà et de là. Ils y avisent un fort beau château: c'est
le château de Rochebrune, qui appartient a la belle
Passerore, cousine du duc Naimes. Sept mille cheva-
liers, qu'elle a sous ses ordres, la défendent contre le
jeune roi des Danois, qui veut l'épouser malgré elle ;
mais elle a juré que jamais Sarrasin ne coucherait avec
elle, et que, si elle a un époux, il sera bon chrétien.
Dans son courroux, le roi des Danois dévaste tout le
pays. II a assiégé le château tout l'été ; mais, l'hiver
venu, il a été forcé de lever le siège, en jurant de re-
venir, d'épouser la pucelle selon la loi de Mahomet,
et de détruire tous les chrétiens. — Gaufrey et les
siens s'avancent vers le château ; un garçon les aper-
çoit, court à la ville et y jette l'alarme. « Seigneurs,
dit-il aux bourgeois, voici le roi des Danois qui revient
avec son armée! » — Passerose, à cette nouvelle,
donne l'ordre de fermer les portes. Du haut de son
château, elle distingue une croix blanche sur un gon-
Sommaire. IJ
fanon de soie. Elle se rassure : ce sont des Français.
Mais pourquoi sont-ils entrés dans sa terre? Elle en-
voie un messager au-devant d'eux pour s'en informer.
— Entrevue de Gaufrey et du messager. — Retour
du messager au château ; a Ce ne sont pas les Danois,
s'écrie-t-il, ce sont des Français qui obéissent à Gau-
frey, fils de Doon de Mayence. Doon est prisonnier
des Sarrasins, et son fils va passer la mer pour le dé-
livrer. Il vous prie de l'héberger pour aujourd'hui. >.
Au nom de Gaufrey, la belle, qui n'ignore pas que c'est
le plus beau chevalier du monde, se dit tout bas:
« Plût à Dieu qu'il voulût m'épouser et faire de moi
son amie ! » — Les portes sont ouvertes, et Gaufrey
entre au château avec ses chevaliers. Ils y sont ac-
cueillis courtoisement par la belle châtelaine. — Gau-
frey s'étonne que Passercse soit ainsi seule et n'ait
point de seigneur pour la protéger. Il ne tarde pas à
lui parler d'amour, et si bien que, dès le jour même, il
devient son époux, mais en lui annonçant qu'il repar-
tira le lendemain, car il a promis à Di'eu de ne jamais
coucher plus d'une nuit dans une ville jusqu à ce qu'il
ait délivré son père. — Il engendra cette nuit même
un noble enfant, qui fut le preux Ogier, tant aimé de
Charlemagne. P. 217-223.
Départ de Gaufrey et de ses chevaliers. Re-
grets et larmes. — Arrivée à Vauclère. — Flandrine
vient au-devant de Gaufrey avec ses barons. Elle se
jette au cou de son fils et lui demande : « Fils, où
est votre père, que je ne le vois point avec vous.?' Où
sont mes autres enfants.^ » Gauirey n'ose lui avouer
la vérité : a Dame, lui dit-il, soyez sans crainte •
mon père est à Monglane la grande avec tous mes
frères, excepté Grifon, que j'ai envové en France au-
près de Charlemagne, — Beau fils, reprend Flan-
drine, pour Dieu, ne me cachez rien. Les Sarrasins
ont-ils tué votre père.? — Non, ma douce mère
mais ils le tiennent prisonnier. » —A cette nouvelle'
blandrine s'évanouit. — Gaufrey ne trouve à Vau-
lij . Sommaire.
clère ni Robastre ni Grifon. — Sa consternation. —
11 raconte à Flandrine les combats qu'il a livrés
contre les païens et son mariage avec Passerose ; il
lui dit comment et pourquoi il a envoyé Robastre à
Grellemont. Flandrine le presse de partir et d'aller
au secours de Doon, sans attendre le retour de Ro-
bastre. P. 223-226.
Embarquement de Gaufrey et de ses chevaliers,
au nombre de trente mille. — Leur navigation est si
heureuse qu'au bout de dix jours ils arrivent en vue
du royaume de Gloriant. Ils s'arrêtent sous la tour
du Géant, la plus forte place du pays. La ville est de
tous côtés battue par la mer et défendue par sept
mille géants. Le roi Morbier la tient de Gloriant,
dont il est le meilleur ami. C'est à minuit, par un
gros temps, que Gaufrey prend terre avec les siens.
Les mariniers reconnaissent avec effroi la tour de
Morbier. Gaufrey les rassure et jure de ne point
quitter cette contrée avant de l'avoir conquise et
d'avoir tué le géant Morbier. — Au point du jour,
les Sarrasins aperçoivent les Français campés sous
les murs. Morbier le géant fait armer ses hom-
mes et sort de la ville , qu'il laisse sous la garde
de mille païens. A la vue de l'ennemi, Hernaut de
Beaulande crie aux armes, et les Français montent à
cheval. — Bataille. — Elle se termine par la retraite
des géants. De cinq mille, ils sont réduits à deux
cents ; mais Gaufrey a perdu aussi bon nombre de
ses chevaliers. Il regrette plus que jamais l'absence
du preux Robastre. P. 227-232.
Robastre a erré trois jours dans le bois où il a
perdu son écuyer. Il en sort le quatrième jour au
matin, et aperçoit, àtrois lieues de là, un château fort,
appartenant à un seigneur du nom de Barré, l'homme
le plus félon du monde. Robastre s'achemine vers le
château. L'entrée en est gardée par deux grands ours
et par un lion enchaînés à un pilier de marbre ; il s'en
délivre avec sa cognée, et s'avance jusque sous les
Sommaire. liij
murs. Le seigneur le voit, crie aux armes , et court
à lui, suivi de quatorze des siens. D'un coup de
hache Robastre le pourfend jusqu'à la ceinture. Les
compagnons de Barré ne résistent pas mieux que lui.
Un seul, nommé Piédoré, reste debout et demande
merci. « Seigneur, dit-il à Robastre, de grâce, ne me
tuez pas. Si vous voulez rester en cette contrée, il y
a là-haut, dans le château, une belle dame du nom
d'Eglantine, qui était la femme de Barré : vous pou-
vez l'épouser et vous rendre maître de la tour. Je
vous servirai volontiers. » Robastre fait grâce à Pié-
doré , qui le conduit au château et lui apprend
qu'Eglantine est du pavs de France. — Entrevue de
Robastre et d'Eglanti'ne. — La belle veuve prie
Robastre de l'emmener avec lui ou de rester avec
elle. Il répond que Gaufrey l'attend à Vauclère pour
passer la mer. Malgré le déplaisir que lui cause cette
réponse, Eglantine ne laisse pas de faire don à Ro-
bastre d'un précieux anneau dont la pierre a une telle
vertu que celui qui la porte n'a rien à craindre des
esprits malfaisants et ne périra jamais ni par l'eau ni
par le feu. — Robastre prend congé de la dame, qui
lui donne Piédoré pour l'accompagner. — Son arri-
vée à Vauclère. — Flandrine lui apprend le départ de
Gaufrey et lui fait préparer une galère pour l'aller
rejoindre. — Robastre s'embarque avec vingt cheva-
liers et trente bons sergents; mais la nef est assaillie
par une grande tempête. Les cordages se rompent,
les voiles se déchirent, la galère s'entr'ouvre : che-
valiers et mariniers, tout périt. Robastre seul sur-
nage, grâce à la vertu de son anneau. 11 appelle
Malabron à son aide, qui arrive, sous la forme d'un
poisson, en moins de temps qu'on ne compterait six
deniers. Il fait monter Robastre sur son dos et le met
à terre dans une île. Là, il se change en hom.me et
embrasse tendrement son fils; mais il le voit soucieux
et lui en demande la cause. C'est que Robastre a
perdu sa cognée : elle est au fond de la mer. Mala-
liv Sommaire.
bron reprend alors la forme d'un poisson et ne tarde
pas à revenir avec la cognée. Robastre la baise cent
fois, remonte sur le dos du lutin, qui l'emporte à la
nage, et aperçoit bientôt la tour du Géant. En appro-
chant du rivage, il reconnaît les tentes de Gaufrey et
d'Hernaut, et en frémit de joie. Malabron le dépose
sur le rivage, lui promet de l'aider toutes les fois
qu'il en sera besoin, et disparaît dans les flots.
P. 232-240.
Resté seul sur le rivage, Robastre aperçoit un
convoi de vivres, escorté par douze hommes achevai,
qu'il prend de loin pour des Sarrasins. Il s'en ap-
proche pour les attaquer, et reconnaît Hernaut de
Beaulande. — Joie de Robastre et d'Hernaut. —
Questions de Robastre : Où est Gaufrey } Garin et
Doon sont-ils délivrés.? Gloriant est-il tué? —
« Comment le serait-il? répond Hernaut, nous ne
l'avons pas encore rencontré. » — Robastre en re-
mercie Dieu, et se promet bien que Gloriant ne
mourra pas d'une autre main que la sienne. —
Pendant ces propos, Gaufrey, prévenu de l'arrivée
de Robastre, accourt au-devant de lui avec une suite
immense. Ils se jettent au cou Tun de l'autre et s'em-
brassent étroitement. — La nuit se passe en grande
joie. Chacun vient voir Robastre et lui faire fête. —
Après avoir raconté à Gaufrey les aventures de son
voyage, Robastre apprend de lui à qui appartient la
tour du Géant, et souhaite vivement d'entrer en lutte
avec Morhier. Il n'attendra pas longtemps : Morbier
tient conseil dans la cité, et l'un de ses géants est
d'avis d'envoyer un messager demander aide à Ma-
chabré et au roi Gloriant. Le conseil est approuvé, et
l'on décide que le départ du messager sera favorisé
par une sortie qui se fera avant le jour. P. 240-243-
Les chrétiens dorment dans leur camp, après une
joyeuse journée, et Hernaut de Beaulanae fait le guet
avec bon nombre de chevaliers. — Les païens sortent
en armes, un peu avant l'aube, et leur messager les
Sommaire. Iv
suit, monté sur un dromadaire. II se met en route;
mais bientôt il est aperçu par Hernaut et par ^ses
compagnons, qui le poursuivent sans pcuvoir l'at-
teindre. Fatigués de cette poursuite inutile, ils re-
viennent au camp, où ils trouvent Morbier et ses
géants qui pénètrent dans les tentes. Déjà plus de
cent Français ont péri sous leurs coups. Morbier est
entré avec sept des siens dans la tente de Robastre ;
ils l'ont surpris pendant son sommeil, et lié avec des
cordes pour Temmener dans la ville. — Peu à peu les
Français s'éveillent, et un combat s'engage. P. 243-
246.
Cependant, Robastre est conduit à la ville, sous
la garde de dix géants. Ils s'arrêtent sous un plivier
pour se reposer. Robastre est là, les poings liés, qui
se lamente. Tout à coup son père Malabron lui re-
vient en mémoire; il l'appelle à son aide. Le follet
arrive soudain, revêtu d'une cape qui le rend invisi-
ble, et dit à baute voix : « Tenez-vous là, Robastre,
et moi, je me tiendrai ici. Vous m'allez payer cher le
mot que vous avez dit, lorsqu'endurant tant de peines
pour vous je vous eus transporté ici sur mon dos.
Hernaut de Beaulande vous demanda qui vous avait
transporté, et vous lui répondîtes que c'était le
diable : il m'en souvient fort bien. Eh bien, sachez
que je ne suis ni diable ni esprit malfaisant. Je suis à
Dieu, de qui je tiens le don de parcourir le monde à
mon gré et sous toutes les formes, mais sans pouvoir
faire de mal à aucun chrétien. — Il est vrai, répond
Robastre, le mot m'échappa ; mais comment l'avez-
vous su ? Quels cent mille diables vous Tout conté .? —
Par la foi que je dois à Dieu, dit le lutin, j'étais
éloigné de toi de près de l'étendue d'un royaume, et
pourtant je ne laissai pas de t'entendre. « A ces pa-
roles, qu'ils entendent sans voir qui les prononce, les
géants surpris et irrités se jettent sur leur prisonnier
et le bâtonnent rudement. Malabron n'en fait que
rire. « Robastre, dit-il, souviens-toi que tu m'as ap-
Ivj Sommaire.
pelé diable. Si le mot n'était point sorti de ta bouche
tu ne serais point ainsi battu et je te délivrerais.» —
Robastre s'humilie et implore la pitié de son père : le
lutin pardonne. D'un pan de son manteau il couvre
Robastre et le dérobe aux regards des géants ébahis.
Puis il use d'un enchantement pour les épouvanter.
Par la vertu d'un charme , il change les branches de
l'arbre qui les couvre en autant de serpents qui pen-
dillent, dont la gueule jette feu et flammes et fait en-
tendre au loin de terribles sifflements. — Effroi des
géants, qui prennent la fuite. — Malabron disparaît,
et Robastre, dégagé de ses liens, se dirige vers la
tente de Gaufrey. P. 246-249.
Pendant ce temps, les Français ont chassé les
païens de leur camp, et les ont refoulés dans la ville.
Morhier jure de n'en plus sortir jusqu'à ce qu'il ait
reçu le renfort qu'il attend. — Son messager a tant
cheminé qu'il est arrivé à la cité de Machabré. Il y
trouve Maprin et Fleurdépine, et leur fait connaître
le but de son voyage. Fleurdépine apprend avec joie
l'arrivée de l'armée chrétienne en Hongrie. — Le
messager continue sa route. — Entrevue secrète de
Fleurdépine et des prisonniers. Elle leur fait part
de la bonne nouvelle, et leur propose une ruse qu'elle
a imaginée. Gloriant va revenir et voudra voir ses
deux captifs, Garin et Doon. Il les fera monter dans
la grande salle du palais. Il faut alors que l'un médise
de la loi païenne, tandis que l'autre la défendra. Tous
deux demanderont le combat; on les armera, et
Fleurdépine aura soin que les onze pairs soient aussi
armés. Ils seront dans sa chambre, d'où ils pourront
s'élancer au moment favorable, et frapper à outrance
sur les païens. — La proposition de Fleurdépine est
acceptée avec joie. P. 249-2 53.
Arrivée du messager de Morhier au palais de Glo-
riant. — Il y trouve l'amiral de retour de la Mecque,
et s'acquitte de son message. — Fureur de Gloriant.
— Il lance au messager un couteau affilé qu'il tient à
Sommaire. Ivij
la main, et le tue. — Machabré lui reproche sa vio-
lence. — « N'avez-vous donc pas entendu, répond
Gloriant, les nouvelles qu'il m'a apportées ? Malheur
aux Français! ils seront tous pendus, v 1! se promet
de pendre aussi Charlemagne et déplacer Mahomet sur
l'autel de saint Denis. Il partira dès le lendemain. —
Le lendemain, en effet, Gloriant et Machabré s'ache-
minent vers la tour Barbel, où ils arrivent bientôt. —
Ils y sont reçus par Maprin et la belle Fleurdépine.
La pucelle raconte à son père comment le pays était
perâu sans la vaillance ae Maprin, son ami, qui a
vaincu lui seul plus de cent Français, et en tient
douze en prison pour les lui livrer. Telle est la joie
de Machabré à ces nouvelles qu'il veut que Maprin
épouse Fleurdépine ce jour même. Il réunira ensuite
ses vassaux pour aller au secours de Morhier, puis il
ira détrôner Charlemagne et donnera à Maprin la
couronne de France. P. 255-255.
Fleurdépine rapporte alors à son père ce qu'elle
tient, dit-elle, de son chambellan Lionnet, que Garin
de Monglane n'est pas éloigné de se faire païen;
qu'on l'a entendu défendre Mahomet contre les mé-
pris de Doon de Mayence, son compagnon. « S'il en
est ainsi, ajoute-t-elle, il faut faire grâce à l'un et
punir l'autre de mort w — Machabré s'y montre dis-
posé. — Il fait part de la nouvelle à Gloriant, qui se
réjouira fort, dit-il, après dîner, de voir combattre
les deux prisonniers, l'un en l'honneur de Mahomet,
et l'autre en faveur de Jésus. Si Garin est vaincu, on
le pendra avec les autres ; s'il est vainqueur, on lui
fera grâce, et on l'appellera le champion de Maho-
met. — A ces mots Gloriant et Machabré montent au
donjon, où ils font venir Maprin et Fleurdépine ; puis
ils les conduisent à la synagogue , où leur mariage est
célébré devant l'autel de Mahomet. — Retour au
palais, où un riche festin s'apprête. — Détails sur la
construction du palais et de la tour, qui renferme en
ce moment la fleur de la France, l'élite des barons de
Iviij Sommaire.
Charlemagne. — Fieurdépine envoie secrètement à la
prison son chambeilan Lionnet, pour faire armer
Berart et ses compagnons, à l'exception de Garin et
de Doon. — Les barons sont armés par les soins de
Lionnet et cachés dans la chambre de Fieurdépine.
P. 255-260.
Le repas est prêt. Les païens se mettent à table, —
Le premier mets servi, Gloriant propose de faire ve-
nir ses deux prisonniers. On leur donnera à boire
claret et piment, mais à manger point. « Quand ils
seront enivrés, dit l'amiral, ce sera plaisir de les voir
aux prises, et nous nous en divertirons jusqu'au soir.
Après quoi, on les fera traîner à la queue d'une ju-
ment. » — Lionnet les va chercher et les amène dans
la salle, non sans avertir Berart et ses com.pagnons de
se tenir prêts. — C'est Garin qui prend la parole le
premier : « Que Mahomet, dit-il, qu'Apollon et Né-
ron, que Jupiter le grand, Margot et Burgibus gar-
dent et bénissent le fort roi Gloriant, et le vaillant
roi Machibré, et tous les barons que je vois ici! —
Puisse aussi Mahomet te garder et te sauver, si tu
crois en lui, répond Gloriant. — Oui, vraiment, j'y
crois, reprend Garin, et vous le prouverai bientôt. »
— Doon parle à son tour. « Q^ue le Seigneur Dieu,
dit-il, celui qui naquit saintement de Marie la belle,
oui fut vendu par le traître Judas pour trente pièces
d'argent, qui fut mis en croix par les Juifs mécréants,
qui ressuscita, alla en enfer, en retira les siens et
monta au ciel ; que ce Dieu garde le roi Charles, le
roi de notre douce France et ses douze pairs; qu'il
confonde Machabré, le roi Gloriant et tous les Sarra-
sins qui croient à ce Mahomet, que des pourceaux
étranglèrent sur un fumier. Il faut avoir perdu le
sens pour croire en lui, car il n'a de pouvoir non plus
qu'un chien pourri. — Vous parlez follement, re-
prend Garin. C'est Mahomet qui fait la pluie, et le
vent, et les orages; c'est lui qui nous donne le vin et
le blé. Je ne croirai plus désormais à celui qui fut
Sommaire. Ijx
battu tout nu à Jérusalem. Mahomet est d'or fin et
d'argent • c'est à lui que je veux croire dorénavant, et
je suis prêt à prouver sur l'heure, en présence de
Glcnant, qu'il vaut cent mille fois Jésus. » — Glo-
riant l'entend et en tressaille de joie. « Vous aurez
des armes, lui dit-il; mais auparavant vous boirez et
vous mangerez. Quant à Doon, par Mahomet ! il res-
tera à jeun. » Mais Garin ne veut point manger
avant d'avoir vaincu et converti Doon. — Gloriant
ordonne à Lionnet d'apporter deux hauberts et deu^:
épées. — « Sire, dit Machabré, je crains quelque
trahison. Si vous m'en croyez, vous donnerez seule-
ment à chacun un fort écu et un bâton turc, mais
point d'armes tranchantes, car vous pourriez vous en
repentir. » Doon l'entend et en devient noir comme
poix. Peu s'en faut qu'il lui dise : a Par Dieu ! c'est
vrai. -» I! se contient cependant. On apporte les écus
et les bâtons ; les deux champions se défient. « Garin,
dit Gloriant, si Doon vous échappe, vous serez mis à
mort. » Et Doon répond : a Je ne vous prise pas
plus qu'un mâtin , vous et vos dieux, Tervagant et
Apollon. » Puis, s'adressant à Garin : « Par saint
Firmin ! dit il, que tardons-nous de mettre à mort ce
félon aniral .? — Sur ma foi, j'y consens >), répond
Garin, et en même temps il lève à deux mains son
bâton de pommier. Il en va frapper Gloriant; mais un
Sarrasin se met entre deux, reçoit le coup et tombe
mort. Doon, de son côté, assène un coup mortel au
père de Fleurdépine. Machabré est renversé aux
pieds de sa fille, qui baisse la tête. P. 260-265.
Au même instant surviennent Berart de Mondidier
e". ses compagnons. Berart voit Maprin assis auprès
de Fleurdépine, et d'un coup d'épée lui fait voler la
tête dans un hanap plein de vin. Chacun des barons
frappe à deux mains sur la race de Gain. Ceux qui
leur échappent rendent grâces à Apollon. Gloriant
s'enfuit par une fausse porte, qui donne dans un sou-
Ix s 0 M MAIRE.
terrain et s'en va crier par la ville : « Aux armes,
Sarrasins ! »
Les païens s'assemblent, et Gloriant se hâte de les
conduire au palais, où le carnage continue. — Cette
fois encore, Fromer le marinier est venu en aide aux
barons, non pas avec l'épée, il ne saurait, mais avec
un pilon qu'il a trouvé dans un grand mortier, —
Tous les Sarrasins qui étaient au palais sont morts
ou en fuite. Les Français se disposent à lever le pont
et à fermer la porte, lorsqu'ils aperçoivent Gloriant
suivi des siens. « Que faire? dit Doon, voici venir
les païens : ils sont plus de vingt mille, et nous
sommes quatorze! — Sire Doon de Mayence, répond
Berart, pensez-vous que nous ayons peur? Nous ne
sommes ni Lombards ni Berruiers. Nous sommes les
meilleurs chevaliers de France. Les douze pairs sont
ici, à l'exception de Naimes de Bavière, et vous le
valez bien pour le combat. » Berart veut s'élancer
sur les païens. On le retient, et Fromer leur dit à
tous : « Rentrez au palais, et me laissez à la porte :
je suis un bon portier. J'ouvrirai le guichet; je me
tiendrai en arrière, et pas un Turc n'entrera qui s'en
puisse retourner, s'il n'a la tête plus dure que fer ou
acier.» — La porte fermée et le guichet ouvert,
Fromer se tient d'un côté avec son pilon ; de l'autre
est Berart, l'épée à la main. — Les païens arrivent.
Fromer et Berart en abattent plus de cent à l'entrée,
qui en est encombrée. Le roi Gloriant baissait déjà la
tête pour passer le guichet; c'en était fait de lui si
Garin n'eût laissé échapper une menace. Le païen se
retire à temps avec les siens, et se décide à assiéger
les Français jusqu'à ce qu'il les ait réduits par la fa-
mine. — Garin voit la retraite des païens et s'écrie :
« Ce sont les diables qui m'ont affilé la langue. Avez-
vous vu ce Turc qui s'est sauvé lorsque j'ai parlé?
C'était le roi Gloriant. Que faire maintenant? —
Fermer la porte, répond Berart, lever le pont et aller
dîner. » P. 265-272.
Sommaire. Ixj
En rentrant au palais, ils y trouvent Fleurdépine
avec son chambellan. Berart la salue courtoisement,
et elle lui répond : « Dieu vous garde! sire. Désar-
mez-vous et prenez place à table. Le château est à
vous. Pour vous j'abandonnerai Mahomet le bedeau,
Apollon le puant, Jupiter le lépreux, et je croirai en
celui qui naquit de la vierge Marie. » A ces mots,
elle desarme Berart. Fromer le marinier apporte
à laver; on se met à table, oii l'on mange et boit
joyeusement. La pucelle regarde souvent Berart, et
plus elle le regarde, plus l'amour s'empare d'elle. —
Cependant, Gloriant a envoyé un messager en Hon-
grie; le messager en revient avec un renfort de trente
mille hommes. P. 272-274.
Berart prie l'archevêque Turpin de baptiser sa fian-
cée.— Baptême par immersion de la belle Fleurdé-
pine.— Singuliers détails de la cérémonie. — Fleurdé-
pine a pour parrains Doon, Garin et Salomon. Elle
garde son nom : Berart ne veut point souffrir qu'on
le lui change. — On baptise aussi Lionnet, qui s'ap-
pellera désormais Salomon le convers. C'est le bon
duc de Bretagne qui est son parrain , et lui fait don
de Saint-Malo. Berart lui donne la terre de Morhier
le géant, qu'assiègent en ce moment Gaufrey, Ro-
bastre et Hernaut. — Noces de Berart et de Fleur-
dépine. — Lionnet est armé chevalier. — Détails de
la cérémonie. — Après un joyeux repas, on conduit
les nouveaux époux dans la chambre de Fleurdépine.
— Berart engendra cette nuit même un vaillant da-
moisel, qui porta le nom de Gautier de Hui et alla
mourir à Roncevaux, avec le duc Roland. P. 274-
278.
Le lendemain , après la messe, les barons montent
au haut de la tour, et de là aperçoivent le roi Gloriant
et ses trente mille Turcs. « Seigneurs, dit Garin, cette
tour est forte et de fin marbre luisant; mais ce n'est
pas plaisir de demeurer ici longtemps : il me tarde de
kij Sommaire.
revoir Monglane, ma femme et mes enfants. Je serais
d'avis qu'on allât demander du secours à mon fils H er-
naut, qui assiège le géant avec Robastre et Gaufrey. »
— Berart s'offre à faire le message, «Vous n'en ferez
rien, lui dit Fleurdépine: car, si les Sarrasins vous
tuaient, j'en mourrais. Qu'un autre y aille qui me soit
moins cher que vous ! » — Doon sourit et dit à la
belle : ce Je ne veux pas non plus qu'il y aille ; personne
n'ira que moi. « — Garin de Monglane, Turpin, le
duc de Nevers, Estout, Salomon de Bretagne, tous
les pairs enfin, réclament pour eux la périlleuse mis-
sion. C'est Fromer le marinier qui obtient d'en être
chargé. - Il s'arme et part. — Il est arrêté à la porte
de la ville par le païen Maucuidant, le tue, est assailli
par une troupe de Sarrasins, et tombe sous leurs
coups avant que les Français aient pu venir à son
aide. — Fromer mort, Salomon le convers veut le
remplacer. 11 part, monté sur une bête de grand prix,
que les païens appellent dromadaire, et qui court plus
vite qu'une perdrix. P. 278-284.
Les païens étaient déjà endormis ; mais C'argis, un
de leurs chefs, faisait le guet. Salomon le convers réussit
à le tromper et à l'envoyer sous les murs du château,
où il trouve la mort. Salomon trompe de même le
portier, et quand la porte est ouverte : « Portier, dit-
il , avant de partir, 'il faut que je te récompense. Je
reviendrai bientôt; je veux que tu te souviennes de
moi au retour » Le portier voit briller une épée et
commence à crier merci. — «Tu as beau dire, reprend
Salomon, ton service mérite salaire; on ne sert pas en
vain un chevalier. » Puis en deux coups du tranchant
de son épée il lui rogne les deux bras, pique son dro-
madaire et s'éloigne. Aux cris du portier, les Sarra-
sins accourent et s'élancent à la poursuite de Salo-
mon, mais trop tard pour l'atteindre. P. 284-289.
Arrivée du messager. — Son entrevue avec Gau-
frev. — Départ de Gaufrey. — Il emmène avec lui
Sommaire. Ixiij
vingt mille chevaliers; Robastre le suivra, le lende-
main, accompagné de cinq mille hommes, et Hernaut
demeurera pour continuer le siège. P. 285-293.
Morhier voit partir Gaufrey et se dispose à faire
une sortie. Il sort, en effet, à minuit, avec mille de
ses géants^ et en laisse dix pour garder la porte. —
Les chrétiens sont endormis et sans garde. — Ro-
bastre songe qu'un léopard sorti de la ville est entré
dans sa tente, et qu'il le tue à coups de bâton. Ce
songe le réveille. Il craint qu'il n'arrive malheur à
Gaufrey et regrette de n'être point parti avec lui. Il
appelle à son aide Malabron, qui arrive soudain et
l'avertit que Morhier envahit le camp. Robastre se
lève, s'arme à la hâte et court éveiller Hernaut et les
siens.— Morhier trouve les chrétiens en armes, à son
grand déplaisir,^ — La bataille s'engage. Robastre
et Morhier se défient, se retirent de la mêlée, et vont
se battre seul à seul sous les murs du château.— Du-
rant ce temps, les géants sont défaits et tués jusqu'au
dernier par Hernaut et par ses compagnons. P. 293-
297-
Quant à Robastre, après une joute terrible, il a
abattu sous lui le roi Morhier. Aux cris du païen ar-
rivent les dix géants qui gardaient la porte. Robastre
saisit sa cognée, tranche la tête à Morhier, et se pré-
cipite sur les géants, qui tombent l'un après Tautre
sous ses coups; puis il entre au château, que personne
ne défend plus. — Hernaut et ses compagnons y en-
trent à leur tour, et y passent la nuit. P. 298-300.
Le lendemain matin, Hernaut part avec Robastre
et le reste des assiégeants, à l'exception de deux cents
chevaliers qui garderont le château. En moins de
(quatre jours ils ont rejoint Gaufrey, qui apprend avec
joie la prise du château et la mort du géant Morhie.'-.
— Arrivée des Français près de la cité Barbel. —
Un espion sarrasin court avertir Gloriant, qui s'ap-
prête à les recevoir avec cinquante mille païens en
armes. -■ Cependant Garin, Doon et les pairs sont
Ixiv Sommaire.
aux créneaux de la tour avec la belle Fleurdépine.
a Seigneurs, dit la dame, voyez-vous le félon Glo-
riant et ses Sarrasins? Ce n'est pas pour rien qu'ils
sont armés: Gaufrey ne tardera point à venir. »
Comme elle dit ces mots, Garin regarde au levant,
vers le val Josué, et aperçoit une bannière blanche
avec l'image de saint George : c'est la bannière de
Gaufrey. — « Si Robastre est là, dit Garin, aujour-
d'hui même l'amiral sera déconfit. » — Sortie de Glo-
riant à la tète de sa troupe. — Joie de Robastre à
cette vue: « Par ma foi ! dit-il à Hernaut, voici long-
temps que je vous sers sans jamais avoir reçu de vous
la valeur d'un fétu ; il faut aujourd'hui que vous me
fassiez un don. -- Accordé! répond Hernaut. — Je
veux, répond Robastre, que personne ne me dispute
l'honneur de frapper le premier coup sur ces mécré-
ants. » Il s'élance, à ces mots, la cognée à la main.
Gloriant, qui le voit venir, s'élance aussi vers lui. —
Il vient briser sa lance sur le haubert de Robastre,
qui lui répond par un coup de hache et le pourfend
jusqu'aux braies. — Mêlée générale. — Les païens
sont acculés à un fleuve oij périssent ceux qui ne tom-
bent pas sous les coups des Français. Il n'en reste
pas un debout. Les Français ne perdent que deux
cents des leurs, dont Dieu ait l'âme en paradis.
P. 500-307.
Entrée des vainqueurs dans la cité Barbel. — Ils y
sont accueillis par la belle Fleurdépine. Parents et
amis s'entrebaisent et échangent le récit de leurs aven-
tures. — Le lendemain, on tient conseil. « Seigneurs,
dit Berart, il nous faut aller à Jérusalem , et de là
nous retournerons droit en France ; car ce pays me
paraît sauvage à ce point que je n'y resterais pas pour
tout l'or d'Orient. Voyez à qui nous devons donner
le royaume de Gloriant. — A celui qui l'a conquis»,
répond Garin; puis il appelle Robastre, et lui met
sur la tête la couronne de Hongrie. Les barons
lui donnent pour épouse la veuve de Gloriant, Man-
Sommaire. xlv
dagloire, qui s'est faite chrétienne. - Pèlerinage des
barons à Jérusalem. — Leur retour à la cité Éarbel
— Leur départ pour la France. Nombre de che-
valiers restent en Hongrie pour l'amour de Robastre;
mais le nouveau roi part lui-même pour accompa'^ner
Gann, en promettant à Mandagloire de revenir pro-
chainement. P. 307-309.
Durant la longue absence de Doon et de ses en-
fants,. Flandnne avoit été prise d'un mal qui dura
tant qu'elle ne pouvait plus gouverner sa terre. Les
bourgeois en révolte envoyèrent un messager au roi
danois pour lui rappeler que Vauclère avait appartenu
a ses ancêtres et pour l'engager à venir la ressaisir.
Le roi des Danois marcha sur Vauclère, brûlant les
bourgs et les villes et dévastant tout le pays. Flan-
dnne, abandonnée de ses vassaux, se réfugia à Ro-
chebrune, auprès de Passerose, la femme de Gau-
frey. Le roi des Danois vint assiéger Rochebrune
mais le château était si fort qu'il n'avait rien à
craindre d'un assaut. Le siège dura longtemps sans
ûommage pour les assiégés. P. 309-3 1 1 .
Cependant Gaufrey, à son retour de Hongrie, ar-
rive en Danemarck. Là il apprend que le roi de ce
pays est allé conquérir Vauclère et qu'il fait en ce
moment le siège de Rochebrune. « Puisqu'il m'a
pris ma terre, dit Gaufrev, je lui prendrai la sienne >)
Eti effet, il se rend maître du Danemarck, court de
la reprendre Vauclère, et marche ensuite sur Roche-
brune, où il livre bataille au roi des Danois. Il le dé-
fait et le tue de sa main. — Gaufrev retrouve à Ro-
chebrune Passerose, sa femme, son fils Ogier, qu'il ^
voit pour la première fois, et sa mère Flandrine qui -
mourut le jour même où elle reçut le dernier bais'^r
de son époux et de son fils. - Berard de Mondidier
se retire dans son pays avec la belle Fleurdépine —
Gaufrey revient à Vauclère avec Passerose et son jfils •
puis il retourne en Danemarck avec Garin et les
autres barons. — Il achève la conquête du pays, -^
Gaufrey. ^
Ixvj Sommaire.
Doon. son père, lui fait don de Vauclère. Ainsi Gau-
frey eut deux grandes terres, avec Rochebrune, qui
mouvait de sa femme. Il régna toute sa vie sur le
Danemarck. — L'histoire raconte que Doon le quitta
et s'alla faire ermite dans un bois, où il finit ses jours,
après quoi son âme fut ravie en paradis. — Le vieux
Garin, ses quatre fils et Robastre ont pris congé de
Gaufrey. Ils s'en vont à Monglane, où Mabile les ac-
cueille avec des transports de joie. Là, Hernaut de
Beaulande retrouve son fils, Aymeriet, et s'en retourne
avec lui à Beaulande. Gérard se retire à Vienne, Mi-
Ion en Fouille , et Renier à Gènes. Robastre aussi
prend congé de Garin et de Mabile. Il y eut bien des
pleurs à son départ. On ne le reverra plus; il
régnera sur la Hongrie jusqu'à sa mort. P. 5 1 1-314.
Gaufrey ne demeure pas longtemos en repos : la
terre de Vauclère est envahie par l'amiral de Perse,
Sadoine le grand, sire de Claudie. Gaufrey envoie de-
mander aide à Charlemagne. — « Comment ! s'écrie
l'empereur ébahi, son frère Grifon m'a donc conté un
grand mensonge lorsqu'il m'a assuré qu'il servait le roi
de Hongrie? — Ne vous l'avais-je pas dit, sire, ré-
pond le duc Naimes, que Grifon est un traître et que
Gaufrey est un preux chevalier? Toutefois, si vous
m'en croyez , vous aurez de iui un bon otage avant
d'aller à son aide, pour vous garantir sa soumission
à toujours, et vous lui demanderez un tribut de quatre
deniers d'or par an. » — Charlemagne suit le con-
seil du duc : il impose ces conditions à Gaufrey, qui
les accepte et lui donne en otage son fils Ogier, en-
fant de sept ans et demi. P. 314-316.
Ce fut à la Pentecôte que Gaufrey envoya son fils
à Charlemagne. — L'empereur mande aussitôt ses
vassaux pour lui porter secours. Grifon seul s'excuse.
— Départ de Charlemagne avec soixante mille che-
valiers. — Son embarquement à Cologne. — Son ar-
rivée à Vauclère. — Défaite des Sarrasins. — Char-
lemagne veut que Gaufrey vienne le servir à Paris et
Sommaire. xlvij
lui apporte le tribut promis de quatre deniers d'or ,
sinon il fera pendre Ogier. — Soumission de Gau-
frey. — Retour de Charlemagne en France. — lia
pour Ogier une grande tendresse, le fait élever avec
grand soin, et lui apprend à jouer aux échecs et aux
dés. P. 316-317.
Mort de Fasserose. — Gaufrey en ressent une
grande douleur, mais qui ne dure puère. 11 prend, uire
autre femme pleine de caprice et de méchanceté. Elle
ne veut pas que Gaufrey rende hommage à Charle-
magne et qu'on puisse l'appeler serf. Peu importe le
sort d'Ogier : ils auront assez d'autres enfants. Gau-
frey se laisse persuader, et l'année se passe sans qu'il
ait donné de ses nouvelles à Charlemagne. L'empe-
reur irrité prend conseil du duc Naimes , et, sur son
avis, dépèche à Gaufrey treize messagers, tous puis-
sants barons, pour lui signifier que, s'il n'apporte son
tribut, Ogier sera mis à mort. — Les messagers ar-
rivent en Danemarck, où ils trouvent Gaufrey dans
son palais avec sa méchante femme. Le duc Fouquier,
l'un d'eux, s'acquitte du message. — Fureur de
Gaufrey. — Il fait armer secrètement quatre cents
chevaliers, qui saisissent les messagers, les tonsurent
comme des convers, leur coupent la barbe et leur ar-
rachent une dent à chacun. Gaufrey fait attacher
leurs cheveux, leur barbe et leur dent dans le pan de
leur chemise, et leur fait promettre par serment de
dire à Charlemagne qu'il les a traités ainsi pour lui
faire outrage, et qu'il ne lui payera point d'autre tri-
but. « Qu'il fasse du pis qu'il pourra, dit-il ; je ne le
prise un denier. Qu'il fasse pendre, s'il veut, mon
fils Ogier; par ma foi, je n'en ai souci : ma femme
portera d'autres enfants. Puisqu'il est si orgueilleux
et si fier, au'il vienne donc en Danemarck! Par saint
Léger, je le renverrai sans selle et sans destrier! »
A ces mots, il fait mettre la table, et l'on apporte à
manger aux treize barons ; mais telle est leur honte et
leur douleur qu'ils ne mangeraient pas quand on leur
îxviij
Sommaire.
couperait les membres. Ils quittent le palais et re-
prennent en toute hâte le chemin de Pans, jurant par
notre Seigneur que, si Charles de France ne les venge,
l'œ serl^^^^^^^^ leur être cher. Hs vont bient t
soulever sa colère, et, si Dieu n'y pourvoit, ce.t sur
l'enfant Ogier qu'elle retombera. - Ici se termine
l'histoire d?s fils de Doon et commence celle d Ogier.
P. VI'
CHI COMMENCHE
G A U F R E Y
EGNORS, or fêtes pès, lessiés la noise
ester,
S'orrés bonne canchon qui moult fet à
loer.
Segnors , maint jougléor avez oï canter
De Doon de Maience qui tant fist à proisier,
Ainsi comme il se fist par forche marier,
Comme espousa Flandrine, la bêle o le vis cler,
Puis en ot .Xll. enfans, oï les ai nommer.
Kalles le roi de Franche jps ot fet adouber
Et lor ot .Xll. terres par nom fcites donner,
Que tenoient paien , Sarrazin et Escler;
Que terre à crestien n'a conte ni à per
Ne voudrent onques prendre ne onques demander,
Fors dessus Sarrasins, qui Dex puist mal donner!
Caufrey. '
2 Gaufre Y. 14—46
Si comme fist lor père quant devint bache'.er,
Qui ala à Kallon Vauciere demander,
Gaufrei li ainsné fix va son père apeler :
« Père, chen dist Gaufrei, feites moi escouter :
« Kallez le roi de Franche nous a fait adouber,
« Desi à .XII. terrez nous a feites donner,
« Mez que nous les puisson sus paiens conquester.
<c Bien devons la loi Dieu essauchier et lever;
« Aler voudron nos terres par forche conquester ;
a Fere voeil maintenant le navie aprester,
ce Pour nous et pour nos gens par delà mer passer,
« Que Kalles le bon roi nous a feites prester.
« De la vostre partie ne devon empirier,
te Mes à vostre vouloir chen voudrion rouver;
« Nous prestez, biau dous père, si vous en sarongré,
« Pour Sarrasins félons du tout deseriter.
« Tous sommez vos enfans , s'en devon amender,
« Et sommez tous vos fix et ma dame au vis cler,
a Flandrine, nostre mère, que chi voion ester;
« Mes en la vostre terre ne voudron .1. denier.
« N'i a cheli de nous ne soit fort bacheler,
« Ne ja ne vous faudron tant com puisson durer.
« Sus Sarrasins iron nos forches esprouver,
« Et Dex est moult puissans, asses nous peut donner. »
Quant Doon de Maiencea Gaufrey entendu,
Son ainsné fix gregnor, grant joie en a eu ,
Quatre lois le beisa, n'i a plus atendu.
Chascuns de tous ses fix b-^ise après .1. à .1.
« Mesnie, dist Doon, ne soiez esperdu;
« Mon or et mon argent et quanque j'ai eu
« Vous iert à bandon mis, par Dieu le roi Jhesu,
« Et s'ares de ma gent des chevaliers membru
« Desi à .XV'"., chascuns ara escu,
47—79 GaUFREY. ^
« Et haubert et bon elme et bon espié moulu ,
a Et demain au malin, u nom au roi Jhesu
« Seront prestes lez nés, li dromont esleu
« De char et de bescuit et de forment moulu ,
« Du fain et de l'avaine pour les destriers quernu,
« Et puis vous en irés à Dieu le roi Jhesu.
— Gransmerchis, biaudouspere », Gaufreiarespondu.
« Enfans, chen dist Doon, entendes ma reson :
« Vechi le preus Gaufrei à la clere fachon ;
a II est ainsné de tous, que nous bien le savon :
« Serves lei à son gré, nous le vous quemandon ,
« Et Dex vous aidera, que nous l'en prieron. »
Et il ont respondu . « Vostre plesir feron. » '
Dont ont fet aprester orendroit li dromon;
Moult bien furent garnis , de viande ont foisoa.
Grant joie ont démené li .xii. compengnon;
Mes, ains que il soit nuit, orront autre reson.
Au moustier sunt aie li chevalier baron,
.II. et .II. vont ensemble li .xii. compengnon,
Et après eus aloit leur chier père Doon
Et Flandrine lor mère, à la clere fachon;
Après, les chevaliers, dont i ot grant foison.
Le servise ont oï aveques le sarmon,
Puis vindrent u paies, où apresté ot on
Le mangier bel et bon , et planté et foison.
Dont ont donnée l'eve escuiers et garchon;
Au mangier sunt assis sans plus d'arresteison;
Des mes qu'il ont eu ne diroi o ne non.
Ains que soient levé du mangier li baron,
Par le mien ensient, orront tele lechon
De quoi seront perchié maint haubert fremillon
Et mainte hanste frainte, et perchié m.aint blason.
Onques meillor estoire ne vous canta nul hon,
. Gaufrey. 8^''î
Que ch'est la droite estoire des .XII. fis Doon:
De Gaufrey le puissant, à la fiereachon,
Oui fu père Ogier que tant ama Kallon;
EtlesecontapressiotànomDoon,
DeNantueilfupuissire,sienot lerenon;
Chilfu père Garnier de Nantueil le baron.
Et le tiers des enfans si ot à non Griton;
Chil fu père fel Guenes qui fist la traison
Dont moururent à glesve H. XII. compengnon.
Et le quart des enfans si ot à nom Aymon ,
Sire fu de Dordonne et du pais félon ,
Et fu père Renaut et Aalart le blont ,
EtRichartetGuichartdontbieno. avon.
Et le ve fixfuducBuef d'Aigremon:
Icheli si fu père Vivien l'Esclavon,
Qui puis fist tant d'ennu. I enipereor Kallon.
Et le Vl^ fix chen fu le roi Othon ,
lr^;,^:revi:r;u;::o^K:r^^^
^p^uTfuleseptiesme quin,o.,.ot erenon.
QrifupereAnséis,fixdelas,.erKal.on,
E Sevin de Bordelefu l'uitisme baror.;
Pere fu Huelin à la clere fact-cn ,
rqui fist tant de bien le bon rcOberon. |
1 roi fuie .IX^., qui ot^"°"'P"°"' 1
Pere fu Oriant, qui fu de gram renon ^
E puis ot. VU. enfans tous d'une nat,on.
Le Chevalier ochisneolianqcompenonon,
E une gentil dame qui fu de grantr.non;
De chuT>=>nage fu Godefro-, de Fillon
MorantMe^xe.deBivys,lerreudon;
kheli si fu pere au riche duc F!ain-on
A Chili de Saint Gilles, qui upcreKugcn,
114— I4é G AU F RE Y. j
L'onsieme ot nom Hernaut, sire fu de Giron,
Et le .xiie. fu Girart de Roussillon,
A qui fist mult de paine i'emperéor Kallon,
Et l'encacha tant eurez de son mestre roion;
Puisfu il carbonnier et vendi le carbon,
Et puis reconquist il par forche Roussillon.
Oï avés les noms des .xii. fix Doon;
Là où je vous lessai arrière revendron.
D'ore en avant commenche une bonne canchon,
De l'une des .m. gestes du roiaume Kallon;
James par jougléor nule meillor n'orron.
Au mengier fu assis tuit li riche barnés
Des .XII. enfans Doon, dont Gaufrey fu l'ainsnés.
Atant es vous un mes qui deschent as degrés
Et monta u paies, durement s'est hastés;
Où que il voit Doon , chele part est aies,
Et quant fu devant li, adont s'est arrestés,
Et salua Doon com ja oïr pourrés :
« Chil Damedieu de gloire qui en crois fu penés
« Et nous donne du chiel et le vin et li blés
« Et les poissons de mer, dont vous estes disnés,
c< Il saut et gart Doon , qui tant a de bontés,
a Flandrine et les enfans et lor riche barnés!
— Et Dex te saut, amis! dist Do li adurés.
« D'ontes tu, de quel terre.? moult es bien emparlés;
« Fei le nous entendant, bien seras escoutés.
— Sire, chen dist li mes, par ma foi, vous l'orrés :
« Je sui droit de Monglane, l'amirable chités,
« Où maint un dolent homme et .1. achetivés,
« Che est Garins le ber, que vous bien connoissiés.
a Par moi vous a le ber cheste ensengne mandés;
« Or esgardés chest brief , si vous i avisés. »
Doon a pris le brief, si le baille Ysorés,
6 Gaufrey. 147—179
Un sage capelain, qui bien fu emparlés.
Il a léu la leitre environ et en lés,
Puis a dit à Doon : « Bon sire, or escoutés :
« Chen devise le brief qui chi est aportés,
a Que Garins de Monglane, qui fu vostre privés,
« Vous mande moult de fois salus et amistés ;
« Après, que Sarrasin sunt en sa terre entrés,
(c Le fort roy Gloriant et ses riches barnés ,
« Et sunt plus de .C. mile as vers elmes gemés;
« .111. de ses enfans a le roi emprisonnés;
«. 0 li n'en a c'un seul des .1111. demourés,
« Ch'est Ernautde Biaulande, qui moult est renommés.
« Garins li a donné B'aulande le régnés,
rt Et a ja .1. biau fix piecha est mariés;
« Aymeri est l'enfant par son nom apelés.
ce Or a ses .111. enfans le roi emprisonnés;
« Il n'a qui li ait c'un vassal aloses,
« Robastre est par son nom, chen m'est vis, apelés.
« Autre chose n'i voi, chi est le brief fines,
a Mes que Garins vous mande que vous le secoures
« Et pour l'amour de Dieu de li aies pités. »
Quant Doon a la lettre escoutée et oïe,
Que Garins de Monglane pour l'amour Dieu li prie
Que il li voeille fere et secours et aïe.
De la pitié qu'il a, des iex du chief lermie;
Où voit le mesagier ne leira ne li die :
« Or me di, biaus amis, se Dex te benéie,
« A Garins fort castel et forte enfremerie ?
« Se pourra il tenir jusqu'à mardi compile?
— Oïl , sire, dist il , jusqu'au jour de juise,
a Se il avoit vitaille, par Dieu le fix Marie,
« Que nul n'i mefferoit la monte d'une aillie,
ce Tant est Monglane fort et de murs bateillie;
i8o— 212 Gaufrey. 7
« Mes je croi que vitaille lor est ore faillie.
« Se vous amés Garin ne voulés fere aïe,
« Frans bons , si vous hastés, por Dieu le fix Marie !
— Volenliers, dist Doon, par ma barbe flourie. )>
Adonc se leva sus, s'a la table lessie,
Puis escria as armez. Bien fu sa vois oïe.
Adonc i vont courant et serjant et mesnie,
Doon en apela toute sa baronnie
Et tous ses .XII. fix, que Jhesu benéie :
« Mesnie, dist Doon, toute vous ai nourrie;
a Garins me fist jadis une moult bêle aïe,
« Entre li et Robastre qui porte la cuignie,
« Que chestbrief est contant qu'il est cncor envie.
« Par cheli saint Segnor que on aore et prie,
« Ja jour ne li faudroi, pour perdre ent la vie;
« Paiens iron jeter de sa castelerie
« Et puis nous en iron de par Dieu en Surie ;
« Et quant nous revendron, prest sera le navie,
« Et là nous en iron en la Dieu compengnie. »
Et li enfant ont dit . a Père, à vo commandie,
« Nous iron volentiers sus la gent paiennie. »
Adonc se sunt armé, que nul ne se detrie.
Ll franc Do de Maience ne se vout atargier,
Quant a oï le brief au courtois mesagier,
Me[n]tenant fet sa gent armer et haubergier, •
Et tous ses .XII. fix et .xx"^. chevalier.
Et li enfant emmainent .x"^. u front premier;
Et quant tous sunt ensemble, si sunt .XXX. millier,
Et pardevant eus tous vont mil arbalestier.
Et Doon est armé, qui ne [se] vout targier.
Unes cauches caucha dont la maile est d'ormier,
Et a vestu l'aubert qui fu roi Morachier;
Il n'est nule arméure qui le puist empirier.
8 Gaufrey. 21 j— 246
Puis a lachié .1. elme qui cousta maint denier;
De pierres précieuses i avoit .1. millier;
Ne doute coup d'espée la monte d'un denier.
Puis a chaint Merveilleuse, dont li branc fu d'achier;
Contre li ne dure armes ne de fer ne d'achier;
.XXIV. ansmiston à l'espée forgier.
On li a amené Regibet son destrier.
Pour chen ot non Regibet que ja m'orrés nunchier,
Que homme ne cheval n'en oseit aprechier,
Fors cheli qui le garde et li donne à mengier,
Et seulement Doon, son segnor droiturier.
Quant il voit son cheval , si l'a pris à segnier,
Puis sailli es archons, que n'i bailla estrier.
On li a aporté .1. roit espié d'achier
Où on ot fet s'ensengne par dessus atachier.
Saint Jorge i fu escript si comme .1. chevalier,
Devant li .1. paien qu'il fist le chief trenchier.
Do le prist en sa main et prist à paumoier.
Encor n'avoit en l'ost nul meillor chevalier,
S'avoit il .LX. ans et plus, au mien cuidier.
Son ainsné fix hucha, Gaufrei,que moult ot chier.
Et il i est venu quant il s'oï huchier.
ce Gaufrei, chen dist Doon, oroésmon cuidier;
c( Tu es ainsné de tous , pour chen t'ai je plus chier.
« Or te fes chi de nous mestre gonfanonnier. •»
Adonques li ala le gonfanon baillier.
Et Gaufrei le rechut, ne s'en fist pas proier.
Puis se vint à sa mère et deschent du destrier ;
Sa mère le courut acoler et beisier :
« Biau fix, chen dist Flandrine, or es gonfanonnier;
« Encor te pourra Dieu moult plus haut avanchier;
« Mes d'une seule chose, biau fix , te voeil proier,
<c Quant serés assemblé à la gent l'aversier,
ce Que ne guerpis ton père u gent estour plenier ;
347-278 GaUFREY. 9
a Mes loi et tous tes frères li soies à l'estrier,
« Que le roi Gloriant fet moult à ressoignier;
« Maintes fois l'ai oï à mon père proisier.
« Pensés de la loi Dieu toutes fois essauchier.
— Dame, chen dist Gaufrei, ne vous caut d'esmaier. »
Après cheste parole la requeurt embrachier.
a Dame , che dist Gaufrei, entendez mon semblant ;
« Ne soies en maleise de nous ne tant ne quant.
— Non sui je, dist la mère, quant à Dieu m'en atent. »
A chest mot sunt venus tuit li autre .XI. enfant,
Et Doon de Maience, leur père le vaillant.
Chascun beise sa mère , et ele eus ensement ;
A Dieu la quémandèrent, moult plorent tendrement,
Et Doon de Maience entre ses bras la prent.
.L. fois la beise Doon en .1. tenant;
Bien la doit quémander à Dieu omnipotent,
Qu'ele ne le vit puis de .vu. ans plainement,
Tant le tint en prison le fort roi Gloriant,
Entre li et Garin de Monglane le frant,
Ainsi corn vous orrez assés prochainement,
Et si comme Robastre en prist puis vengement.
Et comme il ochist puis le fort roi Gloriant.
Poi trouvères jouglierre qui de chesti vous chant;
Quar il en est moult poi qui sache le rommans
Comme Garin fu pris à Monglane la grant.
Ll ber Do de Maience n'i a fet demourée ;
Quant toute sa gent fu fervestue et armée,
Gaufrei fist senescal, la baniere a portée;
Pour chen qu'i fu l'ainsné li a Tonneur donnée.
.L. fois beisa sa moullier espousée.
Et puis l'a maintenant au cors Dieu quémandée.
Adonques s'est li ost maintenant aroutée,
10 Gaufrey. 279—312
Li mesagier les guie, qui bien sot la contrée.
Or diron deGarin, à la chiere membrée,
Qui à Monglane estoit, la fort chité loée.
Sarrasins sont entour, la pute gent desvée;
Desi as mestre iichez ont gardée l'entrée.
.III. mille Sarrasin ont la porte gardée,
Qui fu fête de coste de baleine quarrée;
Empirier ne la pevent une pomme parée.
Et Garins fu amont en la grant tour quarrée,
Et Hernaut de Biaulande, à la fâche roée,
Et Mabile sa mère, qui tant est coulourée,
Qui pour ses .m. enfans a grant douleur menée
Que Sarrasin ont pris, la pute gent desvée.
11 sunt encore .1. chent dont chascun a espée;
Mes de la faim qu'il ont est lor forche passée;
N'i a cheli d'eus tous, ch'est vérité prouvée.
Qui menjast, .m. jors a, vaillant une derrée.
De la faim s'est Mabile pardevant eus pasmée ,
Et Robastre i courut, qui l'a réconfortée :
« Dame, chen dist Robastre, ne soies effréée,
« Que par ichele foi que j'ai à Dieu donnée,
« G'irai querre viande sus la gent deffaée ;
a Ma cuignie trenchant lor sera ja monstrée. »
Puis a dit à Garins : « Folie avés pensée
a Qui atendés secours se n'est de vo contrée;
« Le mesagier est mort, n'i a mestier chelée,
« Plus a de .XV. jors que de chi fist tournée;
« Nous n'aron ja secours d'omme de famé née.
« Se plus muir chi de fain, men ame soit dampnée. »
Adonc a sa cuirie par irour endossée.
Et a lachié .1. elme, sa cuignie a combrée;
A .1. grès l'a moult bien froïe et afilée.
Et quant Garins le voit, s'en fet une risée;
Adonques s'est armé et sa gent henourée.
î'î— 34J GaUFREY.
Quant chascun fu armé, si a chainte l'espée.
Garinsa Mabireite au cors Dieu quémandée.
Sus Afile monta, à la croupe tieulée.
Li chevalier à pié ont la porte passée.
Qui n'orent nul cheval , ch'est vérité prouvée,
Que la guerre avoit ja plus de trois ans durée.
Venus sunt à la porte sans nule demourée,
Et Robastre le ber si l'a tost deffremée,
Et puis s'en est issu la cuignie levée.
Sus le ponjt ot .m. mile de la gent deffaée,
Qui pour lor meschéance est ileuc arestée,
Et Robastre lor vient la cuignie levée.
Il s'est féru entr'eus par moult grant aïrée :
A .III. cous en abat plus d'une grant quartée.
Et Garins vint après, s'a la lanche branlée,
Plus de .VII. en abat ains qu'ele fust froée'.
Et quant elle failli, mist la main à l'espée.
Dont a à maint paien donné mainte colée.
Hernaut ist de la porte la baniere levée,
A pié fu, sans cheval, de chen li desagrée;
A Garin est venu, quant la porte a passée,
Quar .1. cheval li doinst sans nulle demourée.
Et il i est monté en la sele dorée.
Quant Hernaut fu monté, le gentil bacheler,
Robastre regarda qu'il vit forment capler,
A sa hache trenchant ches paiens découper;
Et son père Garin voit d'autre part ester,
A l'espée d'achier les ruistes cous donner,
Et tant a fet paiens mourir et dévier
Et a pris tant chevax que sa gent fet monter.
A Garin sunt venus sans point de demourer.
Qui donques lor véist Sarrasins découper!
Vers les tentes le roy les ont fet reculer,
I !
12 GaUFREY. h6— Î79
Et le roi Gloriant les prent à escouter.
Quant le roi les oï , si fet sa gent armer,
Et jura Mahommet, que il doit aorer,
Que mar en leiront nul Sarrasin retourner :
As arme sunt couru Sarra'.in et Escler.
Si comme Sarrasin se fesoient armer,
Et Garins fet sa gent entour li auner.
Et Robastre a pris sus destre à regarder,
Et coisi .C. sommiers c'on avoit fet trousser.
Le fort roi Alaistant, qui tant fet à douter.
Les fesoit Gloriant par amours présenter :
Carchiés sunt de vitaille tel com orrés conter,
De vin , de char salée, meillor c'on puet trouver,
Et de riche forment c'on a bien fet curer.
Le fort roi Alaistant les ot fet quémander
.L. Turs d'Arrable, chascun fort bacheler;
Chascun en menoit .il. pour eus plus tost aler.
Quant Robastre les vit, Dex en prist à loer ;
Adonques lor courut devant à rencontrer.
Le premier sommier fet vers la chité aler ;
Le serjant saut avant, qui li cuida véer;
Robastre de sa hache le va si assener
Que le serjant a fet en .11. moitiez couper.
Qui adonques véist les serjans descoupler ;
Et Robastre le fier, qui ne les puet amer.
En fist .XL. et plus mourir et dévier ;
Les .X. s'en sunt fuïs. n'ont cure d'arrester.
A Gloriant, chen dient, s'iront de li clamer.
Garins fet par Hernaut les sommiers emmener,
Ch'est sonfix de Biaulande, que il peut tant amer.
Helas! que ne se paine l'enfez de retourner;
Jamezne porra là si trestost retourner
Que pris n'aient Garin Sarrasin et Escler,
Ainsi com vous orrez, se voulés escouter ;
^80— 412 GaUFREY. 15
Que Gloriant a fet .x. mi!e Turs armer,
El de l'autre partie en fet .x. mile aler,
Que Garins ne ses gens ne puisse retourner.
Et de l'autre partie en fet .X. mile aler
Pour Garin et Robastre et lor gens encontrer;
Et Doon de Maience se paine de haster,
Li et ses .xii. fix, que Dex voeille sauver!
Des journées qu'il firent ne vous sai deviser;
Tant porent ch;iscun jour chevauchier et errer
Venus sunt à .11. lieues de Monglane sus mer.
.111. batailles ont feites de lor gent ordener,
A .x"". chevaliers peut on chascune esmer :
Gaufrei ont fet avant à .x"^. homme aler.
Or chevauche Gaufrei, qui pas ne se targa,
Et .1111. de ses frères avec li emmena.
Vers .Monglane la fort sa gent achemina;
Une lieue et plus l'autre gent trespassa,
Son père et tous les siens, qui après chevaucha.
Gaufrey s'en va devant et sa gent qu'il mena,
Et Doon de Maience après li envoia
.X. mile chevaliers et .m. fix qu'il i a.
Doonnet de Nantueil devant tous les guia.
Et Doon de Maience lor père s'aresta,
Et fet l'arriére garde à .x. mil qu'il en a;
Et Gaufrei et sa gent tout devant chevaucha.
Et Garins fu u camp, où son fix le lessa,
Et tous les cent sommiers 0 castel emmena.
De cheli vous diroi comment il esploita :
A la ch té s'en vint et l'en li defferma,
Et il et les sommiers par dedens s'en entra;
Tout droit vers le paies les sommiers emmena.
Mabile dessus destre maintenant regarda,
Et coisi les sommiers, de joie sautela;
14 GaUFREY. 4'J— 44*
Et Hernaut u palez porter les quémanda,
Et puis vout retourner ; mez sa mère jura
Que ains qu'il voist arrière .1. poi se disnera :
Il le fist à envis, mes véer ne l'osa.
Il ne fist seulement fors que son elme osta ;
Tout armé u paies et en estant menja
Avec .xiiii. dames, chascune biauté a,
Et sa mère Mabile, qui par amour l'ama.
Or diron de Garin, qui u camp demoura :
Avec li fu Robastre qui la hache porta ;
Cent chevaliers armés en sa compengniea,
Et le roy Gloriant .x"^. en envoia
Sus le vassal Garin, qui jamès n'en ira
Desi à ichele eure que trop grant perte ara.
Garins vers l'est paien son visage tourna,
X"^. Sarrasins devant si encontra ,
Et quant Garins les voit , tout le sanc li mua ;
Il a dit à Robastre : « Mon m'ent par dechà. »
Et Robastre respont que il les atendra,
Ne ja pour Sarrasins pié ne reculera;
S'il estoient .ill. tans, ja pour eus ne fuira.
Mes Garins li a dit : a Dous ami, entent chà :
« Forche n'i a mestier, que trop de gent i a. »
Tant le proie Garins qu'avec li l'emmena
Arrier vers la chité, où il entrer cuida;
Mes le roi Escorfaut estoit au devant ja,
A .xxx"^. Turs que le roi li bailla ;
Et quant Garins le voit, à poi qu'il ne desva;
Tost et isnelement Robastre les moustra ,
El Robastre li dist : « Garins, entendes chà :
a Retournon contre cheus qui nous gaitent dechà.
« Fel soit qui ne se vent tant com son cors vivra ! »
Et Garins li a dit que pas ne li faudra.
Puis apela ses hommes , si les reconforta :
447-479 GaUFREY. I5
a Segnors frans chevaliers, ne vous esmaiés ja ,
« Mes chascun prengne cuer, que Dieu nous aidera;
c( Il iert en paradis qui chi endroit mourra,
a Riche sera tous jors qui vif en esteurdra. »
Et chil qui l'ont oï , chascun s'asséura.
Segnors , or escoutez pour Dieu de paradis :
Garins est retourné, le chevalier de pris.
Et Robastre avec li , fier et mautalentis ,
Et n'esîoient que .c, si comme il m'est avis.
Paiens lor sunt venus, qui les ont envaïs ,
Et Robastre lor saut , nel fet pas à envis.
A la pesant cuignie dont li manche est feitis
S'est féru parmi eus, maint coup i a assis.
Paiens li ont fet voie, arrière sunt guenchis.
Et il fiert à .II. mains comme bons mautalentis ;
Par devant li en fet si grant abatéis
Com fet ieu fameilieus qui est entre brebis.
Plus de trente en abat devant li es larris ;
Et Garins le vassal en rabat plus de .x. ,
Puis escria Monglane, si que bien fuois.
Bien se sunt esprouvé li chevalier de pris :
Chascun abat le sien devant li el larris;
Mes tout chen ne valut une feuille de lis,
Que la forche fu grant des cuvers maléis.
Tous les .c. chevaliers qui estoient de pris
Furent emmi le camp detrenchié çt ochis;
Fors Ga.rin et Robastre, plus n'en remest de vis.
Robastre a .M. paiens devant li acueillis,
Ferant les emmena le pendant d'un larris.
Or fu Garins tout seul, le chevalier de pris;
Paien li sunt venus plus de .xilil. vins.
Et Garins se deffent comme hons mautalentis;
Plus de .XL. Turs lor a mors et ochis.
^^ GaUFREY. 48o-)i3
Atant es un paien qui ol à nom Jurgis ; _
Ensamaintint.i.dartdonthferluburnis.
Le cheval Garin a par dessous h ochis,
Et Garins trébucha , mes tost est sus sailhs
Et a tret Finechamp , dont l'achier fu burnis.
Oui donques li véist couper gambes et pis,
Souvenir li péust de chevalier de pris.
Entre les Sarrasins a si féru Turgis
Qu'il li a son destrier par dessous li ochis;
Garins l'a si féru que trez parmi le pis
Li bouta Finechamp, m.ort 1 abat es larris.
Sarrasin Tout veu , moult en sunt engramis ;
A Garin sont venu fier et "^^^^f f l:^ . ^ .
Ne soi que plus vous die , mez la fu Ganns pris.
Lesiexliontbendés,etlespoinsdunsains
Lient si fort lie paien et Sarrasins
(^ue parmi les ongles 11 est le sancsadl.s^
Venus sunt à lor très, que terme mont quis,
Au fort roi Gloriant rendirent Garm pris.
Et Gloriant en jure Mahomet ses merch s,
g.e mes ne meU tant çom Garins s«
Et les m. chevaliers que l'autre )Our ot pris.
% „te'ndes,segnors,pourD,eudeparad,s.
Robastreat,,ntferususles.M.Sarrasm. ^
Oue il a du millier plus de .CGC. och.s.
^oGlonant regarde, voit ses pa,ensn,an,,3,
jij— 547 GaUFREY. 17
Mes le roi Escorfaut si gaitoit le païs ;
L'en li dist la nouvele que Garins estoit pris;
Adonquess'en tourna tout .1. sentier antis.
Robastre s'en va droit vers la chité antis;
Venus est jusqu'as liches, sus le pont tournéis ,
Et voit le ber Hernaut qui issoit du postis ,
Qui estoit richement armés et fervestis ;
Mes Robastre li dist : a Tournés arier, amis;
« Chi me cachent au dos .x'". Sarrasins ,
« Vostre père et sa gent sunt tous en champ ochis. »
Et quant Hernaut l'entent , à poi n'esrage vis.
Ariere sunt entré en la chité de pris,
Puis se sunt desarmé, que terme n'i ont quis.
Et Mabile deschent, si s'escrie à haut cris :
« Qu'avés fet de Garins , Robastre, biausamis?
— Dame, chen dit Robastre, par foi , paiens l'ont pris ;
« Mes s'il plest à Jhesu , le roi de paradis,
« Ains tiers jour le raron sain et heitié et vis. »
Puis a dit coiement : « Las ! qu'est che que je dis .?
a Ja l'ont li Sarrasin detrenchié et ochis. »
Mabile oï Robastre, le sanc li est fuis.
« Ahy! Garins, dist ele, franc chevalier de pris,
a James ne vous verroi , se Dex n'en a merchis.
« Or vous conseut Jhesu par ses saintes merchis ! »
Adonques se pasma sus le marbre voutis;
Dont l'a entre ses bras levée Hernaut son fils,
Et l'emporte u paies, qui moult est haut assis,
Que l'en en peut véir en l'ost as Sarrasins.
A une desfenestres qui fu de marbre bis ,
Là s'acouta la dame où n'a joie ne ris;
Robastre d'autre part et Hernaut au fier vis.
Devers une montaigne ont retorné lor vis;
L'ensengne Gaufrey voient, où saint Jorge est escris,
Qui moult venoit grant erre contreval un larris
Gaufrey. 2
l8 GaUFREY. J48— j8o
A .X"^ chevaliers armés et fervestis ;
Dont Guident que chen soient paiens et Sarrasins.
Robastre, quant les voit, a remué le vis,
Puis a dit à Hernaut : « Or va de mal en pis.
« Véés vous chele ensengne qui vient par le larris !
« Ch'est l'image Mahom qui dedens est assis;
ce Ch'est voir l'arriére ban de paiens Arrabis.
ce Damedieu les confonde, le roi de paradis!
rc Vés com chil qui la porte vient tost par ches larris!
ce II semble son destrier vole comme pertris. »
Or chevauche Gaufrey le nobile baron ;
.X. mile sont et plus de cheus de son roion,
Gaufrey a regardé par delés un buisson,
Et voit .1. homme armé d'un haubert fremillon ;
Chele part est venu brochant à esperon.
Le chevalier trouva, qui se plaint à foison;
Navrez est d'un tronchon u cors sus le sablon.
Dont li a demandé sans point d'arresteison :
« Amis , qui t'a navré ? ne me di se voir non.
— Sire, chil li respont, paien et Esclavon
c( Qui mon segnor ont pris Garin le franc baron ,
ce Et l'ont mené au tref Gloriant le félon ;
ce Escapé me sui d'eus, Dex merchi et son non;
ce Mes je sui si navré, jan'arai garison. »
A icheste parole a perdu la reson ;
Puis a pris .111. peus d'herbe pour aquemuneison ,
En son cors les avale , en son cors le frans hon ,
Et puis est trespassé , Dex li fâche pardon !
Et Gaufrey s'en torna , puis dist : ce Or tost, baron :
a Garin emmainent pris Persant et Esclavon. »
Lors prist .1. mesagier, si l'envoie à Doon,
Pour Dieu qu'il se hastast de venir à bandon.
Dont s'en tourna Gaufrey brochant à esperon;
j8i— éi4 GaUFREY. 19
Ensemble a fet sonner .xxx. cors de laton.
Moult les ont bien véus Persant et Esclavon;
Au fort roi Gloriant Tala dire un garchon.
a Gloriant, dist li gars, entendes ma reson:
a Aies vous en fuiantsus .1. destrier gascon,
ce Que je croi que vechi le riche roi Kallon;
a II sunt dechà la terre qu'on apele Claudon,
a Bien sunt .XL. mile u premier gonfanon. »
Dont quémanda le roi sans point d'arresteison,
Que l'en monstast Garin sus .1. destrier gascon,
Et tous les .III. enfans qui sunt de grant renon ;
A tout .xv"^. Turs de la geste Mahon ,
Si voisentà la mer aprester li dromont,
Et il se combatra as crestiens félons ;
Et paien li ont dit : « A vo commandeson. »
Adonc prennent Garin et meitent en prison
Et tous ses .III. enfans qui sunt de grant renon;
Droitement vers la mer chevauchent à bandon.
Robastre l'a véu d'amont haut du donjon;
Où qu'il coisist Hernaut, si li dist sa reson:
« Nouveles ont oïez Persant et Esclavon ;
ce Vés en là bien .x'". qui s'en vont chel sablon,
a Et de l'autre partie en revoi grant foison.
ce II m'est vis que g'i voi un vermeil siglaton ;
ce Pour voir, vechi venir le preus conte Doon,
ce Où Garins envoia l'autre jour Amandon.
ce Alon nous adouber, gentil fix à baron ;
ce Vengié sera Garins, se Dex plest et son non. »
Dont se queurent armer li gentil dui baron.
Et as très se rarmerent Persant et Esclavon.
Gloriant s'est armé, qui m.oult ot de renon,
O lui .LX. mile de Sarrasins félon.
Gaufrey est venu près le tret à .1. boujon ;
Dont brocha le cheval, desteurt le gonfanon,
20 GaUFREY. éij-é47
Et Faron contre li , qui tint Carphanaon :
Li uns ne prise l'autre la monte d'un bouton.
Grans cous se sunt donnez es escus o lion;
Mes moult par furent fort li haubert fremillon ,
Chen lor a fet de mort ambedeus garison.
La lanche au paien brise, s'en volent li tronchon ,
Et la Gaufrey se tint, le nobile baron ;
Toute plaine sa lanche Tabati el sablon ,
Puis a treite l'espée qui li pent au giron.
Sus le hiaume le fiert où il ot .1. bouton,
Que par mi le coupa si comme .1. auqueton;
La coife de l'aubert ne li fist garison ;
Le branc li fet couler entresi qu'el menton.
Gaufrey estort son coup, mort l'abat el sab on;
c< Saint Jorge! a escrié, ferés avant, baron! «
Aymonnet point et broche , à qui fu puis Dordon ,
Et paien a ochis qui fu de grant renon.
Adontse sunt mellés d'ambes pars el sablon.
Moult fu grant la criée as lanches abessier,
Quant Gaufrey fu venu u grant estour plenier.
Adonc i véissiés maint Sarrasin plessier.
Et l'un mort dessus l'autre verser et trebuchier :
Ochis en ont no gent plus de .iiil. milher;
Gloriant l'a véu, vis cuida esragier.
Qui donques li véist Mahomet renoier;
Il a brandi la lanche, puis broche le destrier,
Et va ferir Guillaume, qui tenoit Montpellier,
Que escu ne haubert ne li orent mestier;
Pirmi le cors li passe le bon espié d'achier.
L'ame s'en est partie du gentil chevalier;
• Damedieu la rechoive, le père droiturier!
Dont a trait Gloriant le branc fourbi d'achier
Si a tout pourfendu le comte Manessier
648-68. GaUFREY. 21
Et Robert de Clermont , qui moult fist à proisier,
Et Gautier l'Angevin, qui tant par estoit fier :
.IIII. comtes ochist le paiens aversier.
Quant Gaufrey l'a véu , vis cuida esragier,
Et Gloriant a pris sa gent à renheitier.
Qui donc véist paiens dars et quarriaus lanchier,
Moult par firent forment no gent amenuisier.
Ja Gaufrey n'i durast, chen vous puis affichier,
Quant de la chité ist Hernaut le bon guerrier,
Et Robastre qui tint la cuignie d'achier.
Quant il vint à l'estour, si commenche à maillier,
A .V. cous en a fet .xviil. trebuchier.
Quant paien l'ont véu, si li ont fet sentier :
a Par Mahomet, font il, mal te fet aprechier!
« Li déable t'ont fet tel cuignie baillier. »
Hernaut de Biaulandois ahurté le destrier
Et a brandi la lanche au gonfanon plenier ;
Va ferir Atenor en l'escu de quartier,
Dessous la bougie d'or li fet fendre et perchier,
Et le haubert du dos derumpre et desmailher ;
Le gonfanon li fet parmi le cors plungier.
Mort l'abat u sablon, la lanche fet bruisier.
Ernaut a maintenant sachié le brant d'achier,
A plus de .X. paiens a fet les chiés trenchier;
Durement fet paiens de ses cous esmaier.
A tant es vous Gaufrey, le hardi chevalier,
Et tenoit en son poing l'ensengne de quartier
Où l'ymage saint Jorge avoit fet entaillier.
Ne connut pas Hernaut le hardi chevalier ;
Gaufrei l'ala ferir en l'escu de quartier.
De l'un bout jusqu'à l'autre l'ala fendre et perchier;
Mes le haubert fu fort, ne le puet desmaillier.
Gaufrei fet à Hernaut les .il. archons voidier,
Toute plaine sa lanche l'abat u sablonnier;
21 GaUFREY. 682—714
Par poi ne li a fet le haterel bruisier;
Puis s'aresta sus li et traist le brant d'achier,
Et s'escria en haut : k Sarrasin losengier,
« Par cheli saint Segnor qui se lessa drechier
« Dedens la sainte crois pour li mont respiter,
« Mar venistes Garin à Monglane assegier!
« Ains que vous m'escapés, le comperrés moult chier.»
Quant Hernaut a oï que chil le menacha,
Quant Dieu li ot nommer, grant joie au cuer en a;
Tost et isnelement sus ses pies se leva,
S'espée par le pont toute nue empongna.
Et par grant amistié Gaufrey en apela :
a Sire, qui estes vous, pour Dieu qui nous fourma ?
« Et sachiés que Garins le frans bons m'engendra ;
« Mes Gloriant l'a pris, dont mon cuer douleur a. »
Et quant Gaufrey l'oï , adont li demanda :
« Comment as tu à nom? ne le me chele ja.
— Sire, Hernaut me mist nom cheli qui me nomma:
« .IIII. estions tous frères quant paien vindrent chà,
a Que le roi Gloriant par sa forche pris a;
« Mon père a en prison et mes frères piecha.
« Comment avés vous nom et qui vous engendra ?
— Par foi. Do de Maience, li ber respondu a,
« Qui trestout son poveir ichi amené a ,
« Et tous ses .XII. fix que li ber engendra ;
« Et je sui li ainsnés, que devant envoia.
« Assez prochainement en chest estour vendra;
«Je sui nommé Gaufrey ou païs d'ont ving chà. »
Et quant Hernaut l'oï, Damedieu en loa;
Lors geta jus le brant , vers Gaufrey en ala.
Gaufrey le voit venir, à pié deschendu a ;
Chascun des .11. vassax son elme deslacha,
Et par grant amistié li .1. l'autre beisa.
7IJ— 747 GaUFREY. 2}
Robastre l'a véu, chele part s'adrecha;
Tost et isnelement à Hernaut demanda :
« Qui est chel chevalier? ne le me chelez ja.
— Acolés lei, Robastres, Hernaut respondu a,
a Fix est Do de Maience, qui tant de bonté a;
c( Ch'est Gaufrey, li ainsné des .xil. fis qu'il a,
« Que Kalles le bon roi l'autre jour adouba,
« Et Do nous vient secoure; il sera par temps chà.
« Bien le devons amer, biau secours fet nous a. •»
Quant Robastre a les mos oïs et escoutés,
A Gaufrey est venu , si le beisa assés;
Puis li a dit : « Gaufrey, bien soies vous trouvés
« Et vous et vostre gent et vo riche barnés.
a Moult nous ont Sarrasin empiriez et grevés ;
« Garin emmainent pris li cuvert deffaés.
« Or tost, alon sus eus, pour Dieu de majestés. »
Et Gaufrey respondi : « A vostre voîentés. w
Dont viennent à l'estour, que n'i ont demourés;
Si ont maint coup féru quant il i sunt entrés.
De paiens abatus ont le chemin peuplés;
Et Robastre en a tant devant li aterrés
Que plus de .c. en a devant li enversés;
Mes trop i ot paiens. Sarrasins et Esclés
Que le roi Gloriant i avoit amenés.
Or sus la gent Gaufrey en est le pis tournés;
Il fussent maintenant trestous desbaretés ,
Quant les frères Gaufrey sunt venus abrievés,
A .x"^. chevaliers fervestus et armés.
Adont fu li estour trestout renouvelés ;
Hé Dex! là ot tant poing et tant chief découpés!
Robastre a vers soleil .1. petit regardé ;
Voit le roi Gloriant qui del'ost est tournés
Pour reprendre s'alaine, que du chaut fu grevez;
24 Gaufre Y. 748—780
Robastre Ta véu , si en a ris assés ;
Tost et isnelement est chele part aies.
Quant 0 roi est venu , ne l'a pas salués ,
Ains leva la cuignie aussi comme desvés,
Ferir cuida le roi sus son bachin dorés;
Mes Gloriant guenchi , qui bien fu avisés,
Et coita le cheval des espérons dorés.
La cuignie deschent par si ruiste fiertés
Qu'en terre l'embati quatre pies mesurés.
O resachier amont est le manche froés ,
Que la terre estoit dure et du halle crevés.
Robastre l'a véu , à poi n'est forsenés ;
Adonc s'est escrié : « Or i soient maufés. »
Et le roi Gloriant n'i est plus demourés;
Il n'atendi pas tant que son elme ait fremés ,
V^enus est à l'estour, si s'est dedens boutés.
Tel paour H est pris , à poi qu'il n'est desvés
Du coup qu'il a véu et qui li fu getés.
Moult merchie Mahom quant il est escapés;
Arierne tourneroit pour l'or de .x. chités.
Moult fu grant la bataille, l'estour et la haschie
Li .XII. frère i fièrent et lor bonne mesnie ,
Et Hernaut de Biaulande, qui pis ne valoit mie.
Pour ses frères souvent des iex [du chief] lermie
Et pour Garin son père à la chiere hardie.
Ne soit s'il est ochis ou en enfremerie ,
Où paien l'aient mis, la pute gent haïe.
Damedieu et sa mère moult douchement en prie
Qu'encor li doinst trouver en santé et en vie.
Et que mener le puist à Mabile s'amie,
Qui estoit as querniax de la grant tour antie.
Si ot .xilil. dames , chascune ot segnorie,
Et bien .xxx. canoines, tout sans l'autre clergie,
781-814 Gaufrey. 25
Et .XX. bourgois sans plus, plus n'i ot de mesnie;
Mes n'i a clerc ne prestre ne dame segnorie
Dont chascune n'éust la grant broigne vestie ,
Sus le chief le bachin , chaint l'espée fourbie,
A deffendre les murs de la chité antie.
Pour Garin lor segnor mainent trop dure vie,
Mes tout che ne lor vaut la monte d'une aillie;
Qu'avant seront passés li .vu. ans et demie
Que Garins puist venir dedens sa manantie,
Ne que il puist véir Mabileite s'amie,
Ainsi corn vous orrés, s'il est qui le vous die.
Or escoutés , pour Dieu , bonne gent segnorie :
Robastre fu u camp , où fesoit sa cuignie ,
Qu'à moult grant paine avolt de terre resachie;
Si bien l'appareilla, si bien Ta ratirie,
Miex vaut que ne feisoit quant vint à l'aatie.
Adonc vint à l'estour, que n'i demeure mie.
Si a fet sus paiens moult grant carpenterie;
Moult fu grant la bataille , l'estour et la haschie.
Or diron de Garin , qui Dex soit en aïe.
Que paien emmenoient, la pute gent haïe.
Renier, son fils de Jennez, ichi n'oubli je mie,
Milon le duc de Puille, qui moult ot segnorie.
Et Girart de Vienne , qui moult ot segnorie ;
Il ont tant chevauchié qu'à une vert fueillie ,
Assés près de la mer, là où est lor navie ,
Sunt paien deschendus , que le cors Dieu maudie.
Les prisonniers ont mis sus l'erbe qui verdie.
Miex lor venist aillors prendre hebergerie;
Que Doon de Maience, qui Dex doinst bonne vie ,
Chevauche après ses fix à bataille rengie.
Qui bien estoit armée , achesmée et garnie ;
.X. mile sunt ensemble de bonne gent prisie;
Venus sunt ens u bois où est gent paiennie.
26 GaUFREY. 815—848
Quant Doon et sa gent furent u bois venus,
En une plache lée, lés .11. quesnes fueillus,
Voient paiens armez, les blans haubers vestus ;
Et quant Do les coisi, bien les a connéus.
Il escria Vauclere, moult bien fu entendus,
Puis dist : « Vechi paiens, de l'estour sunt venus;
a Je croi Gaufrey mon fix les a en champ vaincus;
a II emmainent prisons, or soient secourus.
— Tout à vostre vouloir, » [sa gent] ont respondus.
A tant sunt vers paiens par irour esméus.
Et paien sunt montés quant les ont perchéus ,
Que chascun estoit bien armez et fervestus.
Il sunt à droit parti , estre doit entendus
Que de chascune part furent .x"^. escus.
Doon ala devant , ne fu mie esperdus ,
Si a brandi la lanche et embrachié l'escus.
Le premier qu'il feri fu le roi Danebus,
Cousin fu Gloriant, le paien mescréus,
Garin out pris en garde et ses fix avec lus ;
Maie garde en fera, si corn j'ai entendus,
Que Doon de Maience l'a si forment férus
Que il li a perchié et troué ses escus,
Et le haubert du dos desmaillié et rompus.
La cuirie dessous li a petit valus ;
Parmi le gros du cuer li passe Tachier nus,
Toute plaine sa lanche l'abat mort estendus,
Puis escria : « Vauclere! ferés, il sunt vaincus! »
Adonc sunt de .11. pars à la jouste venus :
La gent Do de Maience se sunt bien maintenus,
Plus de .v^. en ont à la terre abatus.
Amandon, un Persant , n'i a plus atendus;
Tout droit as prisonniers est li paiens venus ,
Et .XXX. Sarrasins félons et mescréus;
Adonc les ont montés , n'i a plus atendus.
849—882 Gaufre Y. 27
Amandon prist Garin par le frain d'or batus;
Vers le bois s'en aloit parmi le bois fueillus,
Et .llli^. paiens si l'ont de près siéus,
Qui Girart emmenoient, de Vienne li dus,
Et son frère, Milon de Puille 0 blanc escus,
Li et Renier de Jennes, qui père Olivier fus.
Do de Maience esgarde parmi le bois fueillus,
Bien a les .xxx. Turs esgardés et véus;
II furent assés près, bien les a connéus.
Tout .!. sentier antif ont Amandon siéus.
Qui ja fu hors du bois avec Garin issus;
Et sunt .XII. paien avec li à escus.
Et devant et deriere ont bien Garin tenus.
Et Doon de Maience n'i a plus atendus;
Après les .xxx. Turs a son erre acueillus,
.XXV. chevaliers les ont au dos siéus.
Paien s'unt regardé, li cuvert mescréus.
Et ont coisi Doon apongnant par vertus
Et tous les chevaliers qui l'ont au dos siéus;
Le plus hardi d'eus tous a tel paour eus
Que il nés atendist pour plain val d'or moulus.
Les prisons ont lessiés, ne les ont plus tenus,
Fuiant s'en sunt tournez parmi le bois fueillus.
As prisonniers est Do tout maintenant venus.
Si les a desliés, n'i a plus atendus.
Et desbendé les iex, dont grant joie ont eus.
« Qui estes-vous , barons ? » chen dist Do le canus.
— Fix Garin de Monglane, Girart a respondus,
« Si ai à nom Girart, de Vienne sui dus.
« Vechi Milon de Puille, mon frère 0 blanc escus,
« Aussi Renier de Jennes, qui a moult de vertus;
« Mes ne soi de mon père que il est devenus ;
« Avec nous l'emmenoient li paien mescréus.
a Qui es tu , gentis bons, qui nous as secourus ?
(
G AU F RE Y. 889—915
Lj.aynomDodeMaience.chiUiarespondus;
Quant Girart l'a oi, grant jme a eus;
t5us 111. le vont beisier et li rendent salus.
I 0 t st, chen dist Doon, pour D,eu le ro Jhesus,
Couron; sus Sarrasins à forche et a vertus,
„ Que raès ne serai lié si les ara, vaincus,
IlTsiverroiGarinmonamietmondrus.»
Ahv las' de Doon qui ne l'a parcheus,
S^'Amandonremmlnoit.quiestdubo..^^^
P^lisatantesploitiéqu'à lamerestvens^
Garinamisdedens.Dexlqmsjdolentfus,
Oui reclaime souvent le glonex Jhesus
^e il le gart de mort par la sieue vertus,
P^fs dist à l'autre mot que ne fu entendus
rMabill: douche amie%rm'avés vous perdus.»
A,ssicomvousoés,Garinssedementoit
Quiestoitenlanefoùl'enmenelavo.t;
Mabile et ses enfans douchement regretoit
f Helas! d.st il , Mabile , dame q- ""*,~\',
« James ne vous verro,, s'en a, le cuer destro.t.
Amandon a oï chen que Ganns disoit,
ErcommentDamedieudeboncuerreclamoit,
11 a pris .1. baston qui en la nef esto.t ,
Venus est à Garin qui si se dementoi ,
m cous li a donnés par les costes tout droU,
Je du menor des .m. fut durement destrm.
gntilsentilequart.sitrès forts, tordot
^e la corde est rumpue dont ,1 l|e estoU
P^is a levé la main qu, moult malade estoit,
S'a rumpu le bendel qui les iex '' t^"°';.
Garins prist .1. perquant qui en la nef estoit,
9ié— 948 GaUFREY. 29
Vers Amandon s'en vint, qui si féru l'avoit
Que il veut miex mourir en la nef orendroit
Que il n'ochie cheli qui si féru l'avoit.
Garins tint le perquant qui fu gros et quarré ,
Vers Amandon s'en vint, qui si Tôt bastonné;
Par moult grant mautalent l'a contremont levé
Et a féru le Turc, moult bien l'a assené.
Dessus le chief amont, qu'il avoit desarmé ,
L'a si féru Garins, tout l'a esquartelé.
Que mort Ta abatu en milieu de la nef.
Dont saillent li paien, si l'ont avironné.
Et Garins se deflPent à son baston quarré ;
Gui il ataint à coup, moult tost l'a aterré.
,1111. paiens lor a au tinel afronté,
Et li .VIII. li resont couru tuit abrievé.
Qui ont si très haut bret et crié et hué
Que chil les ont oï qui ont les nés gardé ;
Bien furent .llll^. quant furent assemblé.
Quant la noise ont oïe et le bruit escouté ,
En la nef Amandon en sunt courant aie;
Li .1. aporte hache et li autre tinel ,
Li autre porte dart trenchant et afilé.
Quant Garins de Monglane a le bruit escouté,
Tost et isnelement est issu de la nef.
Que bien a en son cuer l'avis et le pensé
Que à terre sera moult plus asséuré.
Issu est de la nef, s'a un garchon trouvé
Qui dessus le rivage s'estoit moult déporté ;
Le cheval Amandon avoit moult démené ,
N'avoit meillor cheval en la paienneté.
L'un costé avoit blanc comme fleur en esté.
Et l'autre avoit plus rouge que carbon embrasé;
Si et mesgre la teste et le sourchil levé.
I
I
^0 Gaufrey. 949-982
Et la jambe bien faite , si ot le pié quarré ;
N'avoit plus bêle beste en la paienneté.
Quant Garins l'a véu , si l'a moult goulousé : ^
« Hé Dex! chen dist Garins, vrai roi de majesté,
« Vechi venir paiens qui m'ont cueilli en hé;
« Encontre si grant gent n'aroi je ja duré ; ^
ce II sunt bien .llll^. et plus , au mien pense. ^ ^
a Vers moi sunt moult dolent du Turc que j'ai tue,
a Ja me courront tous sus, si com j'ai en pensé;
ce Je voi là un garchon sus .1. cheval monté,
ce Se je plus les atent , chen seroit foleté. v
Adonc vient 0 garchon , à terre l'a geté
Si fort que le bras destre li a du cors sevré.
Garins a le cheval parmi le frain combré,
Tost et isnelement est en l'archon monté. ^
A tant s'en est tourné, n'i a plus demouré; ,
Or les conduie Dieu , se il li vient à gré !
.II. lieues toutes plaines a jusqu'au bois ramé^ j^
Où Doon de Maience avoit maint coup donné; |
Garins est vers le bois tout droit acheminé , j
Paien l'ont encauchié, li ouvert deffaé.^ k
Après en ot .lll^. qui tuit furent monté; ^ }
Mes chen ne lor valut vaillant .1. oef pelé ,
Que Garins chevaucha le cheval pommelé
Qui est de tel fachon que tout a trespassé.
Paien perdent Garin à .1. tertre monter;
Dont retornent as nés , si sunt moult adoulé
De chen qu'en tel manière est Garins escapé ,
Pour Amandon le roi que Garins a tué ;
Moult par ont dessus li et plaint et regreté.
S'ame ont à Mahommet mainte fois quémandé.
Moult maudient Garin de Tervagant leur Dé.
Et Garins chevaucha baut et asséuré ,
Que bien cuide son cors mètre à sauveté.
98j— loij GaUFREY. ^I
Par temps encontrera Gloriant l'amiré;
Mes tout chen ne li vaut .1. denier monnaé ,
Que Gloriant venoit à son riche barné ,
Que Gaufrey et Robastre eurent desbareté.
Garins i'encontrera ains qu'il fust avespré :
Du mal pas est issu, si est en pire entré,
Ainsi com vous orrés, se m'avés escouté.
Or chevauche Garins tout seul sans compengnie,
En sa main le perquant que il n'oublia mie,
Dont il avoit tué Amandon de Nubie.
Vers le bois s'achemine toute sa voie antie
Où lessa combatant Doon et sa mesnie.
Bien ot oï l'estour, mez Doon n'i set mie,
Mes pour ses .m. enfans durement se gramie
Et jure Damedieu, qui tout a en baillie,
Que s'il vient en bataille pesant ne arramie,
Et il treuve paien , tele ara lés l'oïe
Que boen sera le hiaume se le test n'en esmie.
Mes ains qu'il ait aie une lieue et demie
Ara moult à souffrir d'ennui et de hasquie.
Ainsi com vous orrés, ains l'eure de complie;
Que Robastre le preus, à la trenchant cuignie,
Et Gaufrey le hardi, qui fu plain d'estoutie ,
Et Hernaut le vaillant, à la chiere hardie.
Et lor frans chevaliers et lor franche mesnie
I orent tant féru et de tele arramie
Que la gent Gloriant et toute sa mesnie
S'en sunt fuïs trestous, s'ont lor tentes guerpie,
Ne il n'en ont porté avoir ne manantie.
Robastre les encache à la pesant cuignie ;
A la cache perdirent moult la gent paiennie ;
Mes Gloriant s'en fuit as .m. rois de Persie,
Et sunt encor .vu. mile de la gent paiennie.
32 GaUFREY. ioié-1049
Par au dehors du bois ont lor voie acueillie
Où Doon de Maience estoit et sa mesnie,
Entre li et Girart qui moult ot segnorie ,
Milon, Renier de Jennes, que je n'i oublie mie,
Que il out délivré de la gent paiennie
Eus et lor chevaliers et lor bonne mesnie,
Que mal fu du païen qui escapa en vie.
Doon iert deschendu , sa gent et sa mesnie ,
Pour reposer u bois delés la vert fueillie.
Gloriant lés le bois a sa voie acueillie;
Droit vers la mer s'en va pour avoir garantie,
Qu'il bailla les prisons mener à sa navie,
Et jura Mahommet, que il aore et prie,
Ja plus tost ne sera venu à sa navie
Que les .un. prisons qu'il bailla sa mesnie
Seront tous découpés à l'espée fourbie.
Adonc ont chevauchié, qu'il n'i demeurent mie.
Quant il orent aie sans plus lieue et demie.
Et fu outre le bois et outre la fueillie
Où Do de Maience est, mez ne l'i savoit mie.
Quant il ot chevauchié seulement une archie.
Si voit venir Garin à la chiere hardie ;
Garins voit la baniere, ne la mesconnut mie,
Maintez fois l'ot véu en bataille arramie :
« Hé Dex ! che dist Garins, dame sainte Marie!
a Ne soi qui sunt la gent qui m'ont fet tele aïe,
« Se n'est Do de Maience, qui tant a segnorie,
« Ou se n'est Kallemaines qui Franche a en baillie;
« Mes le roi Gloriant et sa gent est honnie.
« Vés les chi où il viennent par cheste voie antie;
<c II a pris mes enfans, mes nés emmaine mie. »
Dont li est si grant ire dedens le cuer cueillie
Qu'il ne li est .1. oef vaillissant de sa vie.
Il leva le perquant, par fierté le paumie,
lojo— io8a GaUFREY. 5î
De l'une main en l'autre par mautalent tournie.
N'avoit si bel veiilart tresi qu'à Rommenie :
.VIF. ans ot il bien, la barbe li blanchie;
Mes il est ma[uba]illi, droit est que le vous die,
Que il n'avoit escu ne hiaume de Pavie.
Quant vint près des paiens, hautement lor escrie :
« Fix à putain glouton, Damedieu vous maudie!
« En prison me menastes ier main à grant hasquie;
« On m'apele Garin, foi que doi saint Helie,
« De Monglane la bêle, la fort chité garnie.'
« Chà me lerrés mes fis , ne les emmerrez mie. »
Puis dist à l'autre mot : « Le mien cors vous deffie ! m
Le neveu GJoriant a la parole oïe,
Dont broche le cheval, s'a l'espée sachie,
Venus est à Garin, ne le salua mie.
Quant Garins voit le Turc venir esperonnant,
Qui tint l'espée nue de bon achier trenchant,
Pour l'amour de ses fix a si le cuer dolent
Qu'il ne doute paien ne roi ne amirant;
Contre li est venu le levier paumiant.
Ains que le Sarrasins ait entesé le brant,
L'a si féru Garins sus son elme luisant
Que mort l'a abatu devant roi Gloriant;
Puis referi .i. autre, mort l'abati errant,
Et le tiers et le quart abati mort senglant;
Tant comme il en consieut n'ont de mort nul garant.
Glorians l'a véu, à poi d'ire ne fent;
Adonques s'escria hautement en oiant :
« Que feites vous, dist il. Sarrasin et Persant?
ce Se il puet escaper, foi que doi Tervagant,
« N'i a cbeli de vous que ne fâche dolent. »
Quant paien ont oï le fort roi Gloriant,
A Garin queurent sus plus de .M. et .v<^. ;
Caufrey. ,
34 GaUFREY. 1083— mé
Mes ne l'ont aprechié , tant doutent le perquant.
De loing li ont rué maint gros espié trenchant;
Dessous ii ont ochis le bon destrier courant,
Et Garins trébucha à terre maintenant.
Ains qu'il soit relevé, li queurent plus de chent;
Des poins li ont osté maintenant le perquant.
Adonc i est venu le fort roi Aridant,
Qui li dist : « Par Mahom! mauves veillart puant,
« Demain serés pendu, ja n'en ares garant. »
Puis li sacha la barbe si très vilainement,
.XII. peus en a trait ensemble en .1. tenant.
Si que le sanc vermeil en vient après courant.
Quant Garins l'a vèu , à poi d'ire ne fent;
Il a hauchié le poing, qu'il ot gros et pesant.
Sus le col li assist sans plus de parlement,
Si bel et si seri et si très douchement
Le mestre os de la gueule par le milieu li fent,
Que coller ne jambes ne li fist tensement;
Mort abat Aridant devant toute la gent.
Puiss'escria après : « Fel Sarrasins puant,
« Vo posnée ne prise .1. denier vaillissant;
« Mar me saquas ma barbe si felenessement.
« Si doit on castier traïtour souduiant;
a De vostre bel service avés vo paiement! »
Quant Glorians le voit, moult par en fu dolent:
Maintenant a sachié le brant d'achier trenchant;
La teste vot couper à Garin maintenant,
Quant Marprin son neveu estoit sailli avant.
Qui li a escrié : a Amiral , or m'entent;
« Ne l'ochies tu pas, pour Mahom le puissant,
« Mes emmenons lai pris dedens Perse la grant,
a A la feste Mahom de Mesques le puissant,
a Que seront assemblé tes hommes et ta gent.
a Et il demanderont , tes hommes et ta gent
iirj— iijo Gaufrey. 55
« Qu'amenas avec toi quant tu en fus partant,
a Si leur deliverras, s'en feront leur talent.
K Dires que pour chesti se perdirent lor gent.
« Tel justise en feront, par Mahom !e puissant,
« Qu'on en orra parier en Franche la vaillant;
« Plus en seras douté. Puis assemble ta gent
« De tous les .m. roiaumes qu'à toi sunt apendant;
« Si va sus Kallemaine, qui vous ochist Breraant,
ce Ton oncle le gentil , à Taduré talent;
« Et quant pris aras Kalle, si le pendras an vent,
a Puis destrui lor ymages et Saint Denis le grant,
« Et pose sus l'autel Mahom et Tervagant,
« Et serés roi de Franche à chest esté entrant.
— Par Mahom, dist le roi, je l'otroi et gréant;
a Onques mes en ma vie, par Mahom le puissant,
ce N'oî si bon conseil par nul homme vivant.
<c Bien pert que Mapris est hardi et combatant,
« Et qu'il est de ma geste prochain apertenant;
« Ainsi sera il fet comme il va devisant. »
Adonc ont pris Garin li cuvert soudoiant ,
Si li lient les mains si angoisseusement
Que par entre les ongles li va le sanc raiant;
Puis i'envoia as nés par Mapris le tirant,
Et il chevauche après le pas tout bêlement.
Gaufrey, le gentis hons, qui moult ot hardement,
A Rûbastre apelé tost et isnelement,
Et Hernaut de Biaulande, ses frerez et sa gent :
ce Courons après paiens, dist Gaufrey le vaillant;
ce Si rescourrons Garin, le chevalier vaillant,
ce Et Girart de Vienne, Milon, Renier le franc. »
Dont hurtent les chevax, si s'en tournent à tant
Entresi au boschet oii sunt la nostre gent ,
Oii Do de Maience est entre li et sa gent.
Quant Do les voit venir, si fet monter sa gent.
^6 GaUFREY, uji— u8o
Qu'il cuida que chen fussent Sarrasin et Persant.
Quant connut les ensengnez , si lor saut au devant,
Et demande à Gaufrey com 11 est couvenanL
« Mes vous, che dist Gaufrey, che me dires avant; .
« Vous, estes combatus , par le mien ensient.
— Voire, chen dist Doon, par Dieu omnipotent;
« Desconfit en avons plus de .x"^. en champ :
« Vechi les fix Garin qui ont resqueus ma gent;
« Mes de li ne savons nouveles tant ne quant.
— Ne nous, chen dist Gaufrey, par le cors saint Amant ;
« S'avons nous desconfit Gloriant et sa gent. »
Robastre voit Girart, si le va acolant,
Et Renier et Milon va Robastre embrachant,
Et puis a demandé de Garin erroment :
« N'en soi rien, dist Girars, tant sui je plus dolent.
—Helasî chen dist Robastre, dont l'emmainent Persant.
— Or après ! dist Doon , n'en iront pas à tant. »
Et il ont respondu : « A vo quemandement. »
Adonc vont le chemin après roi Gloriant.
Doon s'en va devant par dessus Regibant,
Et le cheval l'emporte abandonnéement;
Au mendre saut qu'il fet .xiiil. pies avant,
Sa gent a eslongnie demie lieue grant.
Ahy Dex ! quel ennui et quel destourbement
Que Doon eslongna si feitement sa gent !
Ains que le voient mes, par le mien ensient,
Soufferra tant d'ennui c'onques n'en ot autant.
Moult fu Do de Maience chele fois assotés,
Qui est devant sa gent tout seus acheminés;
Demie lieue grant et plus les a passés.
Tant point Do de Maience le cheval abrievés
Qu'il a véu paiens qui entroient es né^ ,
Le fort roi Gloriant et .vil"^. d'armés.
n8i— r2r4 GaUFREY. ^7
Garins fu ja es nés en bons aniax fremés ;
Mes à chele fiée n'ot pas les iex bendés.
Et quant Do voit paiens qui sunt es nés entrés.
Il a point le cheval , de Taler s'est hastés.
Quant fu près de paiens , si s'est haut escriés :
« Fix à putain , glouton , le prison me leirés ! »
Donc a brandi la hanste dont le fer fu quarrés ,
Et feri .r. paien qui fu niés Machabrés,
Que haubert ne clavain ne Ta onques tensés.
Parmi le cors li a le roit espié boutés,
Tant com hanste li dure Tabati mort es prés;
Li tronchon de la lanche sunt contremont volés.
Puis a trait Merveilleuse du senestre costés,
Tout a fendu .1. autre jusqu'au neu du baudrés,
Et le tiers et le quart rabat mort enversés ;
Puis escrie : « Vauclere ! vous mourrés à viltés ! »
Dont l'acueillent paien environ et en lés;
Ochis ont dessous li son destrier séjournes,
Et li quens trébucha , mes tost fu relevés.
Merveilleuse tint treite, qui moult ot de bontés,
Va ferir Gîoriant, qu'il vit li miex armés;
Mes le paien guenchi, ne l'a pas assenés,
Et l'espée deschent par si ruiste fiertés
Qu'ele est as pies Doon de ses poins escapés.
Si com Do la cuida et prendre et relever,
De plus de .xxx. pars fu seisi et combrés,
Et les poins et les pies li ont forment noués;
Avec Garin l'envoient li paien deffaés;
Mené fu avec li , si fu bien bastonnés.
Et quant Garins le voit, contre li s'est levés,
Tantost com le connut , si le beisa assés,
Puis li dist : « Sire Do, bien soies vous trouvés;
« Quant vous ai avec moi , tout sui resvigourés :
« Or ne dout je paiens .11. deniers monnoiés.
jS Gaufrey. 12IJ— 1248
— Par foi , dist Do li bers , ains mes en mon aés
a Ne fu si esbahi que chi vous ai trouvés, »
Plus de .C. fois le beise et pleure de pités;
Mes n'orent tant de bras dont soient acolés,
Que les poins et les piez avoient bien noués.
Et Glorians estoit sus le port demourés ,
Et fet entrer sa gent es barges et es nés.
A tant es vous Gaufrei , qui tant fu redoutés ,
A tout ses .XI. frères qu'orent tant de fiertés,
Les .Illl. fix Garin qui est emprisonnés ,
Et Robastre ensement , le viel canu barbés.
Quant Glorians les voit, s'est en la nef entrés;
Robastre n'atendroit pour l'or de .X. chités,
Ains cria : « Gouvernés, feites si desancrés;
a Que ja serons tous mors se chi sommes trouvés. '
« Véés vous chà venir le déable maufés
<c Qui porte la grant hache dont li trenchant est lés,
« Qui tant a de nos gens ochis et labités. »
Et il ont respondu : « Si corn vous quémandés. »
Paien sunt erroment et tost desaancrés ,
La nef s'esmuet premier, et si s'en est aies
Où Garin et Doon furent emprisonnés,
Et Glorians après , que n'i est demourés.
A tant es vous Gaufrey sus le port arivés ;
Quant à eus ne puet joindre , à poi qu'il n'est desvés,
Et Robastre s'en a ses chevex moult tirés :
« Ahy las ! dist Robastre , chetif maléurés !
« Mon segnor ai perdu , qui tant fu aloses ,
« Le meillor chevalier qui onques fust trouvés,
« Et le plus courageus et le plus redoutés. »
Puis dist : « Ha las ! Hernaut, trop sommes demourés !
« S'en prison fusse 0 li, n'en donnasse .1. seul dés,
M Par moi fussent paien mors et desbaretés.
« A Damedieu , Garins , soies vous quémandés ,
1249—128» Gaufrey. 39
« Vous et Do de Maience qui tant a de bontés! -
« Paien vous ochirront, trop les avés grevés :
« Par [Gloriant est Do] desconfit et matés.
« Helas! com sui dolent qu'avec ne sui menés!
« Que fera or Mabire , qui tant vous a amés ?
(( Moi le demandera, se je sui retournés;
(c Mes , par cheli Segnor qui en crois fu penés ,
« James ne me verra pour homme qui soit nés, •
a Si sarai la prison où est emprisonnés;
« Et s'en santé n'en vie povés estre trouvés,
« Je vous en emmerrai , s'en aient Turs maugrés,
« Jusqu'en vostre païs arrière à sauvetés,
« Se ne faut la cuignie dont l'achier est trempés. »
Après le dementer, s'est de douleur pasmés.
ROBASTRE le gentil de douleur se pasma
Pour Garin son segnor que ainsi perdu a ,
Et dit que , se il vit , qu'encor le vengera ;
De chen ne menti mie , que il puis le venja ,
Que le roi Gloriant ochist puis et tua.
Or enforchecanchon , qui oïr la voudra,
Ainsi comme Gaufrei les régnés conquesta.
Et à ses .XI. frères chascun .1. en donna;
Et comme Danemarche par forche conquesta ,
Et la terre son père , dont la gent révéla ,
Et autre segnor firent quant Doon n'i esta ;
Et si comme Gaufrey Gloriant encacha ;
Que le plus de sa terre li destruist et gasta ,
Li et ses .xi. frères toute la conquesta ;
Et com Garins li bers de prison escapa
Entre li et Doon qui tantde poveir a;
Com Robastre fu roy de chel pais de là ,
Et Garins et Doon le pais li donna ,
Pour chen que si tous jors au besoi[n]g li aida.
40 Gaufre Y. 1282-1?. j
ce Segnors, chen dist Gaufrei , esgardés que sera :
« Mon père avés perdu, nul recouvrier n'i a;
fv Et Garins de Monglane , qui tant de bonté a ,
« Glorians le tient pris, pas ne le nous rendra.
« Honni soit qui encore bien ne les vengera !
« A Monglane en iron, tant qu'il ajournera,
« Conforter Mabileite, que ne s'esmaie ja ;
« Puis iron à ma mère, qui grant douleur merra,
« Si tost com de mon père la nouvele sara ;
ce Mes nous l'iron secourre, gaires ne demourra. »
Et chil ont respondu : a Gaufrei , et quant sera ?
ce Où prendra on les nés par ont on passera ?
— Elles sunt toutes prestes^ Gaufrey respondu a;
c< Ja erent atournées quant nous venismes chà.
c( Robastre, biaus amis , ne vous courouchiés ja;
ce Confortés vous , amis , encor vengié sera.
ce Avec nous en vendrés , et demain iron là. »
Mes che est pour noient que il parlé en a ,
Que Robastre a juré le Dieu qui tout créa
Et par sa barbe blanche , que il mes ne jura ,
Que jamès u païs arrière n'en ira
Ne Pleisanche sa famé à nul jour ne verra ;
A Hernaut de par li saluer li rouva.
Et Hernaut de Biaulande dit as barons de là :
ce Segnors, se le lesson , il se désespérera. »
Gaufrei .x. chevaliers de sa gent apela ,
Et quémande chascun , si chier comment il l'a ,
Qu'avec li demeurassent tant que il revendra;
Et il ont respondu : ce Si soit com vous pleira. »
Pour compengnier Robastre chascun d'eus demoura,
Ainsi comme Gaufrei lor dist et quémanda.
Gaufrei et tous ses frères à Dieu les quémanda ,
Et Hernaut ensement, qui avec s'en ala.
Vers Monglane la fort ses frères emmena:
Ijié-t348 GaUFREY. 4î
Ch'est Girart de Vienne , qi>e durement ama ;
Li duc Milon de Puille avec eus chevaucha,
Renier, qui Olivier le gentil engendra.
Venus sunt ens u camp où la bataille esta ,
Et ont véu l'estant que Glorians lessa ;
Tant i avoit richeise nul ne le nomberra,
De l'or et de l'argent le lieu reflamboia.
Gaufrey a pris l'eschec , sel départ et donna
A tous ses chevaliers qu'avec li emmena ;
Mes nel gardèrent pas, lessie[rj lor convendra.
.1. sommier tout carchié Robastre en envoia
Et à ses chevaliers qu'aveques li lessa ,
A .1. moult riche tref où il la nuit gerra ,
Et .II. bouchiaus de vin , dont assez en l'ost a ;
.1. gentil escuier les conduist et mena.
Le présent prist Robastre , mes onques n'en menja;
Tel duel a de Garin que souvent souspira,
Mes tous les chevaliers de souper moult pria :
Tex i a qui jeûnent et tel qui bien menja.
Or diron de Gaufrei comment il esploita.
Gaufrei a pris l'eschec, qui fu preus et gentis ;
Moult en a départi as chevaliers de pris,
Et puis ont très et tentes et paveillons cueillis,
Et toute la vitaille ne meitent en oublis ,
Dont il i avoit tant tous en sunt esbahis.
Si i avoit des bestes plus que en nul pais
Et bien .llli<^. bues qui bien furent nourris
Si ot .illl^. très de soie cordéis.
Sans le tref Gloriant, qui tant fu de grant pris ;
Cheli retint Gaufrei , qui tant fu postèis,
De tout le remenant n'out plus .il. paresis.
L'avoir et la vitaille ont troussé et cueillis.
Hernaut ala devant, qui tant estoit hardis ;
42 Gaufrey. «349-1582
Mabile fu amont , qui bien connut ses fis.
« Hé Dex ! chen dist la dame, nous avons tout conquis,
« Que je voi là Hernaut , mon enfant le gentis ,
« Qui plus amaine gent qu'il n'a en chest pais.
« Tant i voi de sommiers carchiés et de ronchis,
« Si i voi chevaliers et contes et marchis;
« Mes n'i voi pas Robastre ne Garin au fier vis.
« Va, si euvre la porte, biaus amis Savaris.
— Dame , cheli respont , tout à vostre devis. »
Adonc ala ouvrir la porte et le postis,
Et si a abessié le grant pont tournéis.
Hernaut ala devant et Gaufrei le hardis ,
Renier le duc de Jennez , et Beuves l'eschevis ;
Tous les enfans Doon ensemble, chen m'est vis,
Et toute la vitaille et chevaliers de pris.
Au perron deschendirent, qui est de marbre bis;
Encontre li Mabile, la bienfeite, au cler vis,
Et Pleisanche la bêle , qui moult ot cler le vis ,
Qui famé estoit Robastre, qui tant estoit marris.
Ses fis beisa Mabile, moult les a conjoïs.
Puis lor a demandé : « Pour Dieu de paradis ,
« Où est donques Garins ? l'ont Sarrasin ochis?
« Et Robastre le preus , qui tant estoit hardis .?
— Nennil , ma douche dame, dist Hernaut le gentis;
« Mes dedens sa prison le tient Glorians pris,
« Et Doon de Maience si est avec li mis.
« Dame, n'i mourront pas, par foi le vous plevis;
« Ariere les arons ains que passe avril.
« A Vauclere en iron demain à l'escleirir:
« Là sunt prestez les nés dont iron u païs.
a Robastre est sus la mer delés ie bois de Tis;
« Par moi mande sa famé salus, je vous plevis,
« Que jamès ne verra sa moullier à nul dis,
(f Che nous a il juré sus Dieu de paradis,
ijSj— i4ié Gaufrey. 43
« Ainchiès verra mon père Garin o le fier vis ;
« Et se paien l'ont mort , n'en escapera vis. »
Quant Mabile l'entent, dont n'i ot gieu ne ris,
Pasmé[e] chiet à terre dessus le marbre bis.
Pleisanche, d'autre part , a démené ses cris;
Hernaut son fix l'ainsné à redrechier la prist.
« Hé, dame! dist Hernaut, pour le cors saint Moris,
a Conforter vous devés et fere gieus et ris ,
« Et fere bonne chiere ches chevaliers de pris ,
« Qui sunt Do de Maience; vechi ses .xii. fis,
« Qui nous ont tant aidié , par foi le vous plevis ,
« Que nous sommez par eus de la mort garantis ,
« Et par eus a esté roi Glorians malmis ;
a II l'ont tant démené que il s'en est fuis.
« Or avons la vitaille et l'avoir segnouris;
« Nous la vous leiron toute, par foi le vous plevis :
« Vivre en porrés .vu. ans, je croi , tous acomplis.»
Adonc s'est confortée Mabile o le cler vis ;
Mes à Pleisanche estoit le cuer si engramis.
Que ne se confortast pour tout l'or du pais ;
En la sale monta , si démena ses cris.
Et Mabile apela Hernaut qui fu son fis :
« Li quiex sunt li enfant à Doon le marchis,
« Que tant oï prisier l'autr'ier en chest païs ?
— Dame, ches .xil. chi», dist Hernaut li hardis.
Dont i courut la dame, moult les a conjoïs,
Et tous lor chevaliers a moult bel recueillis.
Ele a dit à Gaufrei : « Comme avez nom , amis }
— Dame, j'ai nom Gaufrei , par foi le vous plevis.
« L'autr'ier nous adouba Kalles de Saint Denis,
c Et donna .xii. terres que tiennent Arrabis.
« Nous voulion aler conquerre nos païs,
« Quant vint vostre mesage qui portoit vos escris .
« Amena nous mon père, or l'ont Sarrasin pris;
44 GaUFREY. I4>7-I449
« Mes encor les arons, se il plest Jhesu Cris. »
Après si sunt montés sus u paies de pris.
Li queus ot apresté li mengier et bastis;
Adonc demandent l'eve, au mengier sunt assis.
Quant il orent mengié, si parlèrent des lis,
Puis alerent couchier tant qu'il fu escleiris,
Que li chevalier sunt et cauchié et vestis.
Et Gaufrei s'est levé, que terme n'i a quis,
Et tous ses .XI. frères, les .iiii. Garin fis.
Au moustier sunt aies, le servise ont oïs,
Et puis sunt revenus u paies segnoris.
Au paies sunt venu li baron chevalier
Qui orent oï messe de bon cuer et d'entier.
Gaufrei a quémandé qu'il se voisent armer,
Si iront à Vauclere les nés appareillier
Pouraler en Honguerie sus paiens ostoier,
Sus le roy Gloriant, qui Dex doinst encombrier,
Qui s'enfuit par la mer, Dex le puist graventer !
Et emmaine Doon et Garin prisonnier.
Puis li fist moult Gaufrei son païs essillier.
Gaufrei a fet monter trestous ses chevaliers,
Et fet aler devant garchons et escuier,
A Vauclere la grant les nés appareillier.
Mabile va Hernaut au départir beisier ,
Et Girart de Vienne et son frère Renier,
Milon le duc de Puile, qui fu bon chevalier.
Renier li dist : « Ma dame , ne vous descouragiés ;
« Quant en seron aie, si mandés ma mouiller
a Et Audeite ma fille et son frère Olivier. »
Et Hernaut li a dit : « Et mon fix , que j'ai chier,
(c Mandés en Biaulandois, Aymeriet le fier;
« Volentiers i vendra pour vo cors renheitier ;
« Et si vendra o li de sa gent du regnier,
Mjo— 1482 GaUFREY. je
« Qui bien vous garderont vostre païs plenier ;
« Et ne vous doutés ja, se Dex nous voeult aidier,
« Nous ramerrons Garin , mon père que j'ai chier '
ce Et n'i éust fors moi et Robastre le fier. '
« A Jhesu vous quemant, le père droiturier. »
Mabile ala Gaufrei douchement embrachier,
Et li et tous ses frères qui font moult à proisier :
« Enfans, chen dist la dame, por Dieu le droiturier
« Pensés de la loi Dieu toutes fois essauchier. » '
A ches mos la beisierent li frère sans dangier,
Puis montent erroment chascun en son destrier;
Et Mabile et Pleisanche, sus .11. mules legier, '
Près de demie lieue les prist à convoier.
(c Dame, aies ent ariere », dist Hernaut le guerrier.
A chest mot la rebeise Hernaut, qui moult l'ot chier;
Ele a levé la main, ses fis prist à segnier,
A tant s'en retourna, si prist à lermoier.'
A Monglane est venue, u grant paies plenier;
Etnos barons chevauchent, qui n'ont soi[n]gd'atargier-
Desi qu'au tref Robastre ne se sont arrestés. '
Adonc sunt tous montés li chevalier prisiés
Vers Vauclere la grant sunt droit acheminé ; '
Or les conduie Dieu par la sieue pitié !
Or chevauche Gaufrei , qui moult a de fierté
Ses frères et sa gent qui l'i ont amené : '
Les .1111. fis Garin , qui moult ont de bonté ,
Que le roi Glorians avoit emprisonné,
Et Doon de Maience, le chevalier membre,
Dechenorrés hui mes comment il ont ouvré.
Le roi Glorians a tant par la mer siglé
Qu'en l'isle de Roas sunt tout droit arivé.
En l'isle sunt paien à grant déduit disné;
Mes onques à Garin n'ont que mengier donné,
4^ Gaufrey. 148J-1J16
N'a Doon de Maience vaillant .!. oef pelé.
Le roi Glorians l'a par devant li mandé ,
Et .Illl. pautonniers li ont tost amené.
Quant Glorians le vit, si l'a moult regardé,
Conques si bel veiilart ne vit en son aé :
De jambes fu bien fet et de cors bien moullé ,
Et si ot les iex vers comme faucon mué ;
Gros fu par les espaulez, gresle par le baudré,
Et s'avoit gros les bras et les poins bien quarré;
S'ot la barbe canue , blanche corn fleur d'esté.
Glorians Tapela, si l'a aresonné :
«Vassal, par Mahomraet ! vous avés mal ouvré.
« Mon neveu m'as ochis , comment fus si osé ?
« Ch'estoit .1. des meillors de la paienneté ;
« Mes par temps te sera moult chier guerredonné.
« Je soi bien que tu es de riche parenté;
« Or me di qui tu es, par Mahommet [mon] Dé,
(c Et garde sus tes membres qu'il n'i ait fausseté.
— Par foi , Do li respont, moult m'avés conjuré;
« Onques jour pour paiens ne fu mon nom chelé,
« Non feroi je nul jour pour homme qui soit né :
« Je sui Do de Maience par mon nom apelé;
« Vauclere est toute moie, j'en tieng la realté;
« L'.'\ubigant la toli par ma grant poosté,
« Entre moi et Kallon le fort roi couronné,
« Et Garin de Monglane que là voi à costé;
« Encor ai .xil. fis chevaliers adoubé,
« Dont li .1. sera roi de vostreroiauté.
— Mahom, dist Glorians, tu soiez aoré!
« Ma perte ne pris pas .1. denier monnaé
« Quant pris ai Do le viel qui m'a ja tant grevé.
« Le bon roi des Danois , mon neveu, m'a tué
« Qi^iant à Vauclere fu par forche marié ;
« Or le deliverroi son oncle Faussabré,
,517-ijjo Gaufrey. 47
« Et au frère Amandon le fort roi aresté;
« Si en prendront venjanche tout à lorvolenté. »
Par l'isle a regardé, s'a Mapris apelé :
a Mapris, venés avant; bien vous estes encontre;
« Vous estes mon neveu, si vous ai moult amé;
a Vauclere vous otroi , le pais grant et lé.
a Quant la feste Mahom estera célébré ,
« Et j'arai mon barnage et semons et mandé ,
a .LX. mile Turs vous seront délivré,
« Si irons u pais à chel viel assoté.
« Dites je vous envoie pour seisir l'erité,
oc N'i ara crestien tant hardi ni osé,
« Quant saront que par moi esterés là aie,
« Que ne fâche pour vous à vostre volenté ;
« Leiront vous le roiaume que je vous ai donné,
<c Et puis iron sus Kalle, le veillart assoté,
« Qui par sa traïson nous a Bremen tué;
« Sus l'autel Saint Denis sera Mahom posé. »
Son destre gant l'en a dedens sa main donné :
« Grans merchis, dist Mapris, de Mahom le mien Dé.»
Et quant Do l'a véu, .1. ris en a jeté,
Nepourquant le cuer ot dolent et abosmé.
Et le roi Glorians l'a garder quémandé
[A .XV.] Sarrasins qui moult ont de fierté ,
[Et] resunt en lor nés li Sarrasin entré.
Par la mer ont nagié , moult orent bon oré,
Et je que vous diroie? Tant ont paien siglé
Qu'au port de Honguerie sunt paien arivé;
Droit vers la tour Barbel se sunt acheminé.
Quant le roi Faussabré sot qu'il sunt arivé ,
A .X. mile paiens lor est encontre aie.
Gloriant acola, puis li a demandé
Comment il a en Franche esploitié et erré;
Et il a respondu : « Ja vous sera conté :
48 GâUFREY. 15J'-»J84
« Par Mahommet! j'ai tant perdu et adiré,
« Pris eusse Monglane et le pais gasté,
« Mes un secours lor vint de la crestienté ,
« Plus de .LX. mile qui tous furent armé;
« Mes hommes ont ochis et tournés à vilté;
a Se n'eusse esté sage, mal me fust encontre,
« Encorlo je Mahom quant je sui escapé,
« Et qu'il m'a en ma terre en vie ramené.
« Monglane ay désertée et le pais gasté;
« Je en ay le segnor avec moi amené ,
« Et Doon de Maience, que j'ai emprisonné,
(c Qui ochist l'Aubigant , qui tant iert redouté.
« Mes or seront paien par ma terre mandé,
a N'i demourrâ paiens desi qu'en Duresté;
« Et vous , mandés vo gent et soient assemblé.
« Nous mouvrons à la Pasque, à l'entrée d'esté,
a Après chen que Mahom estera célébré.
— Sire, dist Machabré, or avés bien parlé;
ft Mes quisuntchil qui ontvo gent desbareté ?
— Par foi, dist Glorians, chel veillart assoté,
c( Entre li et chel autre que la véés ester :
« Chu plus grant si est Do de Maience apelé,
« Et l'autre a nom Garin de Monglane sus mer.
« Mes Do nous a moult plus que n'aGarins grevé,
« Il ochist mon neveu le Danois alosé,
ce A l'eure que il fu sus l'Aubigant aie.
— Mahom ! est che cheli , chen respont Machabré ,
« Qui ochist mon neveu que tant avoie amé .?
« Foi que je doi Mahom, mal seront ostelé;
« De .11. jors en .11. jors, ch'est fine vérité,
« .1. quartier de pain d'orge lor sera délivré ;
« Se vous les me bailliez, ainsi seront gardé.
« Et puis, quant nous arons no barnage assemblé,
« Et il aront langui bien demi an passé,
ij85-iéi7 Gaufrey. 49
« Si trairont li archier, ainsi l'ai esgardé :
«( Ainsi lor rendra on chen qu'il m'ont fet iré »
Et quant Garins l'oï , s'a de paour tremblé,
Et Doon de Maience si l'a reconforté :
a Garins , dist il , ami , qu'avés vous en pensé ?
« Cuidiés vous que Robastre vous ait entr'oublié,
^< Et Gaufrei mon enfant oij tant a de bonté,
« Ne tous les .xii. enfans que je ai engendré,
« Que Kallemaines ot l'autre jour adoubé,
« Ne tous vos .1111. fis queavés engendré.**
« Nous aron le secours à brief terme nommé. »
Dont les ont paien pris, li cuvert deffaé,
En la chité les a emmené Machabré,
Et le roi Glorians si li a quémandé
A garder, tant qu'il ait son barnage mandé,
Et puis en feront chen que il ont en pensé.
En la chit Machabré, li paien aversier,
Est venu Glorians li et si chevalier,
Garins et le bon Do qu'il tenoit prisonnier;
Son chartremier apele, Huré, qui tant fu fier :
« Huré, dist Machabré , or tost, sans delaier,
« Va moi ches .il. Francheis me[in]tenant trebuchier
« En ma chartre profonde qui est de liois chier,
« Et n'aient de pain d'orge le jour que .1. quartier,
« Et lor donnes à boire de l'iaue du vivier.
— VoIentiers,dist Huré, par Mahom que j'ai chier. »
Adonc ont pris Garin, qu'en ot fet enferer.
Et Doon ensement, le noble principer.
Et tenoit .l. baston qui estoit de pommier.
Où les clés des prisons avoit fet atachier,
Ferir en vout Garin parmi le hanepier;
Mes il a pris les fers de ses mains à hauchier,
Et jura Damedieu , le père droiturier,
Gaufrey. j
50 GaUFREY. iéi8— 1^(1
Que s'il se trait vers li , pour li mal atouchier,
Que de ses fers Tira si ruiste coup paier
Que il en pèsera à cheus qui l'aront chier.
Quant Hurél'a oï, de li se traist arier,
Et vers Do le baston a pris à paumoier;
Et quant Do l'a véu, si se veult eslongnier;
A son chief mist ses mains pour plus grant cop paier,
Ja li vendra, chen dist, s'il puet, son menachier.
Et quant le paiens voit Doon si soushauchier
Et la teste crouller et les iex roïllier,
Pris l'en est tel paour qu'il ne l'ose touchier;
Mez il jure Mahom , qui tout a à jugier,
Que se il onques puet, poi aront à mengier.
Lors les fist en la chartre maintenant trebuchier,
Par une fausse eschiele qu'en fist aval glachier.
Garins ala devant, qui se prist à seignier,
Et aussi fist Doon , de Dieu le droiturier;
Et Huré maintenant fist l'eschiele drechier
Et a lessié aval tous les .il. prisonnier,
Et jure Mahommet, que il doit gracier,
Que il n'i mengeront devant .m. jors entier.
Garins fu jus aval et Do ens u chelier,
Et oient la vermine entour eus fremillier ;
De crapous, de culeuvrez i avoit .1. millier.
Quant sentent les prisons, droit prennent à drechier,
Et leur coururent sus, qu'il les veulent mengier;
Mes li gentis baron sunt pris à revengier.
Des fers qu'il ont es mains en font tanttrebuchier
Que la chartre en ont fet forment aclaroier ;
Le remenant s'enfuit en lor pertrus muchier.
Les fers oient sonner, n'en osent aprechier.
Et Glorians monta sus u paies plenier,
Et le roy Machabré et tuit li chevalier.
La fille Machabré lor vint à rencontrer,
ié^i—iéSs Gaufrey. <i
Flordespine la bele, o le courage fier;
Son père Machabré est aie embrachier,
Bel et courtoisement l'est aie aresnier :
« Amenés vous le roi de Franche prisonnier!»
— Nennil , dame , dist il , mes Garin le guerrier,
« Qui de Monglane est sire, qui siet sus le rochier,
« Et.Doon qui Vauclere avoit à justizier,
« Qui ochist l'Aubigant qui tant nous avoît chier,
« Et le roi des Danois vo cousin le guerrier.
a U castel qu'il ot fet dessus le mont drechier,
a Là le tua Doon à l'espée d'achier,
« Puis espousa sa fille, Flandrine o le vis fier;
« Si en ot .xii. fix qui tous sunt chevalier.
« Kalles les adouba et les fist chevalier;
« Le plus couart des .xii. fet moult à réssoignîer,
« Encore nous porroient durement courouchier.
« J'ay donnée Vauclere et le pals plenier
« A Maprin, vostre ami, qui vous doit nochoier.
— Sire, dist la puchele, bien devon merchier;
« Chi a moult riche don, par Mahom que j'ai chier !
« Quant il ara Ja terre et le païs plenier
« Et m 'ara Kallemaine amené prisonnier,
a Adonques me porra à joie nochoier.
— Dame, chen dist Maprin, et je miex ne voas quier.
— Sire, dist Flordespine, ortost sans delaier,
« Si alommes disner, que prest est le mengier. »
Puis dist entre ses dens, coiement, sans noisier:
« Par cheii Mahom met que je doi deprier,
« Ne mengerai hui mes de tout le jour entier
« Si verroi les Francheis dont j'ai oï nunchier.
« J'ai en Franche piecha .i. ami chevalier,
« Qui par nom est nommé Berart du Mont Didier;
« A Kallemaine a fet maint grant estour plenier,
« L'en dit qu'en toute Franche n'a meillor chevalier.
52 GaUFREY. !68^— 1719
« Se ches .11. me poveient envers li aïdler,
« Hors de la chartre oscure les feroie sackîer,
« En ma chambre perrine les feroie aeisier,
« Et si leur îiyerrâi Jargemeat iraengier. »
Adonc demande î eve roi Glorians le £er,
Et k roi Machabré , sunt assis au rBengier:
« Fille, dist Machabré, trop povés atargier;
« Deîés moi vous séés, que trop vous par ai chier.
— Sire, dist Flordespine, trop vous povés coitier,
« Ains iroi en ma chaml>re autre robe cangier.
— Fille, dist Machabré, pensés de l'esploitier. »
Flordespine s'en tourne, ne se vout atargier;
A la chambre s'en va , l'uis fist desveroullier,
Lionnet li ouvri , son chambellenc le fier:
« Lionnet, dist la bêle, par Mahom que j'ai chier,
« Mon père a en prison .H. Francheis qui sunt fier,
« Qui sunt de la gent Kalle li meillor chevalier;
« Glorians les a pris, venu est d'ostoier,
« Qui ala dèsouen sus Kallon ostoier;
« Mes sus Frans n'a conquis qui vaille .1. seul denier.
« Bien mena .c. mil hommez quant en ala l'autr'ier;
« Mez n'en a amené 0 lui que .vu. millier.
« Or aions as Francheis oïr et escouter
o Comment ont esté pris et par quel destourbier;
« Et s'il mengierent hui de tout le jour entier ;
« Et se i! n'ont mengié , par Mahom que j'ai chier,
n Et il veulent mon bon gréer et otroier,
« Et ma volenté fere , bonnement, sans dangier,
« Bonne prison aront, par Mahom que j'ai chier,
« Que il aront assés à boire et à mengier.
— Dame, dit Lionnet, bien fet à otroier. »
Venus sunt à la chartre , s'apelent le chartrier :
« Huré, dist la puchele, je ai oï nunchier
« Que Machabré mon père te fistorains baillier
eyao— i7J2 GaUFREY. 55
« .II. Francheis à garder qui sunt félon et fier ;
« Mon cousin ont ochis qui tant me tenoit chier :
tt Gardes qu'on ne lor ait rien donné que mengier.
— Non ai je, par Mahom », dist ie giout losengier.
« Or ouvrez Tuis de fer, dist la beie au vis fier;
« Par Mahom , je les voeil aler .1. poi tenchier;
« Et s'il responnent chose qui me doie ennuier,
« .1. à .1. les feroi chà sus andeus puier,
« Et lor feroi à cre.rre que il doivent mengier,
a Puis lor porron donc fere tous les membres trenchier:
— Dame, chen dist Huré, bien fet à otroier. »
Adonc a pris les clés , l'uis va desveroullier,
Et Flordespine va après pour oreillier;
Et a Doon oï et Garin le guerrier.
Garins si regretoil et Hernaut et Renier,
Et Girart de Vienne et Milon le guerrier,
Et le gentil Robastre, qui tant le lenoit chier,
Qui tant ochist paiens à la hache d'achier,
Et par dessus tous cheus sa courtoise moullier,
Ch'est Mabile la bêle 0 le courage fier :
a James ne me verres, dist il, gentil moullier,
« Ne Girart mon enfant, ne Milon ne Renier,
« Ne Hernaut de Biaulande, ne Robastre le fier;
« Ne jamez ne verroi Aymeriet le fier,
« Ne bel'Aude ma nieche, ne mon niés Olivier,
« Ne Kalle le bon roi , qui me fist chevalier. »
Quanque Garins a dit , le nobiie guerrier,
A moult bien entendu Flordespine au vis fier, *
Qui estoit en escout par delés un solier.
D'autre part en la chartre s'est Doon démentes :
« Hé Dex! chen dist Doon, qui me féistesnés,
« Or voi je bien et soi que mon temps est usés,
« Quant je sui en prison et en cele oscurtés,
54 GaL'FREY. «7))~»7S$
« Là oïl nous ne voion homme de mère nés,
« Et ne nous puet venir lumière ne clartés,
« Et sui entre paiens en chest lieu enserrés ;
« Jamez mes .xii. fis que je ai engendrez
« N'orront parler de moi pour nule aversités.
« Ahy ! Gaufrei , biau fix , tant vous avoie amés ,
« Et vous et Doonnet , qui tant est coulourés,
a Et Hernaut et Grifon , qui tant ot de fiertés,
« Et Beuvonnet le jeune tenoie en grant chiertés,
« Et Morant et Girart et Othon l'adurés,
a Et Gaufrei et Foucon , qui moult ont de bontés.
« 0 brueillet les lessei quant je ving à la nef,
« Le bon duc de Nevers, qui tant m'avoit amés,
« Mon cousin est germain; si est li dus Otrés,
« Et le roi Salemon , qui tant est renommés,
« Cheli qui de Bretaigne tient les grans hérités,
« L'archevesque Turpin, mon cousin le membres,
« Cheli qui tient de Rains le grant paies listés,
a Ch'est Berart mon neveu , qui tant a de fiertés,
a Qui est du Mont Didier ancéis apelés.
« Je sai bien vraiement jamez ne me verres ,
« Netiex .LXX. que n'ai mie nommés.
« Mes de tous cheus ne m'est vaillant .1. oef pelés,
« Fors que de ma mouillier, qui tant m'avoit amés.
« Damedieu la conseut , que de moi est aies ! »
Flordespine la gente Do de Maience entent,
Qui dedens la prison s'aloit si démentant,
Et regreite ses fix et sa famé ensement ;
Bien li oï nommer Berart le combatant,
Cheli du Mont Didier o le hardi talent ,
Et qu'il estoit ses niés, chen dist en regretant.
De la joie qu'ele a l'en va le cuer saillant,
Dont jura Mahommet qui la soue ame apent,
1786—1819 Gaufrey. j^
Que pour l'amour de li aront ostel plus grant
Ainchiez que le tiers jour soit outre trespassant.
Lors ouvri le faus huis, si virent clerement,
Et virent la puchele dessus la chartre estant.
De sa très grant biauté se vont tous merveillant,
Que en toute la terre de si en Orient
Ne trouvast on si bele en la paienne gent :
Ele avoit .xiiii. ans et demi seulement,
Bien sot parler latin et entendre rommant.
Bien sot jouer as tables, as esches ensement;
[Et] du cours des estoilez, de la lune luisant,
Savoit moult plus que famé de chest siècle vivant.
Et que vous iroit on de sa biauté contant .>
En toute paiennie, tant comme ele estoit grant,
N'avoit nule si bele, par le mien ensient.
Oj avoit parler de Berart le vaillant,
Si avoit mis son cuer en li si durement
Qu'ele avoit refusé le fort roi Agoulant,
Et le roi Baratron , et Aufour le gaiant,
Pour Tamour de Berart, le hardi combatant.
Garins regarde amont, vit la puchele estant;
La puchele li dist hautement en oiant ;
<c Vassax, d'ont estes vous ? ne vous aies chelant,
« Et vostre compengnun que voi lés vous estant'.?
« Et qui que vous soies, mal vous est convenant.
« Mon cousin avés mort, dont j'ai le cuer dolent,
« A mon père avés fet grant perte de sa gent ;
« Mes par temps en prendra moult aspre vengement
« Quant passée iert la feste de Mahommet le grant '
« Où il n'a que .m. mois et .11. jors seulement ; '
« Adonc serés livré à grant destruiement.
— Dame, chen dist Garins , trop vous aies hastant ;
« J'ai oï souvent dire en Franche la vaillant
« Que .1. jour de respit vaut bien .c. mars d'argent;
56 GaUFREY. 1820— t8B
« Encor nous pourra Dex jeter de chest tourment,
« Que je sai bien de voir que bien en est puissant.
— Voire, dist Do li ber, s'il li vient à talent. »
Puis dist à la puchele bel et courtoisement :
(( Ja estes vous si bêle, douche dame vaillant,
a Moult nous déust miex estre de vo visitement :
« Donnés nous à mengier, pour Dieu omnipotent,
(c Que Damedieu vous doinst chen où vo cuer s'atent !
« Quant nous arons disné, plus en serons joiant,
« Puis si parlés à nous tout à vostre talent :
(( .II. jors a nen menjasmez .1 denier vaillissant.
— Par Mahom! dist la bêle, que je trai à garant,
« Se vous d'une besogne me povés estre aidant,
(c D'un chevalier francheis qui est preus et vaillant,
K Berart du Mont Didier l'apelent li auquant,
(( A mengier vous donroi assés et largement,
« Et si vous osteroi de cheste chartre grant.
— Dame, che dist Garins, par le Dieu qui ne ment,
(C De toute ichele chose dont j'ai poveir noient
« Vous feroi je du tout à vo quemandement,
«. Moi et mon compengnun, qui chi est en présent. »
A tant es le chartrier Huré, que Dieu gravent!
Et vient à Flordespine, dit li par mautalent :
« Dame, chen dist Huré, est chen donc parlement?
« Foi que doi Apolin , trop aies sarmonnant.
« Aprendrez vous francheis ? dites vostre talent.-
« Fuies vous tostd'ichi, aies u mandement
« Machabré vostre père et le roi Gloriant;
a Vous atendent ileuc, trop aies demourant;
« Ja voudriez parler jusqu'à nonne sonnant.
« S'or le savoit Maprin, tout iroit autrement;
ce Vous avez ja mué, je croi, vostre talent. »
La puchele l'oï, à poi d'ire ne fent;
Deriere li coisi Lion son chambellent,
i8u~i886 Gaufrey. 57
Qui puis fu creslien, se l'estoire ne ment,
Et crut en Damedieu le père omnipotent ;
La puchele II signe, si que Lion l'entent,
Derier Huré se met, par la jambe le prent,
Dedens la chartre aval le trébucha à tant,
Dont le mur estoit haut .LX. pies tenant.
Le glout quéi à terre dessus le pavement
Et se bruisa le col, onques n'en ot garant.
Et déables d'enfer en vont l'ame emportant.
Le glout fu en la chartre où trebuchiet l'ot on,
Dedens l'ot trebuchié le chambellent Lion.
Flordespine en ot joie à la clere fachon.
ce Dame, chen dist Lion, nous comment le feron ?
a Ne soi que nous fachon, foi que je doi Mahon.
— J'en cheviroi moult bien, n'en aiez soupechon :
a Je diroi Gloriant et mon père par nom
(c Que Huré emmenoit les Franceis à bandon,
« Et les avoit jetés tous hors de la prison ;
« En Franche s'en aloit coiement à larron,
« Quant je les aperchu par le quemant Mah<
« S'avon Huré tué et Frans mis en prison ;
« Mes aies vistement, sans nule aresteison,
« S'aportés largement pain et char et poisson,
« Et du vin Machabré , qui est de sa boichon ;
« De cheli lor donnés assés et à foison.
— Dame, chen dist Lion, vostre quemant
Adonc s'en est torné le bon vassal Lion.
« Segnors, dist la puchele, n'aies ja soupecho
(c Vous arez à mengier assés et à foison,
a Et par la foi que doi nostre Dieu Baraton,
ce Se vous povez tant fere que j'aie le baron
ce Berart du Mont Didier à la clere fachon,
ce (On dit qu'il n'a si bel en Franche le roion) ,
58 Gaufrey. 1887-19J0
« Vous serés délivré hors de cheste prison ,
« Que je l'aim si forment, ja [ne] le cheieron,
« Que pour l'amour de !i deguerpiroi Mahon,
« Et si crerrei en Dieu qui souffri passion.
« Avec vous m'en iroi en Franche le roion.
— Dame, che dist Doon, vostre plesir feron.
— Segnors, chen dist la bele, or oés ma reson :
« Je m'en vois à mon père Machabré l'Esclavon ,
« Et se je onques puis, vous n'arez se bien non. »
La puchele s'en torne, s'a encontre Lion,
Qui apportoit assés pain et vin et poisson :
« Amis, dist la puchele, savez que nous feron :
« Je m'en vois u paies, pensés de ches baron.
— Dame, moult volentiers », chen li a dit Lion.
Venus est à la chartre sans nule aresteson ,
Et a pris la toaille qui est longue à foison ,
Et l'avale as Franceis , ch'est Garin et Doon :
« Tenés, dist il, [seignor,] et mengiés à foison,
« Et bevez largement, que nous vous en proion,
« Ch'est du vin Machabré, mon segnor le félon ;
« Vous ares du meillor, ou il li poist ou non,
« Mez que fachiés ma dame son talent et son bon.
a Ch'est la plus vaillant dame de nule région.
« Soiez et baus et liez, que nous le vous proion.
— Si seron nous, par foi », chen li a dit Doon.
Puis dist: « Compeins Garins, nenous vient se bien non,
« Ne à moi ne à vous, Dex merchi et son non ;
« Onques mes que je sache n'o si bonne prison. »
Or diron de la dame à la clere fachon :
Venue est au paies sans point d'aresteison,
Où trouva Machabré, son père le félon.
Et le roi Gloriant, qui tant estoit mal hom.
Glorians l'a seisie par le destre giron.
De jouste li l'asist sans nule arresteison.
«jîi-i9n Gaufrey. 59
A mengier et à boire orent à grant foison;
Mes ele nen menjast pour tout l'or d'Arragon,
Tant pensoit à Berart, le nobile baron.
« Fille, dist Machabré, ditez vostre reson :
« Pourquoi ne mengiez vous ? avez vous se bien non ?
— Nennil , dit Flordespine, foi que je doi Mahon,
« Que par vostre folie ne nous vient se bien non.
« Deus Francheis avés pris et mis en vo prison ,
« Quisuntmoultvaillanshommesetdemoultgrantrenon,
« Puis les baillas garder à Huré le larron,
a Qui vous éust traï n'éust esté Mahon,
a Que lez barons avoit getés hors de prison.
a Avec eus s'en aloit coiement à larron,
« Quant je m'en aperchu entre moi et Lion,
a Mon gentil chambellenc, qui tant par est preudon ;
« Les .II. Francheis a pris et remis en prison,
« Et puis ochist Huré , le traître félon ,
a Et quant il i'ot ochis, sel geta en prison;
« Or garde les Franceis mon chambellenc Lion. »
Et respont Glorians : « Loé en soit Mahon !
« Qui en li a fianche n'ara ja se bien non. »
Roy Glorians le fort, à la fiere pensée ,
En apela Maprin, qui tenoit Grimoulée :
« Maprin, dist Glorians, par ma barbe mellée,
« Bien serés assené quant Tarés espousée.
— Sire, chen dist Maprins, che est chose prouvée. »
Lors vint près de la bêle , si l'avoit acolée,
Ja li éust la bouche à la soue adesée;
Mes la gentil puchele a la paume levée.
En son vis li donna une très grant paumée,
Si qu'il en ot la fâche vermeille et escaufée.
Après, si li a dit par moult fiere pensée :
•t Fuiez d'ichi , vassal ; ne m'aies adesée
6o GaUFREY. I9J4— f^Sô
(.( Desi qu'à ichele eure que m'aies espousée,
fc Et de la terre Do la couronne apportée,
ce Qui mon cousin ochist , dont moult sui adoulée. »
Maprin en ot grant honte, che fu chose prouvée;
Moult par en ot le fel grant duel en sa pensée.
Mes pour la gent n'en a chiere [dolent] monstrée;
Puis jura Mahommet coiement à chelée
Que , se vivre puet tant que il l'ait espousée, .
Onques ne fu paumée si chier guerredonnée.
A icheste parole fu la table levée,
Et le roi Glorians n'i a fet demourée ;
Machabré apela, qui s'amour a donnée,
Entre li et sa fille, qui moult est coulourée :
« Vous en vendrez o moi , dist il , en ma contrée,
« Et vous et vostre fille, qui tant est coulourée;
« Si verres ma chité de nouvel compassée ,
a Que quémandai à fere quant mu de ma contrée.
— Sire, dist Machabré, si soit com vous agrée. »
La puchele l'oï , s'a la couleur muée :
Miex amast demourer arier en la contrée.
Pour garder les Franceis en sa chambre pavée,
Ch'est Garin et Doon à la fiere pensée.
Qui sunt en la prison leide etoscurée;
Puis que la dame va tout hors de la contrée,
N'aront pas lor vouloir en la chartre oscurée.
Glorians le félon si ne [se] targe mie,
Et le roi Machabré, que le cors Dieu maodiel
Venus sunt à la chartre , la puchele les guie ,
Pour parler à Lion à la chiere hardie.
Lion lez voit venir, la chartre a verouliie.
Les clés tint en sa main et fet chiere marrie.
A tant es Machabré, qui en haut li escrie :
« Lion, par Mahommet 1 m'amour as descrvie
1987— aoio GaUFREY. 6l
« Quant tu [as] pris Francheis par ta chevalerie
« Et tu les reméis en la charlre voutie ,
« Et as mort le glouton qui no loi a honnie.
« Or garderez Francheis , je vous quemant et prie ,
a Tant que nous revendron arier de Honguerie;
« .1. castel vous donroi de moult grant segnorie.
« Vés ichi mon segnor Gloriant de Honguerie ,
« Qui veut qu'avec li voise dedens sa manantie ,
« Et si merroi o moi ma fille l'eschevie.
« Ains .!. moi[s] vendra chi le roi de Turfanie;
« N'a plus félon paiens desi en Aumarie.
a Je l'envoieroi chi, que ne demourra mie;
« Si gardera moult bien , de chen ne doutez mie ,
« Tant que je revendroi chi à ma manantie.
« A Mahom vous quemant , ne puis demourer mie. »
Mes tout au déesrain, par grant amour li prie
Qu'il n'aient c'un pain d'orge la semaine fornie.
« Sire, dit Lionnet, à vostre quemandie,
a Et encore plus mal , ne le mescréés mie. »
Puis dist entre ses dens , que il ne l'oï mie :
«c Foi que doi le Segnor que l'en aore et prie ,
« Tout autrement sera ains la Pasque flourie. »
A tant va Machabré par la sale voutie,
Et quémande atourner sa gent et sa mesnie ;
Li sommier sunt troussé, lor voie ont acueillie,
Et la gentil puchele si ne se targe mie;
Ele vint à Lion, moult douchement li prie
Qu'il pense des Franceis et ne les oublit miei
« Dame, chen dist Lion, par le Dieu que l'en prie,
« Se bien l'avoit juré Glorians de Honguerie,
« Puis que vous le voulés, ne vous en doutés mie,
a Qu'en la prison aront toute lor quemandie. »
Flordespine la gente douchement l'en merchie;
Adonques s'en torna, que n'i demoura mie.
62 GaUFREY. ao2i— 20fï
Une moult riche mule li ont appareillie,
La sele fu d'ivoire, s'est à orentaillie;
U frein ot une pierre de moult grant segnorie
Dont l'en voit clerement par la nuit oscurie :
Ja qui l'ara sus li n'i ara maladie.
Sus la sambue monte, qui feite iert par mestriej
.XXX. sonneites ot par derier la cuirie :
Quant la mule galope i'ambléure série,
Adonc font les sonneitez si très grant mélodie
Que harpe ne viele n'i vausist une alie,
Qu'il n'est nul si enferme, tant ait grant maladie ,
Q^ui ne soit esjoï quant ot la mélodie ;
Ainsi estoient feites par itele mestrie.
Sus la riche sambue est maintenant puïe.
La puchele est montée sus la riche sambue,
Q_ui toute estoit à soie et à fin or batue ;
Onques nule plus bêle ne fu nul jour véue.
De la chité Barbel est la grant route issue,
Droitement vers Honguerie est la voie tenue. :
Or vous leirons chi d'eus jusqu'à lor revenue ;
Si diron de Garin à la pensée aguë,
Et du gentil Doon , qui Dex soit en aiue,
Qui sunt en la prison , tele ne fu véue :
De pain, de char, de vin n'ont poverté eue,
Que Lion li dansiaus toute jour lor en rue.
Lyon le chambeilenc ne s'est pas arestés ,
Quant voit que Machabré li roi s'en est aies,
Et le roi Glorians , qui tant est renommés:,
Et il est demouré, s'a les prisons gardés;
Mez en la prison ont toutez lor volentés :
Chascun jour .un. fois pevent estre disnés,
Que chascun des .li. est cras et gros et roés,
lojj— 2o8ô Gaufre Y. 6^
Et en meillor vertu est chascun d'eus entrés
Que ne furent bien a plus de .x. ans passés.
Lion le chambellenc ne s'est asséurez,
Bien soit, quant Machabré estera retornés,
Que Garins et Doon aront du mal assés ,
Qu'à .1. autre de li seront baillies les clés.
De moult merveilleus sens s'est Lion porpensés :
Adonc a .x. mâchons tout maintenant mandés,
Et il i sunt venus volentiers et de grés,
Et li ont demandé : « Sire , que nous voulés ?
— Segnors , chen dist Lion , savés que vous ferés ?
a En la chambre ma dame, qui tant a de biautez,
a Me ferés une voûte , ainsi com vous orrez ,
« Entre si et la chartre où sunt emprisonnez
Cl Les .II. Francheis que m'a me sire quémandés;
« Par si feite manière la me compasserés ,
a Qu'ele viengne à la chartre sous le pié du degrés,
« Si que ne l'aperchoive homme de mère nés;
a Et vous serés paiez à vostre volentés.
a Mes feites vistement, en euvre vous metés. »
Et il ont respondu : « Si com vous quémandés. »
Dont se sunt mis en euvre, que n'i sunt demourés,
De pierre bien lioise est la voûte pavés,
A euvre sarrazine entaillie et ouvrés.
Par la chambre à la dame, là fu le mur crevés ,
Et si fu jointement dessus terre voûtés
Que il n'a si sage homme desi en Balesgués,
Puis que l'aumaire est close et li gons bien serrés,
Qui s'en aperchéust por l'or de .x. chités.
En la chartre deschent oij Do est enserrés
Et Garins de Monglane, qui moult est redoutés.
.IL mestrez ot en l'euvre; li .1. ot non Turlés,
A son compengnun dist : « Compeing, or entendez :
« Flordespine la bêle, la fille Machabrés,
64 GaUFREY. 2087— a:2a
« A quémandé Lion, son chambellenc privés,
« Qu'il féist cheste voûte fere que chi véés :
« Par chi ira as Frans qui sunt emprisonnés,
« Et il feront de li toutes lor volentez ,
« Ou il l'en emmerront en Franche le resnés;
« Par cheste voûte istront, ch'esttine vérités,
« Et nous avons fet l'euvre, dont sommes faus prouvés,
<x Encor en pourron estre honnis et vergondez.
« Les deniers prendron nous, quant nous sommes loués ;
« Mes, par cheli segnor qui Mahom est nommés ,
« Machabré le diroi quant sera retournés. »
Et chil a respondu : « Dit avés que sénés;
« Aussi l'avoie je, par Mahom, en pensés. »
Or est la voûte feite et li huis bien fermés.
Et Lion li dansiaus ne s'est pas oubliés;
A li méisme s'est coiement pourpensés :
« Mâchons sunt maie gent qui ne fet à lor grés,
« Encor seroit la voûte par .1. d'eus encusés,
« Et s'il avenoit chose quel séust Machabrés,
« Ma dame en ierl honnie, je seroie encroés;
« Encor en pourroie estre malement démenés. •»
Mes bien dit que par eus n'iert il ja acusés;
Il les ochirra tous, ains qu'en soient aies.
Dont est en une chambre tout maintenant entrés
Où avoit arméures largement et assés;
Lion a .1. haubert maintenant endossés.
Et si a sus son chief .1. bachinet posés ,
Et a chainte une espée de moult riche bontés;
Maint jour l'avoit eue Doon à son costés.
Hors des poins li vola quant il fu atrapés,
Quant le roi Glorians l'ot o lui amenés;
Merveilleuse ot à nom, chen fu la vérités.
Lionnet d'une robe s'est dessus afublés,
C'on ne véist les armes dont il estoit armés ,
1121— î!n Gaufrey. 6y
Puis vers les mâchons est tout maintenant aies :
«( Segnors, dist Lionnet, les deniers sunt contés
rt Dont vous serés paies tout à vos volentés :
Il Dont vendrés .1. à .1. là sus les haus degrés,
« Quant i'apeleroi l'un, si soit amont montés,
«< Et gardés qu'il n'i monte fors chil qu'arei nommés. »
Et il ont respondu : « Si soit com vous voudrés.»
Lionnet et le mestre si sunt amont montés ,
Et Lion ferme Puis , quant le mestre est passés ;
Puis a treite l'espée au pont d'or néélés.
Le mestre a si féru et si fort assenés
Que desi que es espaulez li est le brant coulés.
Adonc est quéu mort u paies enversés;
Lion par lez fenestres l'a jeté es fossés.
Puis ouvri le guichet, s'a apelé Turlés,
Et quant il fu passé, si a bien l'uis fermés,
Puis li bouta l'espée très parmi les costés.
Puis sunt l'un après l'autre li .viii. amont montés;
Et je que vous diroie? Il les a tous tués.
Que mal soit de cheli qui en est escapés!
Ainsi com je vous di Lionnet esploita :
Trestous les .x. mâchons ochist et découpa,
Que mal soit de cheli qui d'ileuc escapa!
Par les hautez fenestres en la mer les geta ,
Et puis a pris les clés , la chartre deffrema,
Et vint à nos Francheis, si les reconforta,
A mengier et à boire largement lor donna.
Puis lor monstre la voie qu'il a fet faire là.
« Si tost com Machabré ariere revendra ,
« A .1. autre chartrier tantost vous baillera, »
Puis lor a dit: « Segnors, ne vous en doutés ja;
« Ma dame la gentil par là à vous vendra. ^)
Et Doon ii a dit: « Bien ait qui te porta!
Gaufrey. j
(>(> GaUFREY. 2IJ4— 2187
« Se povon escaper, guerredonné sera. »
Si fu il puis après , qui oïr le voudra.
Or vient tele canchon que n'oïstes piecha ,
James nul jougléor meillor ne chantera.
Chi leiron des prisons tant que lieu en sera ,
Si diron de Gaufrey comment il esploita :
Entre li et sa gent à forche chevaucha ,
Et les enfans Garin chascun 0 lui ala ,
Et Robastre le fier, qui la hache porta.
Par encoste la mer, chele terre delà.
Ont véu .1. castel, nus hons tel n'esgarda;
Il semble qu'au chiel voist, si haut lor resembla.
Chil qui le fist premier Greillemont Tapela,
Le roy Guitant y maint, qui onques Dieu n'ama;
Contre .1. roi est aie qui moult fort le greva,
Et si .III. frère 0 lui, dont chascun poveir a:
Li .1. tenoit Nantueil dessus la mer delà ,
L'autre tenoit Dordonne, de chen ne doutés ja ,
Li tiers tint Roussillon et si le gouverna ;
Tout iert as Sarrasins à chu temps qui fu ja.
Es vous .1. Sarrasins que Gaufrey encontra,
Qui moult grant aléure par le chemin ala ;
Quant Gaufrey l'a véu, tantost Taresonna:
a Amis, Jhesus te saut, qui le mont estora!
— Sire, mes Mahommst », le Turc respondu a.
a Amis, chen dist Gaufrey, lequel que te pleira.
« Comme a nom chel castel ? Ne le me chele ja.
— Sire, ch'est Grellemont, par Mahom qui fetm'a!
« Le segnor qui il est ne véismes piecha
a Encontre .1. roi ala qui moult mal fet li a;
« Il a à nom Quinart, ne le mescréés ja;
ce II a grant gent 0 li et moult grant poveir a.
« .III. frères a li rois, chascun moult de gent a:
a Li .1. tient Roussillon dessus la mer delà.
at88-222. GAUFREY. 67
a Et l'autre tient Nantueil , qui moult de gent mena,
« Le tiers tient Aigremont, où moult bel caste! a.
a Me sires est aie encontre, grant piech'a;
a Or en avon doutanche, que poi de gent mena.
a Or vois je espier que mon segnor fet a. »
Et quant Gaufrey l'oï, de sa main se seigna;
• IIII. des ainsnés frères que Doon engendra
En apela Gaufrey , que plus n'i demoura;
Grifon tout le premier devant tous apela.
« Grifon, chen dist Gaufrey, à moi entendez chà;
c( Je vous doins Greillemont et quanque il i a. »
Puis ot il Grellemont, ainsi comme orrés ja,
Ne demoura c'un mois que Guenes engendra,
Qui la grant traïson vers Roullant pourpensa;
Il le vendi Marcile et à la gent de là,
Puis fist il .1. castel en la terre delà ;
Hautefueille par nom ensement l'apela;
Mes le roi Kallemaines puis le nom li canja,
Mommeri en Campaigne, ichu nom li donna.
Chil Grifon dont vous di .llll. fis engendra :
Berenguier et Hardré, que durement ama ,
Alori et fel Guenes, qui moult grant mal brassa,
Ettuit !i autre enfant chascun bien se prouva,
Fors Grifon d'Autefueille qui moult de mal pensa;
Onques à son segnor nule foi ne porta.
Et Gaufrey le hardi l'autre frère apela
Qui ot a nom Doon; bien ait qui le porta!
a Je vous doins chi Nantueil, si ne le perdrés ja.
— Frère, moult grans merchis », le ber respondu a.
Au pié l'en vout aler, mes nient ne li lessa.
Puis apela Gaufrey Girart, que moult ama ;
« Girart, chen dist Gaufrey, ne t'oublieroi ja :
a Vous ares Roussillon, mon cors le vous donra;
a Et Buevon , que chi voi , tout Aigremont tendra.
68 Gaufrey. 23i2— mjj
« Se Dex plest le puissant qui le mont estora,
« Sainte crestienté par tout mon cors metra. »
« Segnors, chen dist Gaufrey, or oés que je di :
« .IIII. terres moult grans vous ay données cbi ,
« Où moult a de paiens qui soient maléi;
tf Tous seront crestiens, se Dex plest et je vif,
« Ou tous seront ochis, detrenchié et honni.
« Et quant pleira à Dieu , qui le mont establi ,
« Mes frères que chi voi raront terres aussi ;
« Que par cheli Segnor qui passion souffri,
« Je ne tendroi déterre qui vaille .1. paresi
« Si serés assenez, par foi le vous plevi.
« Puis conquerroi la moie, se Dex plest et je vif,
« Que par cheli Segnor qui onques ne menti ,
a Ja n'iroi à ma dame, que je désire si,
a S'arés les .illl. terres dont vous fes chi l'otri;
« Ne passeroi la mer, par foi le vous plevi.
— Frère, chen dist Grifon , or avés vous bien dit.
« Que vous caut de mon père ? Il est mort et honni ;
H Glorians l'a ochis, qui a grant gent o lui ;
« Et se nous i passon , par Dieu qui ne menti ,
a Ja ne verres .1. mois s'en serés repenti
« Et qu'en serés dolent, vraiement le vous di.
— Gaufrey , chen dist Girars, ne feson pas ainsi ;
a Ne créés pas Grifon, pour le cors saint Rémi ,
« Que onques ne nous vint nul bon conseil de li.
fl Sera donc nostre père ainsi mis en oubli,
« Et Garins de Monglane, qui tant est seignouri.?
« Pour Dieu , secouron lei , qui onques ne menti !
— Segnors, chen dist Robastre,oés que je dirai ;
« Chu castel aron nous, si com vous mousterrai.
« Li paien de laiens si sunt en grant esmai
22Ç4— "86 GaUFREY. 69
« Le sire ne soit mort ou ochis à bestoi :
a Metez moi une bière où je le mort feroî ;
« Ma cuignie trenchant aroi moult près de moy,
« Quant sera anuitié, dont n'i feison délai ,
a Vous leur ferés à crerre que ch'est Guitant le rojr
a Que Aquinart a mort à duel et à besloi.
« Quant je seroi amont , sus pies me leveroy,
« A ma hache trenchant tant vous en abatrei ,
« Se Dex plest le puissant qui fet flourir le glai ,
« Le castel aron nous devers nous sans délai.
— Moult ditez bien, Robastre, chen li aditGaufrei.
« Robastre, dist Gaufrey, bien estes enseigniés;
« Moult paravés bien dit, de verte le sachiés;
« Ainsi sera il fet , qui qu'en soit aïriés. »
Dont n'i sunt li baron tant ne quant arestés,
La bière ont atornée et Robastre ens couchiés;
Puis atendent la nuit tant qu'il soit anuitiés.
Vers le riche castel se sunt tous adrechiés.
Se ne fust le barat dont se sunt pourpensés,
Desi jusqu'à .xx. ans n'i méissent les pies ,
Que Greillemont estoit sus la roche drechiés,
En plus de .m. parties li bat la mer as pies.
Quant venus sunt as murs, ne s'i sunt atargiés,
Puis ont à une vois tous ensemble huchiés :
ce Ahy ! Mahommet sire, com estes abessiés!
« Comment avés souffert que sommes abessiés ,
« Que le roy Guitant est et mort et detrenchiés! »
Le portier les oï, qui amont est puiés;
Adonccuida il bien, de verte le sachiés,
Que chen soient lor gent qui soient reperiés
Du perillex estour où alerent l'autrier.
Puis deschendi du mur, que n'i est délaies,
Si a ouvert la porte et le pont abessiés.
70 Gaufrey. 2287—2520
Nos barons entrent ens qui furent embuschiés.
.XX. mil de nos barons se sont dedens lanchiés.
Le portier s'avisa que Guitant li proisiés
Ne mena pas tant gent as vers elmes gemés;
Adonc s'aperchut bien qu'il estoit engigniés.
Amont sus le portail est maintenant puiés,
Lest couler une port^qui ot .LX. pies;
.lin. de nos barons a sous li mehaigniés,
Et quant Grifon le voit, à poi n'est esragiés.
Après le portier va courant tout eslessiés,
Hautement s'escria : « Fel cuvert renoiés ,
« Chest bon castel est mien, et ma gent m'ochiés!
a Mes, par cheli Segnor qui fu crucefiés,
« Il vous sera rendu ains qu'il soit anuitiés. »
Parmi le destre bras a seisi le portiers.
Si le rua là jus, le col li est bruisiés,
Et puis a le portail en contremontdrechiés;
Toute lor gent i entre, n'i est demouré pies.
La vile est estormie , de verte le sachiés,
Et mainte Sarrazine plourer i véissiés,
Et regreitent Guitant, qui tant estoit prisiés,
Que chascun d'eus cuidoit, ch'est fine vérités,
Que chen fust lor segnor en la bière couchiés.
Entresi au castel ne se sunt arrestés ,
Et sunt outre passés outre le grant marchiés,
Venus sun^au paies, si sunt amont puiés,
En milieu de la sale ont la bière couchiés.
Qui dont véist païens entour li esmaier.
Et Gaufrey s'escria comme homme courouchiés .
a Hé! que pléust Mahom que resuscitissiés' »
Quant Robastre l'oï, si est sailli en pies.
Puis leva la cuignie, vers eus vint courouchiés,
Et queurt sus Sarrasins, nés a contredengniés.
A .1111. de ses cous en a .xx. mehaigniés,
2JÏI— 2jn Gaufrey. 71
Et nos gens ont tantost les riches brans sachiés,
As paiens queurent sus, tous lèsent detrenchiés,
Fors cheus qui des fenestres se sunt jus trebuchiés,
Dont li plus sain avoit ou pié ou bras brisiés.
Après cheste parole est le jour escleiriés.
Le jour est esclarchi, qui moult se monstra cler;
Qui donc véist no gent par le marchié a!er,
As portes sunt venus, si les queurent fremer,
Et si queurent les pons en contremont lever,
Puis en vont par la vile pour Sarrasins tuer.
Qui donques ne vout Dieu nostre père aorer,
Et son Dieu Mahommet guerpir et adosser,
La teste li ont fet des espauies voler.
Plus de mil et .viic. en font régénérer,
Et la fille Guitant ont fet régénérer,
Que plus bêle de li ne poveit on trouver.
Gaufrey lafistGrifon à mouiller espouser.
Chele nuit dont vous di fu Guenes enc^endré
Qui puis en Rainchevax vendi les .xii. pers.
L'endemain par matin, quant soleil fu levés,
Sunt u paies venus; là ont fet atourner
A boire et à mengier largement aprester.
Gaufrey et tous ses frères vont as estres ester,
Et les enfans Garin et Robastre le ber.
Voient .1. Sarrasin venir et atourner,
Qui venoit la nouvele tout devant aporter,
A cheus de Greillemont, le castel principer.
Gaufrey li quémanda la porte à ëetîermer,
Que ses nouveles veut oïr et escouter.
Robastre prant la hache, puis va l'uis deffermer,
Et le paiens i entre, que Dex puist mal donner!
Il cuidoit Sarrasins véir et aviser,
Et les nouveles dire qu'il venoit aporter;
12 GaUFREY. iîH~a}8é
Mes ii n'i pot païens véir ne aviser,
Et Ii paiens ne vout à nostre gent parler.
On fetdes convertis en la plache amener;
Adonques commencha hautement à parler,
Que Quinart avoit fet Guitant desbareter:
« A .11. lieues de chi, là le pourrés trouver,
« Et il m'a quémandé l'arriére ban mener;
« Ne sunt mes que .vii"i., les autres sunt tués. »
Et quant Gaufrey l'oï, prist grant joie à mener.
<c SEGNORSjChendist Gaufrey, oroés mon semblant :
« Puis que paien le veulent, il aront riere ban;
« Nous leur iron encontre, par cheli qui ne ment! »
Puis escria as armes ! sans nul delaiement.
Et il ont respondu : « Tout à vostre talent.»
« Robastre, dist Gaufrey, or oés mon semblant :
« Demeurez au castel, si garderés chà ens.
Et Robastre respont : « Je n'en feroi noient ;
« Je ne sui mie à vous ne à homme vivant.
« Ne demourroie mie pour l'or de Bonivent.
« Pour chen se je sui viex et j'ai le poil ferrant,
« N'en ochirriés tant com moi, mien ensient.
« Se je demeure chi, ja puis Dex ne m'ament-. »
Sa cuignie à son col s'en est aie devant;
Quant Gaufrey l'a véu, si s'en rist bonnement.
.II. des fix Doolin et Hugon et Morant,
Et son frère Grifon, que le cors Dieu gravent \
Icheus fet remanoir garder le mandement;
Et Gaufrey s'en tourna entre Ii et sa gent,
Et ont coisi Guitant à .1. tertre montant.
Quant Gaufrey l'a véu, si a dit à sa gent :
« Segnors, or tost à eus ! pour Dieu omnipotent F
a Gardés que nul nen soit de tous eus escapant. >»■
Après cheste parole , point chascun l'auferrant;
2î87— 24» Gaufre Y. 75
Et quant Guitant les voit, moult se va esmaiant
Qu'il ne les connut pas , si en fu moult dolent.
Bien voit que il sunt plus de .XX. milliers en champ;
Mahom et Tervagant va souvent reclamant.
A tant es vous Gaufrey qui vint devant pongnant,
Devant les autres point plus de demi arpent;
Où qu'il voit Sarrasins, si va haut escriant :
(c Gloutons, je vous deffi de Dieu omnipotent
« Qui de la sainte Vierge nasqui en Bethléem !
« Vous ne créés en li ne en s'avenement,
« N'en la Vierge qui Dieu porta dedens ses flans. »
Adonc brandi la hanste 0 gonfanon pendant ,
Sus son escu à or feri le roi Matant,
Dessous la bougie d'or li pechoie et pourfent,
Et Tauberc de son dos li desmaille et desment;
Parmi outre le cors le roit espié li rent ,
Tant com hanste li dure, l'abati mort senglant.
Au retraire qu'il fist a escrié sa gent :
« Barons, or i ferés ! que Dex vous soit aidant ! »
A tant es vous Robastre sa hache paumoiant,
Et se fiert parmi eus; tant en va ochiant
Que la plache entour li en va toute jonchant;
Et Hernaut de Biaulande ne se va pas feignant,
Li et Girart son frère en vont moult ochiant.
Sus paiens est tourné une perte moult grant :
De .vu'", et .vii^. qui estoient avant,
N'en a remès que .x. avec le roi Guitant.
Et quant Guitant le voit , si s'en tourna fuiant,
Tout droit vers Greillemont s'en va esperonnant;
Mes Robastre lor fu à .1. pont au devant,
Qui leur a escrié : « Nen irés pas avant! »
Lors haucha la cuignie, si leur vint au devant,
Grant coup li a donné sus son elme luisant.
Le roi douta le coup, si ala guenchissant;
74 Gaufrey. 2421— 24JO
La cuignie tressaut par si ruiste semblant
Que le cheval Guitant ala parmi coupant,
Et le roi Guitant chiet à terre maintenant,
Et il est sus sailli tost et isnelement;
Et Robastre li vint tost et delivrement :
Par le hauberc le prent, à li le va sachant,
A son col le jeta comme .1. raim de sarment.
Gaufrey estoit ileuc, si li va délivrant.
Et li escrie tost et delivré[e]ment :
Cl Je vous rent le, segnor ; à maufé le quemant.
a Ne soi qui l'engendra, ou déable ou tirant.
« Porté Tei à mon col plus de demi arpent,
« Onques mes Sarrasin ne trouvei si pesant. »
Quant Gaufrey l'aoï, .xxx. merchis l'en rent;
Puis en a apelé le paien mescréant.
Et li a demandé devant toute sa gent
Se il veut en Dieu crerre, le père omnipotent.
Qui de la sainte Vierge nasqui en Bethléem.
Et le paiens respont : « Or oi plet de noient.
<( Qui me donroit tout l'or dechest siècle vivant,
'( Le roiaume de Franche et quanque il i apent,
« Et cheli de Bretaigne et Engleterre avant,
« Et toute la Campengne et Bourgoigne la grant,
u Desi en Lombardie, et Romaigne la grant,
« Ne guerpiroie mie Mahom ne Tervagant,
a Ne crerroie en cheli qui , en Jérusalem ,
( Fu batu à l'estage sans nisun vestement,
<( Et pendu en la crois si doulereusement.
a II l'ot bien deservi, foi que doi Tervagant,
<c Pour les .XII. vilains qu'o li aloit menant.
'( Quant li .1. estoit mort, si revivoit errant
( Par son enchantement, de quoi il savoit tant.
.( Comment m'aideroit il ? Ne se pot estre aidant.
rt Cheli qui en li croit a bien perdu le sens ,
24JI— 248} GaUFREY. yr
« Ne je n'i crerroi ja nul jour de mon vivant.
« Mahom rechoive m'ame s'il li vient à talent;
c("Che est le meillor Dieu de chest siècle vivant.
« Se il le vouloit bien, par son quemandement,
K Bien me deliverroit ains la nonne sonnant. »
Et quant Gaufrey l'oï, à poi d'ire ne fent :
« Segnors. chen dist Gaufrey, pour Dieu, vengiés nous ent !
« Lequel de vous trestous a vers li ire grant,
« De sa maie parole le fâche repentant.
— Sire, chen dist Robastre, vés me chi à présent:
« Maintenant l'ochirroi, s'il vous vient à talent
a Ou mourir le feroi moult doulereusement.
— Or avant, dist Gaufrey, devant toute ma gent!
— Sire, chen dist Robastre, à vo quemandement. m
Sus son col le jeta, à terre le deschent
Si bel et si seri et si très douchement
Que le cuer de son ventre en .11. moiliez li fent.
Encor ne s'en tint pas Robastre à itant ,
Mez les bras .1. à .1. li va du cors sevrant.
Puis a jeté le cors en .1. mares moult grant,
Et déables d'enfer en vont l'ame portant.
« Sire, chen dist Robastre, ai je fet vo talent >
-Oïl, chen dist Gaufrey, par le Dieu qui ne ment.»
Et dist h .1. à l'autre: u Robastre est .1. tirant;
« Onques mes nul veillart n'ot tant de hardement! »
Quant Gaufrey a véu que Guitant fu ochis,
Onques mes n'ot tel joie, par foi le vous plevis.
Il a dit à Robastre : <c Vous estes mes amis ;
« Jamez n'irés sans moi , chen sachiés, à nul dis.
« Or prenon chest escot que chi avon conquis;
« S'en feites vo vouloir et à vostre devis.
— Sire, à vostre vouloir », Robastre li a dis.
Robastre a pris l'eschec , que terme n'i a quis,
76 Gaufre Y. 1484—25 1<
Si l'a tout départi as chevaliers de pris ;
Ains n'en retint le ber vaillant .11. paresis.
Dont dist li .1. à l'autre : « Robasire est gentis ;
a Onques meillor de li ne monta sus ronchis. »
Quant Robastre ot l'avoir donné et départis ,
li a pris sa cuignie , à la voie s'est mis ;
Tout droit vers Greillemont ont lor chemin empris;
Le pont lor ouvri on, la porte et le postis.
Gaufrey entre laiens, baut et lié et hardis,
Et tous ses chevaliers, qui moult par sunt gentis;
Et Hernaut de Biaulande, qui fu père Aymeris,
Et Girars de Vienne , le bel et le hardis,
Et Robastre avec eus, qui fu viex et flouris;
Sa cuignie à son col , bien resemble hardis,
S'avoit il .LX. ans passés et acomplis.
Du paies deschendi Grifon li maléis,
Par feintise a ses frères beisiés et conjoïs :
« Segnors , com l'avés fet, pour Dieu de paradis?
— Moult bien, chen dist Gaufrey, la Damedieu merchis.
« Le roi Guitant avon detrenchié et ochis;
« Ne vouloit crerre en Dieu , le roi de paradis,
« Et despisoit no Dieu, Mahom metoit en pris,
« Qui ne puet ne ne vaut, de chen sui je tous fis ,
« Fors que l'or et l'argent de quoi il est massis ;
a Mes Robastre en a si grant venjanche pris ,
« James ne mesdira de Dieu de paradis.
— Frère , chen dist Gaufrey, à moi en entendes :
« Le roi Guitant est mort, che est la vérités;
« Grellemont est tout vostre , quar il vous est donnés.
« Vous estes , Dex merchi , richement assenés ;
a Si fussent tuit mi frère que chi voy aiinés !
a Que de moi ne m'est il vaillant .11. aus pelés;
a Plus m'est il de mon père, qui est emprisonnés,
ÏJJ7— >no Gaufrey. 77
« Et Garin de Monglane, qui est emprisonnés,
« Entre la gent païenne, où moult ont de grietés.
« Mes se vif longuement, il en seront jetés,
K Et si le comperront Sarrasin et Esclés.
— Hé Dex ! chen dist Robastre, com je l'ai désirés!
H Piecha que déusson cstre acheminés,
« Alon nous reposer tant qu'il soit ajournés ,
« Et puis nous en iron , se vous le quémandés. »
Et Gaufrey li a dit: « Si soit com vous voudrés. »
Mes, ains que soit tiers jour, seront si encombrés
Que tout le meilleur d'eus et le plus aloses
Voudroit en Jérusalem estre tout nu aies
Mes que de l'estour fust parti et escapés.
Or commenche canchon , s'entendre la voulés ,
Comment les fix Doon furent tous mariés,
Et comme chascun fu richement assenez,
Et furent en lor terre par lor forche henourés ,
Dont il orent paiens par lor forche getés
Et crestienté mise par leur ruiste fiertés;
Puis issi d'eus .v. rois qui furent couronnés,
Et bien .LX. dus de grant terre chasés,
Et bien .xxxv. contes, tous furent henourés.
Moult parcrurent !a loi de la crestientés,
Moult i ot de preudommes , d'autres i ot assés.
Hernaut de Vantamise en fu, si aloses,
Et Garnier de Nantueil , qui moult ot de bontés ,
Regnaut de Montauben et Aalart l'ainsnés,
Et Richart et Guichart, le vassal adurés.
Et Maugis le larron n'i doit estre oubliés.
Qui moult fist au roy Kalle de mal et de durtés,
Pour Renaut son cousin qui iert deserités,
A tort et à pechié hors de Franche jetés.
Baudouin, chil de Filandres, estoit du parentés.
Et Ogier le Danois , qui fu de grans bontés :
yS GaUFREY. afjt— 2,-84
Cheli fu fix Gaufrey dont vous ichi ces.
S'en fu le duc Raimbaut, le Frison natures ,
Vivien l'amachour, qui moult ot de bontés,
Guenez et Aubouin, et Miles et Hardrés ,
Fouques et Aloris et lor grant parentés.
A Greillemont estoient, si com oï avés ;
Chele nuit se sunt tous ensemble reposés.
Les portes sunt levées, li pont est sus levés,
A tant es Sarrasins venus et arrivés;
Li amiral Quinart a ses gens amenés,
Ne sot mot de Guitant qui à mort soit livrés ,
Ains cuidoit que il fust u castel enfermés ;
Ne sot pas que Français i soient ostelés.
Il a juré Mahom et ses Dieus henourés
Que mes n'en tournera po r vent ne pour orés ,
Si sera Greillemont et pris et afemmés,
Entresi à .vu. ans a le siège jurés.
Tant a paiens o lui venus et aùnés
Qu'à .c. mile paiens les péussiés esmer.
Li amiral Quinart a fet tendre son tref;
Par devant le pont fu le mestre tref levés,
Ainchiès que il fust jour, se sunt si atournés
Que tout le castel fu entour avironnés ;
Et quant ii esclarchi et on vit la clartés ,
Gaufrey et sa gent sunt vestus et atournés.
As fenestres amont se sunt tous acoutés
Et ont véu paiens qui furent arrivés ,
Qui sunt .C. mile et plus , qui bien les a esmés ;
Toute en queuvre la plaigne et li mont et li prés ,
Et quant Gaufrey le vit, tout en fu effréés.
Hernaut de Biaulandois a donques apelés:
« Sire, chen dist Gaufrey, envers moi entendes :
a S'or n'en pense Jhesus le roi de majestés,
ce Vostre père et le mien sunt en prison remés.
aj8ç-2éi8 GaUFREY. 79
« Vés !à paiens venus environ et en lés,
« Et mons et vaus et tertres en sunt tous afemmés;
« Très devant nostre porte est le grant tref levés.
« Le déable d'enfer en a tant aiinés,
ce Véés , tant en i a venus et assemblés ,
« Au déable d'enfer soient il quémandés!
« Sire Hernaut de Biaulande, dites vostre pensés :
a Comment le feron nous ? Nous sommes enserrés ,
« Ne nous pourra venir ne pain ne vin ne blés.
— Sire, chen dist Hernaut, savés que vous ferès?
a Qui aroit .1. mesage hardis et adurés ,
« Qui bien se deffendist s'il estoit encombrés ,
« Qui alast là dessous desi au mestre tref,
« Tant qu'il éust paiens véus et avisés ,
« Et parlé à lor roi qui les a amenés,
ce Dire que crestien sunt chà dessus montés,
« Et que le roi Guitant est mort et afmés,
« Et que le castel est de crestiens gardés;
« Et quant aront ches mos oïs et escoutés,
« Pour chen par aventure s'en seront test raies.
« Et se le roi paiens est si desm esurés
a Que il voeille bataille, il en ara assés,
« Et soit d'un vers .1. autre qui soient per à per.
« Et se le crestiens est par le Turc matés,
« Il ara le castel tout à sa volentés,
« Et li sera du tout en sa merchi livrés;
ce Et se li Sarrasins est en champ conquestés,
! « Adonques s'en revoist arrière en son resnés,
1 « Et chest pais sera nostre tout conquestés. »
! Et Gaufrey li a dit : « Chest conseil est sénés ;
, « Je feroi la bataille volentiers et de grés
i « Se nul paiens veut ja en champ estre entrés,
a Que chi ens n'a cheli qui ja soit si osés
« Que ja aille u mesage que devisé avés;
8o GaUFREY. aét9— aéîo
H Trop convendroit qu'il fust hardi et adurés.
— Segnors, chendist Robastre, bien vous ai escoutés;
H Je feroi le mesage à l'amiral Esclés.
« Segnors, chen dist Robastre, or oés mon courage :
H Mar vous dementerés de porter chest mesage;
« Je le feroi , par Dieu qui fist parler l'image !
»( Bien sarai au paien descouvrir mon courage,
'1 Je croi qu'il me tendront au départir pour sage.
<c Et s'il i a paiens de si grant segnourage
u Qui me vueille desdire ne parler par outrage,
« Ne me tendroie [ja] , pour tout l'or de Cartage ,
'c Que de ma grant cuignie n'ait .1. cop d'avantage. »
Et Gaufrey respondi : « Robastre, moult es sage;
K Bien soi que vous ferés richement le mesage,
'< Mes paien sunt félon et de moult put courage:
'( Se vous avoient mort et tourné à damage,
<( N'i durerion puis une aloe sauvage;
«■ Ne vous voudrion perdre pour tout l'or de Cartage.
— Sire, chen dist Robastre, bien oi vostre courage;
'( Mes je ne les dout tous vaillissant un formage.
'( S'estoie là aval très emmi chu préage,
^ S'éusse ma cuignie contre la gent sauvage,
H Maugré tous les paiens et lor très grant lignage,
« Passeroie parmi , n'i aroie damage.
« Et se vous vouliés prouver mon vasselage,
« Prenés moi .11. chevax si courans comme rage,
« .II. valiés montés sus qui soient preus et sage;
« Il aront les courgies chascun en son estage ,
« Et fièrent les chevax andui par efforchage;
<( S'ils me pevent mouvoir ne geter de l'estage ,
« Je vueil que me pendez à .1. arbre ramage.
«Segnors, chendist Robastre, savés que vous ferés?
aéîi— 2683 GaUFREY. 8i
« Et en quele manière ma forche esprouverés?
« Pour chen se sui canus qu'en despit ne m'aies,
« Prenés .ll. palefrois les plus fors que pourrés,
K Et .11. vallés dessus que monter i ferés ;
« Je les prendrei as queues, vous lor quemanderés
<i Que à forche me mainnent, adonques le verres;
« Se de mon pas me gietent, maintenant me pendes.
— Bon le feroit véir, dist Girars le sénés.
« Pour Dieu, sire Gaufrey , qui en crois fu penés ,
« Essaion de Robastre, se il vous vient à grés;
« Et se ch'est vérité, plus vous i fierés
u Quant sera avec vous es grans estours pleniers.
— Par ma foi, volentiers , dist Gaufrey le sénés.»
«Robastre, dist Gaufrey, entendes mon semblant :
« Vous estez chi vanté d'une folie grant.
— Sire, alez essaier, dist Robastre le franc.
— Volentiers, dist Gaufrey, par le Dieu qui ne ment.»
Adonc a quémandé Gaufrey le combatant
Que .II. fors palefrois amenassent avant
En la sale perrine de fin marbre luisant,
Et on le fet tantost à son quemandement.
Les chevax amenèrent .IL vallés erroment,
Puis montèrent dessus li vallet maintenant;
Robastre se despoulle en bliaut maintenant;
Puis s'en vient as chevax, par les queues les prent.
Et Gaufrey quémanda : « Segnors, ferés avant. »
Chil fièrent les chevax des espérons trenchans
Si fort que li costé en furent tuit senglant,
Mes mal soit de cheli qui s'ala remuant
Nient plus que se il fust lié à .1. perquant.
Et quant Gaufrey le voit , de Dieu se va seignant;
Lors i ot tel risée et tel tabourement
Que la sale d'amont en va retentissant,
Gaufrey. 6
82 GaUFREY. 36S4— 2717
Et paien l'ont oï des tentes là devant.
Le roi Quinart apele son mesagier errant.
te Amis, chen dist (Quinart, entendes mon semblant :
c Aies en chu castel sans nul delaiement,
« Et me dites Guitant, que Mahomet gravent!
a Que le paies me rende à mon quemandement,
« Si s'en voist en essil, et que je ii quemant.
« Et s'il est si hardi que il ait tant de gent
a Qu'il ose hors issir, mal ii est couvenant,
a Toute mourra sa gent à grant destruiement,
« Et s'il vouloit bataille cors à cors seulement,
« Je sui prest de combatre contre Ii erroment,
a Encontre le meilleur de tout son tenement,
a II ne me caut à qui, ou Sarrasin ou Franc;
et Que par cheli Segnor que je trai à garant,
ce Ne partiroi d'ichi jamès à mon vivant,
a Si aroi le castel à mon quemandement.
— Sire, dist le mesage, je feroi vo talent. »
Dont se va atourner tost et delivrement
Pour aler o castel parler au roi Guitant;
Mes il estoit ochis, mar Tira là querant.
Il ara tel mesage, ains le soleil couchant.
Dont l'amiral sera courouchié et dolent.
Ainsi com vous orrés assés prochainement,
Que Gaufrey apela Robastre le vaillant :
G Fet en avés assés , Robastre , mon enfant ;
a Vous estes le plus fort de chest siècle vivant,
a Or feites le mesage, s'il vous vient à talent.
— Sire , je sui tout prest » , dist Robastre le franc.
Il a pris sa cuignie , si s'en tourna à tant;
Venus est à la porte sans nul delaiement.
Et Robastre s'en ist moult tost et vistement;
Souvent tourne la hache, si la va paumoiant,
De l'une main en l'autre à son vouloir tournant.
27i8— 37ÎI GaUFREY. 85
Ja dira tel mesage à Quinart l'amirant
Dont li fera le cuer courouchié et dolent ;
Mes il n'ot pas aie une pierre ruant,
Le mesage encontra à Quinart l'amirant,
Qui sist sus .1. cheval isnel et remuant.
Quant Robastre le voit , si li va escriant :
a Estes en là, paien ! n'aies nient plus avant!
a Les déables d'enfer vous vont si tost portant ,
a Vous estes chi venu à vostre jugement. »
Quant le paiens l'oï, si l'ala regardant;
En sa main tint .1. dart esmoulu et trenchant,
A Robastre l'envoie par si grant mautalent,
La cuirie li trenche et le hauberc tenant;
Se ne tournast le dart d'autre part le trenchant,
Ja Robastre n'éust de la mort nul garant.
Et quant il l'a véu, à poi d'ire ne fent;
Dont leva la cuignie par grant aïrement
Et feri le paien en son escu devant ,
Que très parmi li perche et découpe et pourfent.
Très par devant l'archon deschent le coup bruiant.
Le cheval a coupé comme .1. raim d'olifant,
Et le mesage chiet ens u pré verdoiant.
Et Robastre li vient, par le hauberc le prent,
De terre le leva tost et isnelement,
A son col le leva aussi comme .1. enfant.
Et chil a reclamé Mahom et Tervagant ,
Et Robastre l'emporte au tref à l'amirant.
Tout droit au mestre tref est venu acourant,
Le Sarrasin au col , s'en est entré dedens ,
Devant l'amiral vint, à terre le deschent
Si bel et si seri et si très douchement
Que le cuer de son ventre en .11. moitiez li fent.
Et puis s'est escrié à sa vois qu'il ot grant ;
« Lequel est vostre roi ? Le cors Dieu le gravent !
84 Gaufre Y. ajj 2-2784
«. A li m'a envoie Gaufrey le combatant,
« Qui est fix Doolin de Maience la grant;
a Par moi vous a mandé , sachiés à ensient,
a Qu'il a pris le caste! et a ochis Guitanl ,
a S'a donné Grellemont son frère le vaillant.
« Trop par estes hardi et fel et souduiant ,
« Quant vous estes venu en nostre chasement :
« Raies vous ent ariere, que je le vous quemant.
a Et s'il en i a nul tant hardi ne puissant
oc Qui vousist assembler encontre moi en camp ,
« S'il me poveit conquerre cors à cors seulement ,
a Vostre iert le caste! , et nous iron avant ;
a Et se je le conquier, par le Dieu qui ne ment,
a Maintenant iert pendu par devant l'amirant :
«■ Ja n'en ara par li raenchon ne garant. »
.1. des frères Quinart s'en est passé avant,
Cheli ot nom Cadot; il tint grant tenement ,
Il tint toute Dordonne et tout le pais grant ,
Qui en chu temps estoit as paiens mescréans.
Venus est à Robastre, par la barbe le prent,
Si a tiré la barbe envers li si forment
Que .c. peus en a trait à li en un tenant;
Le sanc après sa main maintenant en deschent,
Que la cuirie en moulle et le hauberc tenant.
Quant Robastre le voit, à poi d'ire ne fent;
S'or ne se peut vengier, il ne se prise .1. gant.
Quant Robastre a véu le Sarrasin félon
Qui li a S' plumé durement son grenon,
Se vengier ne se peut, ne se prise .1. bouton.
Dont leva la cuignie par grant aïreson ,
Le Sarrasin cuida fendre jusqu'au menton;
Mes il bessa le chief pour avoir garison ,
Et Robastre l'ataint par dessus le caon.
lySj— 2S:8 GaUFREY. 85
De la hache trenchant , qui coupe de randon ,
Li a le chief coupé par dessous le menton,
Si qu'il estoit volé l'amiral u gueron.
Quant l'amiral le voit, si grant duel n'ot il on ;
De la douleur qu'il ot quéi en pasmeson.
Quant il fu relevé, si a crié : « Mahon I
« Or avant , Sarrasins! prenés moi chest glouton ! «
Lors saillent li paien , qui ont oï le Ion ,
Plus de .M. et .v^. a Robastre environ;
Mes tous sunt desarmé, ne les prise .1. bouton.
Li .1. li giete dart et li autre baston,
Et devant et deriere l'assaillent environ;
Et il de sa cuignie se deffent à bandon ;
Ne convint pas qu'il fust ne couart ne bricon.
Plus de .LXiiii. en tue u paveillon ;
Gui il ataint à coup n'a de mort garison.
Quant Sarrasin le voient , si entrent en fricbon ;
Dont s'escria Quinart : a Or avant, mi baron!
« Que se il vous escape, foi que je doi Mahon,
« Ne vous leiroi de terre vaillant .1. esperon ! »
Dont renforche la noise et le cri et le ton.
Plus de .xm. en queurent as armes environ,
Et Robastre jura le corps saint Syméon ,
Que à tout le premier donra tele poison
Que mes ne mengera de char ne de poisson.
Et [lij Sarrasin saillent entour et environ,
Et il se deffendoit en guise de baron.
Tel part fesoit Robastre de sa hache environ
C'on pot oïr la noise d'une treitie en son.
Gaufrey fu sus le mur apoué au perron,
Et son frère Girars, qui puis tint Roussillon,
Et son frère duc Bueve, qui puis tint Aigremon,
Et Doon, qui Nantueil ot puis tout environ,
Et Grifonnet son frère, qui ait maléichon,
86 GaUFREY. 28i9-2S;i
A qui Gaufrey donna tout premier Grellemont;
Morant et Baudouin et Raimbaut le baron ,
Et tous les .XII. fis qui sunt enfans Doon,
Et les enfans Garin, ch'est Hernaut le baron,
Li et Girart son frère, et Renier et Milon.
La noise ont entendue que font li Esclavon
Qui assaillent Robastre là jus au paveillon.
Premier parla Gaufrey, qui ot cuer de lion :
« Segnors, chen dist Gaufrey, par le cors saint Symcn,
(( Par le mien ensient et par m'avision,
« Robastre ont assailli Persant et Esclavon;
a Las! se il l'ont ochis, jamès joie n'aron. »
Puis dist à l'autre mot : « Or tost, si nous armon! »
Et il ont respondu : « Vostre vouloir feron. »
Adonc queurent as armes tuit li ,xvi. baron,
Et tous lor chevaliers sans nule arresteson ;
Bien suntvXXX. milliers, si com lisant trouvon.
Gaufrey li gentis homs n'i a plus atendu,
Entre li et sa gent sunt [as] armes couru ;
La porte ont dévalée, et le pont abatu.
.IIII ^. chevaliers sunt ileuc remasu ,
Qui gardèrent la porte tant qu'il erent revenu.
Et Gaufrey et sa gent chevauchent par vertu
Devers le tref Quinart le cuvert mescréu,
Où Robastre le ber estoit tant combatu
Que plus de .C. paiens lor a mort et fondu.
Et il li ont lanchié maint roit espié moulu.
En plusie.x lieus [li] ont son hauberc derumpu,
Si que le sanc li est de toutes pars couru;
Mes ja toute sa forche n'i vausist .1. festu ,
Tant i a de paiens tout entour apléu.
La coulombe et le tref ont sus eus abatu.
Plus de .XXX. paiens a mort et confondu,
2852—2885 Gaufrey. 87
L'amiral a gari Pilate et Burgibu ,
Que i! est escapé, n'i a nul mal eu.
Fuient parmi ches tentes et crient par vertu,
Et fet armer paiens là où les a véu;
Plus de .LX"^. sunt as armes couru.
Or ait Dex Gaufrey, le vrai père Jhesu !
Quar se Jhesus n'en pense, tous seront confondu.
Or diron de Robastre com li est avenu:
Par dessous les solives est hors du tref issu ,
Et paumoie sa hache, plus est ardant d'un fu;
Et quant il fu à plain , si a paiens véu
Qui tous viennent courant et demainent grant hu ;
Mes n'i a pas paour pour trestous eus eu,
Nepourquant de bon cuer a reclamé Jhesu,
Que tant li donne vie, par la soue vertu,
Qu'encorvoie Garin, que il tient à son dru.
Et Doon de Maience, le chevalier membru,
Que tiennent en prison li paien malostru.
A icheste parole li sunt paien venu ,
Et Gaufrey d'autre part, qui moult ot de vertu,
Et vint devant sa gent dessus Marchepalu :
Ch'est .1. destrier d'Arrable qui vaut .M. mars fondu,
Il fu roy Gloriant, maint jour l'avoit eu;
Gaufrey l'avoit conquis le jour qu'il fu vaincu
Es prés dessous Monglane, où le grant tornoi fu,
Le jour qu'il prist Garin et Doon le canu.
Robastre se regarde , s'a Gaufrey connéu ;
Il li a escrié : « Bien soies vous venu !
« Vostre mesage fis, mes nel prise .1. festu,
« Ainchiez m'ont assailli li paien mescréu.
« Je croi mal bailli fusse se ne fussiez venu ;
« Mes la vostre venue lor sera chier vendu.
— Chertez ch'est vérité, Gaufrey a respondu;
« Or tost, couron lor sus ! mal lor est avenu. »
88 Gaufrey. 2S86— 2919
A tant es vous Quinart armé et fervestu,
Marchepalu brocha, Gaufrey l'a connéu,
D'un des frères Q_uinart est Gaufrey connéu.
Gaufrey va contre li, qui l'a aperchéu.
Marados fiert Gaufrey sus son doré escu,
Dessous ia bougie d'or li a freint et fendu;
Mes le hauberc fu fort, maile n'en a rumpu ;
La lanche est tronchonnée et le fer est rumpu,
Et la Gaufrey fu fort, dont moult bien l'a féru,
Que i'escu à fin or li a fraint et fendu,
Et le hauberc du dos desmaillié et rumpu :
Parmi outre le cors li est l'espié couru;
Tant corn hanste li dure, l'abat mort estendu.
Quant Robastre le voit, grant joie en a eu ;
Il a dit à Gaufrey : « Or vous ai je véu ;
ec Or à primez di je que vous estes rai dru ,
c Et que vous retraiez à Doon le membru.
« Beneeite soit la brache qui tel coup a féru. »
Adonc queurt sus paiens à forche et à vertu.
Là ot tant hanste freite et perchié tant escu,
Et tant félon paien ochis et confondu.
Tant corps i ot sans arae et tant teste sans bu.
Dont li segnor sunt mort, ochis et confondu,
Tant bon destrier i ot par le camp esméu ,
Qui .1. seul en vousist, .xxx. en eust eu.
Plus de .XX™. paien i sunt mort abatu ;
Dont Quinart Tamiral a grant paour eu,
Et li nostre i ont bien .c. chevaliers perdu.
Quinart sonna .1. cor, paien l'ont entendu:
.LX"^. paien sunt as armes couru ;
Quant furent apresté li cuvert mescréu,
Vers le félon estour se sunt tous esméu.
Hernaut a les grans os des paiens perchée,
Gaufrey en apela et Robastre soa dru ;
2920—2952 Gaufrey. 89
« Segnors, fet il, pour Dieu qui u chiel fet vertu,
a Véés que de paiens est or sus nous venu !
« Il semble tuit ii mont en soient revestu.
« Se ne nous en tournon, foi que je doi Jhesu,
« Ja ne verron le vespre, si seron irascu.
— Qu'en dites vous, Robastre ? dist Gaufrey le membru.
— J'en di, chen dist Robastre, qu'il ne vaut .1. festu ;
« Il ne fu onques fix Garin le connéu,
« Qui veut lessier l'estour pour paiens mescréu.
« Se vous avés paour, aies vous ent 0 liu ,
« Je demourrei tout seul, foi que je doi Jhesu :
(c Ainchiès que soie mort, mi seroi chier vendu. »
Quant Hernaut a véu Robastre courouchier
Pour chen que il loeit le retourner arier,
Si grant duel a eu , le sens cuide cangier ;
A poi ne se courut à Robastre lanchier,
Et qu'il ne le feri du riche branc d'achier;
Mes la cuignie doute qu'il li vit paumoier.
Après se rapensa à loi de chevalier :
« Par Dieu, or ai je tort, chen dist Hernaus le fier,
c< Qui me voeil prendre chi à Robastre le fier ;
« Il n'a en nule terre nul meillor chevalier ;
« Il aime tant Garin mon père , le guerrier,
a Que pour s'amour vient il avec nous ostoier.
c. S'il s'en vousist aler, par Dieu le droiturier,
« Si le déusse je de demourer proier
« Par cheli saint Segnor qui se lessa drechier
« Dedens la sainte crois pour li mont respiter.
« Je n'en tourneroi mes pour les membres trenchier,
V Si enverroi Robastre aler u front premier :
« Adonc se je m'en vois, n'en fes à blastengier. »
A tant es vous Quinart, qui Dex doinst encombrier !
Huripe, Malachar et le grant Nasier;
90 Gaufrey. 29)'— 298s
Tant corn la mer tournie n'ot il paiens si fier :
Si portoit en sa main une hache d'achier
Que ne levast de terre .î. vilain caruier;
• X"*. paiens avoit sous li à justizier.
Il ot feite s'ensengne emmi le pré drechier,
Avec Quinart venoit à pié le sablonnier;
En l'ost n'avoit cheval si courant ne si fier
Qui portast le paien le tret à .1. archier
Que ne le convenist dessous li estanchier.
Nasierle félon fist moult à ressongnier:
Il fu fix d'un gaiant qui ot nom Morachier;
S'un crestien tenist , chen vous os tesmoignier,
Mes qu'il l'éust .1. poi rosti et brasillier,
Plus savereusement le menjast l'aversier
Qu'il ne féist la char de chisne ou de plouvier.
Moult li retraioit bien le mal paien Nasier :
.XIIII. pies avoit en estant l'aversier,
Et de large ot la toise à .1. grant chevalier,
La teste avoit plus grosse assez d'un buef plenier,
Et si estoit plus noir que meure de meurier;
Lex iex avoit plus rougez que carbcn en brasier,
Le cheveus herupés, pongnans comme esglentier;
Qui bien l'esgarderoit, bien devroit esragier.
En une des narines du nés, lés le joier,
Pourroit on largement un oef d'oue muchier ;
En sa bouche enterroit .1. grant pain de denier;
Bien menjast .1. mouton tout seul à un mengier;
Et je que vous diroie ? ch'estoit .1. aversier.
Nasier venoit à pié parmi la sablonnée,
Et l'amiral Quinart à la maie pensée,
Et son frère avec li Crameillie Dorée,
Et sunt .LX. mile en une tropelée.
.V. eschieles ont fet la gent maléurée :
2984-3019 GaUFREY. 9I
Malachar a la [prime] à .x. mile guiée,
Et Huripe le fel si a l'autre menée,
Avec li est le roi Crameillie Dorée;
Etsunt .XXX. milliers de la gent deffaée.
Et Nasier fist la tierche, el li fu quémandée :
Cheli n'ot que .x"^. de la gent deffaée.
Le roi Héraut la quarte a conduite et menée.
Chil tenoit Roussillon et toute la contrée,
Girart l'ochist en champ, à la chiere membrée ;
Soue en fu Roussillon et toute la contrée,
Ainsi com vous orrés à poi de demourée.
Et l'amiral Quinart a la quinte menée;
Chil menoit une gent de mal fere aprestée.
Et Gaufrey vient contre eus à grant esperonnée.
A l'aprechier les rens oïssiés grant criée :
Tuit li frère ont Vauclere et Monjoie escriée,
Et Hernaut, Biaulandois : che estoit sa contrée;
Et Milon cria Puille à moult grant alenée,
Et Renier cria Jennes à haute vois levée;
Girart cria Vienne , ne l'a pas oubliée.
Adonc vont Turs ferir sans nule demourée.
Ainchiès que tous eussent lor lanche tronchonnée.
Eurent ochis .x"^. de la gent deffaée.
Gaufrey Marchepalu broche de randonnée
Et a brandi la lanche qui estoit acherée.
Va ferir Malachar en la targe dorée
Où l'image Mahom estoit d'or painturée;
Mes ains ne li valut une pomme parée
Que toute ne li ait déroute et dequassée;
Parmi outre le cors est l'ensengne passée,
Que de l'autre partie en parut une ausnée :
Tant com Gaufrey tint lanche , l'abat mort en la prée.
Aymonnet geta mort Grimolart d'Estampée^
Et Doonnet ochist Capon de Valastrée ;
92 GaUFREY. p2o— }05î
Hernaut a geté mort Malin de Grimoulée,
Et Robastre le preus la cuignie a levée ,
Et s'est féru entr'eus en la plus grant tassée;
Plux de .XXX. a ochis de la gent deffaée.
Bien se sunt esprouvé nostre gent hcnourée.
Tant i ot hanste freinte, tante teste coupée,
Et l'un mort dessus l'autre abatu en la prée ,
De .II. lieuez et plus ot on bien la criée :
Par devant Grellemont en est la noise alée.
Tant s'est la nostre gent par sa forche prouvée
Que la première eschiele eurent desbaretée,
Et toute l'ont en champ desconfite et matée;
Mes la seconde après trouvèrent si serrée
Que plus en ont ochis nostre gent et tuée ,
Tant plus lor est avis que croisse l'aùnée.
A tant es vous Gaufrey, qui bien fiert de l'espée,
Et Grifonnet son frère le sieut de randonnée;
Sire est de Grellemont et de chele contrée.
Entre paiens s'embat, mainte teste a coupée :^
Qui il ataint à coup, tost est sa vie alée.
Par sa ruiste fierté a nostre gent passée,
Tel part fet c'on i puet mener une quartée.
Sus la gent s'embati Crameillie Dorée,
Nostre gent a passé plus d'une grant rué[e].
A tant es Sarrasins qui li font escriée :
« Vassal , vous avés trop démené vo posnée;
« A Quinart vous rendron , par nostre loi sauvée. »
Dont li ont maint faussart et maint lanche ruée ,
Que il li ont sa targe déroute et dequassée ;
En plus de .llll. pars li ont la char navrée,
Son cheval ont ochis dessous li en la prée.
Quant Grifon l'a véu, s'a la couleur muée;
Adonc est sus sailli , si a traite l'espée,
Entour li se deffent com beste forsenée ;
30H— ?o86 GaUFREY.
Plux de .XX. en ochist de la gent mal senée.
Grifon fu en la presse à pié et sans cheval.
Par le pont tint l'espée luisant comme cristal •
t landnne li donna , sa mère la loial ; '
Ele ot nom Trenchefer, chen semblé Durandal
Richement se deffent de la gent desloial
A destre et à senestre feri du branc pongnal-
Mes sachiés trop estoient li félon desloial '
Durement l'ont navré u flanc et u costal/
Et il fiert entour li et amont et aval.
Tant a féru Grifon du branc poitevinal
Que il a les paiens getés de leur estai.
A une roche vint qu'il vit lés .i. costal ,
Contre la roche a mis par derier li dossal-
Or se garde devant, que deriere n'a mal '
Donc 1 sunt acouru chele gent desloial
Et Grifon reclama le roi celestial , '
Et si promet à Dieu , le père espérilal
Que s'il puet escaper de chel estour mortal
Que pour l'amour de li fera .i. hospital, '
Où il hébergera tous povrez quemunal; '
Mes il se parjura, le glouton desloial.'
Grifon est en la presse, où il moult s'esmaia-
De tel cuer comme il ot Damedieu reclama
Que li II gart son cors , si com poveir en a
Oes comme Gaufrey, biaus segnors, esploita-
Maint Sarrasin ochist et maint en i tua ,
Et va parmi l'estour, que sa gent perdu a.
Si comme il retournoit, oï et escouta
Grifonnet le sien frère, qui moult se dementa •
Adonques a tele ire, à poi ne forsena.
Tant voit paiens entour, tout s'en esmerveilla
93
94 Gaufre Y. joSy— jiao
Et ne voit nul des siens qui li aide ja;
Lors dist ja , se Dex plest , son frere ne leira ,
Ou il sera ochis ou il le rescourra.
Tost et isnelement vers li esperonna;
Quant il vint as paiens, pas ne les salua.
En sa main tint .1. dart qui grant clarté geta;
Le premier qu'il encontre si forment assena
Que jusques el menton le fendi et coupa;
Le secont et le tiers ochist et afola ,
Et le quart et le quint à la terre versa.
Quant paien l'ont véu , le plus fort le douta,
Et tout le plus hardi du tout s'espuanta;
Et Gaufrey tout adès d'ochirre ne fina.
Chascun li a fet voie et arrier recula;
Venus est à Grifon , .1. destrier li bailla : J
a Mon bel frere , dist il , ne vous esmaiés ja , ^
c( Que ch'est Gaufrey vo frere, qui bien vous aidera.»
Quant Grifon l'a oï, moult s'en esléeicha;
Tost et isnelement sus le cheval monta,
Et quant il fu monté son escu embracha;
Fuiant parmi la presse maintenant s'en ala,
Et Sarrasin Gaufrey assaillent par delà,
Son cheval ont ochis, à terre trébucha;
Mes le vassal fu preus, moult tost se releva;
Durement se deffent à l'espée qu'il a.
Grifon tourna en fuie, entre ses dens dit a :
(c Gaufrey , il m'est avis que or estes vous là :
ce Or soit cheli pendu qui vous i secourra! »
A tant s'en est torné et le cheval brocha ,
Tout droit vers le castel le bon cheval hurta;
Il s'en alast laiens, mes Robastre encontra.
Quant Robastre le voit , moult haut li escria :
a Dites où est Gaufrey, ne le me chelés ja. »
Et Grifes li respont que il bien li dira :
ÎI21-ÎIJ4 Gaufrey. 95
« Robastre, alon nous ent et ne le querés ja,
« Que paien l'ont ochis en chele presse là,
« Et quant le vi mourir, si m'en afui chà.
« Tant i a Sarrasin , nous n'i dureron ja;
« Fuion nous ent, amis, chen nous garantira.»
Et Robastre respont ja si ne le fera.
Mes Gaufrey, si il puet , maintenant vengera;
« Mes venés avec moi , je ne vous faudrei ja. »
Et Grifon li a dit qu'il voist , il le sieurra;
Et Robastre lor vint et la hache lieva ,
Plus de .LX. Turs ochist et afola,
Puis a levé la teste , parmi eus regarda,
Et a véu Gaufrey , qui emmi eus capla;
Bien l'a reconnéu tantost com l'avisa.
Dont jura Damedieu qui le mont estora
Que Grifon est traître quant il si le lessa ;
Jamez tant comme il vive du cuer ne l'amera.
Puis s'est féru en eus, que nul n'en espargna;
Tant s'i est combatu et tant fort i capla,
Que trestous les paiens de lor estai geta.
Puis en vint à Gaufrey, .1. cheval li donna;
Et Gaufrey fu legier, isnelement monta,
Et quant il fu monté, es estriés s'aficha.
Et Robastre lés li de ferir s'apresta ,
Et se fiert tout adès oia plus espès en a.
Plus de .LXliil. en ochist et tua ;
Entre li et Gaufrey Sarrasins recula.
Es vous venir Hernaut , qui bien les avisa,
Et Girars et Milon et Renier le vassal.
Et tous les .XI. frères que durement ama;
Mes quant Grifes i vint, pas ne le salua.
« Ahy ! mauves, dist il, vous me lessastes là
« Entre paiens félons, tous jours m'en souvendra;
a En vous ne tint il mie que ochis ne fu là.
96 GaUFREY. ?iî)-îi87
« Honni soit qui jamès vostre corps amera,
« Quant pour paour de mort vous me lessastes là.
— Sire, chen dist Grifon, dites que vous pleira;
« Mes je vi moult très bien n'i durerion ja ,
a S'aiei querre Robastre, eu mestier vous a ;
« Qnques si bon vassal sus cheval ne monta.
« Je vous aim loialment, je ne vous faudroi ja.»
Puis dist entre sez dens, que nul ne l'escouta,
Que chen que il a dit chierement li vendra.
Moult fu grant li estour et la bataille fiere; ;
Le jour i tist Robastre de paiens mainte bière,
Plus de .LXVI. en coucha en litière ,
Dont la Corée pert au plus sain par deriere.
Et Gaufrey i refiert à loi de bon pongniere,
Et Hernaut et Milon et Grifon le trichiere,
Et Girars de Vienne et Renier brache fiere,
Et tous les .Xll. frères, à qui Dex soit aidiere.
Et Robastre i fiert tost et devant et deriere,
Et deperdi nos gens en la bataille fiere ;
Une eschiele passa [de moult] ruiste manière ,
Et quant il fu passé et ot outré leschiele ,
Si s'ala reposer en une sabloniere.
,1. paien a véu , qui fu né d'Aversiere,
Che est une chité, soleil n'i rent lumière,
Faradin ot à nom et queurt comme levriere :
.11"^. Sarrasins avoit en sa baniere,
Neveu estoit Nasier à la pensée fiere,
Que de la nostre gent fist chu jour mainte bière.
Faradin apela chele gent losengiere :
« Segnors, pour Appolin nostre Dieu droituriere,
« Véés vous le déable à la cuignie fiere
a Qui de la nostre gent a fet mainte litière ?
« Matés est et vaincu , il en fet bien la chiere.
3188—5320 UAUFREY. 97
a Or tost couron li sus! ja iert mort le trichier[e].
— Sire, bien avés dit », dist la gent losengiere.
Faradin et sa gent n'i ont plus atendu ,
Où qu'il voient Robastre, chele part sunt couru,
Qui là se reposoit emmi le pré herbu.
II a levé le chief, si a paiens véu ,
Vers li les voit venir, onques si lié ne fu;
.II. mile sont et plus , bien les a pourvéu.
« Biau sire Dex, dist il, aoré soies tu,
« Sire, qui m'as donné u monde tel vertu
« Que je ne doute as armez .M. hommez à escu,
« Dex , tenés tant l'estour que g'i aie féru !
« Bien seroie honni s'estoient remasu ;
« Mez par cheli Segnor qu'on apele Jhesu ,
« Mar m'i ont espié, chier leur sera vendu.
« Se ma hache ne bruise, mar m'i ont atendu;
« Ains que je soie mort m'i seroi chier vendu.. »
Dont encline le chief et les a atendu
Tant que il furent tous près de li acouru.
Faradin li escrie : « Mal vous est avenu ;
« A l'amiral Quinart serés enqui rendu,
c( Que sa gent li avés durement confondu ;
c( Mez ains demain serés par la gueule pendu.
« Hui vous ay par l'estour longuement poursiéu,
« Ne te poveie ataindre, s'en estoie irascu;
« Mez, la merchi Mahom, bien m'en est avenu
« Quant trouvé vous avon emmi chest pré herbu ;
« Vous serés maintenant à l'amiral rendu. »
Adonc a escrié, n'i a plus atendu :
« Paien , coures li sus à forche et à vertu !
— Sire, à vostre vouloir », paien ont respondu,
Faradin devant tous à Robastre est venu
Et a brandi la lanche etembrachié l'escu;
Caufrey. 7
9^ GaUFREY. 522I-J2J4
Par dessus la cuirie a Robastre feru.
Le hauberc de dessous l'a de mort secouru,
Qui estoit si très fort maile n'en a rumpu.
La lanche vole en piechez , n'i valut .1. festu;
Et Robastre le ber n'i a plus atendu,
Ains leva la cuignie par moult ruiste vertu,
Faradin le félon a sus l'elme feru :
Coife ne bachinet ne li a rien valu,
Entres! qu'au braier l'a coupé et fendu;
La cuignie trestourne, s'a le cheval feru ,
En .11. moitiez le coupe comme un raim de séu ,
Le mestre et le cheval a à terre abatu ;
Cnques puis n'en leva, se il porté n'en fu.
Aprez s'est es paiens par mautalent feru.
Que si trez petit coup n'ara en eus feru
Que .1111. ou .V. ou .VI. n'en ait mort abatu:
L'un a le bras coupé, l'autre le poing perdu.
Et l'autre à travers parmi les flans rumpu ;
Plus de .Lxx. en a mort abatu.
Quant Sarrasin félons ont ches cous connéu ,
Et dist li .1. à l'autre : « Déables l'ont véu.
Ou il li sunt u cors à reculons couru ;
Qui s'i lerra tuer, ja s'ame n'ait salu. »
Adont tournent en fuie, n'i ont plusatendu.
Robastre queurt après comme lion crestu ;
Cheli que il ataint m.al li est avenu.
Et il s'en vont fuiant à plain cours estendu ,
Et braient et glatissent et demainent grant hu;
Le père n'atent pas que le fix soit venu.
De Faradin font duel, qui est mort et vaincu.
Dont l'ame ont quémandée Mahommet et Cahu,
Quant Robastre ot .1. poi par le sablon couru ,
Si se rest aresté dessous .1. pin fueillu,
Lés une fontenele, et a béu du ru ,'
Î25Î-3287 GaUFREY. 99
Puis s'est couchié sus l'erbe envers et estendu ;
De repos ot raestier, que moult avoit couru.
Mes ainchiez que le jour soit à la nuit venu,
Ara si fort estour Robastre le canu
Que onques en sa vie n'ot si félon eu.
Et Gâufrey et lor gent s'i sunt si maintenu,
Plus de .xx'". Turs ont mort et confondu ;
Et li félon paien que Robastre ot vaincu
S'en sunt alez fuiant^ dolent etirascu.
Il passent .1. vauchel, si ont Nasier véu
Qui plus de .xxx. Frans a mors et confondu ,
A la hache trenchant dont li achier bon fu ;
Et Sarrasin félons en ont grant joie eu.
Fuiant s'en vont vers li et li rendent salu,
De Robastre se plaingnent qui les a assentr
Nasier le félon, à la maie pensée,
A regardé aval, devers la mer salée :
Voit venir chele gent toute desbaretée ,
A rencontre lor vint plus d'une arbalestée.
La barbe avoit longue une aune mesurée ;
La pel avoit plus dure que n'est faus acherée,
Toutentaur les espaules estoit dure serrée,
Et entour le braier mole comme porée.
De la pel d'un serpent estoit sa char armée ;
Il ne redoute coup de lanche ne d'espée.
De nos gens out ochis plus d'une caretée.
Vers la gent est venu qu'il vit moult effréée.
Et lor a escrié à moult grant alenée :
« Oi!i irez vous, dist il, foie gent esgarée,
ce Que vous voi si forment de fuir aprestée?
« Le déable d'enfer vous a espuantée ;
« Pour .1. millier de gent que vous véés armée
ft Estez ensemble tous durement effréée.
100 GaUFREY. J288— 3320
« Par icheli Mahom qui m'a l'ame donnée,
« Se j'estoie tout seul très emmi chele prée
« Et chele gent Francheise i fust toute assemblée,
« Trestous les ochirroie ains la nonne sonnée. »
Et chil ont respondu à moult grant alenée :
ce Chi nous encache, sire, de fiere randonnée
ce .1. maufé ennemis, ch'est vérité prouvée,
(c Qui porte une cuignie qui est si acherée
ce Qu'il n'ataint arme nule que toute n'ait coupée.
ce De nostre gent nous a feite grant lapidée :
ce S'avon véu ochirre Faradin d'Aquilée ,
ce Le plus gentil paien qui ains chainsist espée;
ce Tous jors abessoitil la loi crestiennée,
ce Et la loi Mahommet estoit par li montée. »
Nasier Tavoit oï, s'a la couleur muée :
ce Est chen voir, dist li Turc, pour ma toi henourée,
ce Que mes niés est ochis , à la chiere membrée ?
ce Où est donc le Francheis qui est de tel posnée,
ce Qui tant a hardement ne valour à espée
ce Qu'à mon neveu se prist corps à corps, à mellée,
ce Tant com je soie vif en nisune contrée ?
ce Bien cuidoi seulement avoir tant renomm.ée
ce Que Francheis n'Angevin, chele gent mal senée,
ce Eussent ja de rien ma volenté passée ;
ce Mes, foi que doi Mahom, chier sera comperéel
« Or tost! et retornés comme gent henourée,
ce Et ne le doutés ja une pomme parée,
ce Et le m'amènes chi lié en cheste prée;
ce S'en feroi mon vouloir et toute ma pensée,
ce Et je vous y sieurroi toute la sablonnée;
ce Et se il veut desdire mon bon ne ma pensée,
« Je li iroi monstrer ma cuignie acherée. »
La sarrazine gent sunt plus fier que liepart,
n2i-3H4 Gaufrey. 101
Quant oent Nasier, lor segnor le gaignart;
Adonc s'en sunt tourné , ne le font mie tart,
Robastre fu u pré par delés .1. essart,
Delés lafontenele dont ot béu sa part.
Vers la bataille esgarde par devers Testandart,
Et a paiens véus venir de l'autre part.
Quant il les voit venir, n'ot pas le cuer couart ;
Il jure Damedieu qu'il en ara sa part,
Que ja au départir nel tendront pour couart.
ce De ma trenchant cuignie lor monsterroi le dart,
ce Q_ue tout le plus hardi se tendra pour couart :
ce Quant il sunt retorné, tenu m'ont pour musart;
« Il ne me doutent mie vaillissant un mallart. »
Adonc leur courut sus au devant en l'essart,
Et leva la cuignie qui trenche com faussart.
Tant s'i est combatu u milieu de l'essart
.LXV. en lesse delés la roche Aufart.
Quant li autre ont véu les cous que il départ,
F'uiant s'en sunt tourné tout droit vers l'estandart
Pour avoir le garant dont moult lor estoit tart.
Hernaut ont encontre et son frère Girart,
Et Milon et Renier, qui ne sunt pas couart.
Chil sunt enfans Garin, le chevalier gaillart,
Et vont parmi l'estour où fesoient essart.
Gaufrey est avec eus, qui maint coup i départ;
Quanqu'il ataint à coup, par devant li abat,
Et tous ses .XI. frères que Jhesus de mal gart.
Paiens ont encontre par devers l'estandart;
Adonc i véissiés ferir de mainte part.
Et de l'autre partie vint l'amiral Quinart,
Dont enforcha la noise tout entour l'estandart.
ce Hé Dex ! où est Robastre.? chen dist le duc Girart;
ce Je dout ochis ne l'aient paien et Achopart. »
Mes Robastre n'a mal, merchi saint Lienart,
102 GaUFREY. j5jj_3387
Ainchiez a de paiens fet doulereus essart;
Et quant voit que il fuient, de l'ataindre esttart,
Revient à la fontaine, durement li esttart;
A ventrillons se met, si en reboit sa part,
Et a osté son elme , que la char trop li art,
Atant es vous Nasier, le sarrasin panchart.
Parmi la sablonniere venoit Nasier à pié;
Par delés la fontaine voit Robastre couchié,
Qui dessus la verte herbe s'estoit aventrillié
Et ot osté son elme et s'estoit refroidie ,
Et si ot sa cuignie par delés li couchié.
Et Nasier li saut, qui bien l'ot espié;
Par les cheveus l'a pris, qu'il ot Ions et deugié,
Chen qu'il en tient au poing en a à li sachié,
Plus de .v^. cheveus l'en i a esrachié;
Dessus la destre oreille n'i a cheveu! lessié.
Et après l'a Nasier .i. poi contralié :
« Fel veillart rasoté , qui t'a chà envoie ?
c< Ch'estes vous qui ma gent avés si desvoié ?
« A moi s'en sunt clamé, moult en sui courouchié.
(c Or en vendras o moi, quant je t'arai lié,
« Et le matin seras du roi Quinart jugié :
ce Bien soi que tu seras pendu ou escorchié.
« Rendez moi la cuignie, nen aies là grouchié;
« Ja seront nostre gent de vostre cors vengié. »
Robastre l'a oï, à poi n'est esragié ;
Se vengier ne se puet , ja sera marvoié.
En estant est sailli , n'i a plus delaié ,
Si seisi sa cuignie , dont maint coup a paie,
Puis a sa destre main dessus son chief drechié
Et a sentu la plaie dont li a esrachié
Ses biaus chevex canus, dont moult fu courouchié;
Damedieu a juré que chen sera vengié,
3588-342t GaUFREY. 10?
Puis a dit à Nasier : « Mar m'avez si pegnié ,
« Ne les chevex canus de mon chief esrachié!
« J'ai en maint grant estour féru et caploié,
« Ains mes ne trouvoi homme qui si m'éust'pillié;
« Mes cii'est par traison que tu m'as espié.
« S'a moi te veus combatre, ains que m'aies touchié,
« Si sueffre tant que j'aie mon elme relachié,
« Dont se m'ochis après, n'en seras biastengié.
« Tu as hache trenchant, autele Tarai je;
a Mes la tieue est plus grant, dont moult sui courouchié.
a Je sai bien ton courage, tout ne le voie je;
« Bien sai, se je avoie mon elme relachié,
« Que tu ne m'atendroies pour Rains l'archevesquié
« Ne pour tout l'or qui soit en chest siècle forgié;
« Mez par cheli Segnor qui fu crucefié,
« Miex voudroie estre mort, ochis et d'etrenchié
« Ma cuignie et la toue ne soient essaie ,
« Mes biaus chevex canus de vostre cors vengié :
« Malement les m'avés orendroit roongnié. » °
Et Nasier respont, n'i a plus delaié :
« Par Mahom! dist le Turc, ne t'ai pas espié.
« Mes pour chen que tu dis que je t'ai agueitié
« Et que ne t'atendroie pour Rains l'archevesquié
« Ne pour tout l'or qui est en chest siècle forgié,
« Or va, lâche ton elme, que je t'en doins congié
« Que par moi ne seras adesé ne touchié, '
a Entresi que seron moi et toi deffié ;
« Lors ne pourras tu dire que je t'aie boisié.
« Mes mar m'avez ma gent ochis et detrenchié :
a II en seront enqui si richement vengié ,
« De l'amiral Quinart serez enqui jugié,
« S'en fera son vouloir, puisque l'ai otrié.
« Mahom! corn je sui lié quant je t'ai acointié î
« Piech'a que te déusse avoir le chief trencbié.
104 Gaufrey. H22-j4n
ce J'ai à cheste grant hache .xxx. rois justizié;
« Se je ne te conquier, moult seroi courouchié. »
ROBASTRE le gentil si ne soit que il fâche,
Il a tel duel au cuer qu'il en mue la fâche.
Ses cheveus a véus qui gisent en la plache,
Que Nasier li tira, qui est de pute estrache,
Et encore Robastre moult durement menache.
La main giete à son chief , s'i a trouvé la trache :
« Par foi ! chen dist Robastre, chi a moult leide trache ;
ce Mes se je ne m'en venge , ja Dex bien ne me fâche, m
Dont a lachié le hiaume, qui reluist comme glache;
U nasel de dessus avoit une topache :
Il fu au roi Hurtaut, qui fu de maie estrache;
Robastre le conquist sous Monglane en la plache.
Nasier passa avant, à .xv. las li lâche;
Mes pour chen ne lest pas Robastre ne menache
Et jure Damedieu et le cors saint Agasse
Que du sanc Nasier verra enqui la trache.
Et quant il l'ot lachié, n'i a fet arrestage,
Nasier deffia , qui est de put estrage ,
Et il 11 ensement; durement le menache.
Nasier et Robastre entredeffié sunt;
Chascun seisi sa hache et estendi amont.
Robastre apela Nasier par contenchon :
« Paiens, que croi en Dieu qui estora le mont,
« Je t'amerroi Gaufrey : il n'a tel en chest mont.
« Quant crestien seras et baptisié es fons,
« Tant nous douteront Turs qu'il se convertiront,
a Que jamez contre nous révéler n'oseront;
a Tant aras segnorie que ne diroit nul hom ,
ce Ne jamès nostre gent nul jour ne te faudront.
— Tu ses assés sarmon», le paiens li respont.
34J4— H87 GaUFREY. IO5
« Veillart, dist le paiens, bien savés sarmonner;
a Je croi que tu es moine , quant ses si bien parler,
a Le déable t'a fet de ton lieu remuer.
« Bien me veus , par Mahom ! orendroit assoter,
« Qui veus que je guerpisse Mahom, qui tant est ber,
« Pour crerre en Jhesuet, qui se lessa pener,
« En une crois pourrie lessa son cors pener :
ce Comment m'aideroit il quant ne se pot sauver?
« Mes Mahom nostre Dieu fet forment à loer ;
« Ja ne crerroi nul autre tant com puisse durer.
« Or te garde de moi ; je ne vueil plus parler. »
Adonc vient à Robastre tant comme il pot aler,
Et Robastre vers li, ne le vout redouter.
Le paiens tint la hache, amont la fist branler;
Robastre sa cuignie a pris à enteser.
Nasier premerain va Robastre assener
Dessus son elme amont qui tant reluisoit cler,
Que les flours et les pierres en fet jus avaler ;
Mez le heaume fu bon , que ne le pot fausser.
Contreval la visière prist la hache à couler,
La topase devant a fet jus dévaler,
Et à la terre aval ens u sabion voler;
Mes pour chen ne pot mie le bon hiaume fausser.
Du grant coup qu'il donna à Robastre le ber
Li a fet le cler sanc de la bouche voler,
Et la hache deschent , quanquil puet escaper,
Contreval lacuirie, mes ne la pot fausser.
Par delés le trumel l'a fet si bel passer
Q_ue de la char en prist une pieche à oster
C'un faucon en peut on moult bien desjéuner,
A poi que de la jambe n'a fet le nerf couper ;
Et la hache deschent, à terre va couler,
Plus de .11. pies entiers la fist dedens entrer.
Robastre fist du coup durement cancheler.
io6 Gaufre Y. Î488— 3519
A poi qu'il ne le fist à la terre tumber.
Et Nasier sousrist quant le vit cancheler;
La hache trait à li et la refet branler :
« Veillart, par Mahommet! ch'est pour vo sarmonner
ce De chen que me priastez de Mahom adosser;
« Miex vaut que Jhesu Crist, si le voudroi prouver.
« Ne soi quant me rendras chen que t'ai fet prester. »
Robastre l'a oï, vis cuida forsener,
Quant a véu son sanc à la terre couler,
Et il s'oï après leidement ramposner;
Sevengier ne se pot, ja cuidera desver.
Robastre fu u camp, sa cliignie en sa main,
Qui de grant mautalent a le cuer noir et plain.
Adonques a juré le baron saint Germain,
Se venjanche ne prent de chu fix à putain,
Qui tel coup l'a féru de sa cuignie à plain ,
Moult le porra tenir s'amie pour vilain.
Adonques leva haut la cuignie en sa main ,
Et va ferir Nasier sus son elme chertain,
Qu'ensement li coupa tout aussi comme .1. raim;
Mes dessous ot la pel d'un mal serpent crestain,
Si qu'il nen l'empira vaillissant .1. chertain.
De la pel fu vestu jusqu'au braei darain,
Et par dessous la pel ot .1. riche clavain ,
Et la cuignie avale aval le dos de plain ,
Si que les .11. talons a coupés au paien.
Quant Nasier coisi qu'il est estalonnés,
Que Robastre li a les .11. talons coupés,
A la trenchant cuignie dont le trenchant est lés ,
De mautalent et d'ire est taint et abosmés.
Et Robastre li crie , qui moult fut henourés :
a Or vous ai je rendu chen que preste m'avés.
3J20— în5 Gaufrey. 107
« Je croi, à mon avis, quant vous m'escaperés,
« Que de Dieu le puissant jamès ne mesdirés.
« Se vous estes liepart, je reserai sengliers ;
« J'ai cuignie et vous liache, bien est le droit visés.
« De mes chevex me membre qui me furent tirés;
« Voir, mar les esrachastes, chier sera comperés. »
Quant Nasier l'entent, à poi qu'il n'est desvés;
Il a dit à Robastre : « Dant veiliart assotés ,
« Ja sarés com l'achier de ma hache est trempés. »
Dont l'a levée amont, si est avant passés.
Et va ferir Robastre sus son elme gemés ,
Que il li a le coi[n]g fendu et entemmés.
Robastre sent le coup, si a le chief tournés;
Mes le Turc l'ot féru de si grant crualtés,
Se du coup ne se fust eschivé et gardés ,
Entresi qu'el menton fust li achier coulés.
La couronne du hiaume en a outre coupés.
Et li a des chevex de la couronne ostés
Et de la char dont fust .1. faucon saolés,
Si que le sanc vermeil en est aval coulés.
La hache vint à terre par si ruiste fiertés,
S'atainsist .1. perron, il fust parmi coupés.
Le sanc chiet à Robastre très parmi les costés
Dontli a dit Nasier : « Vous estes couronnés;'
ce Or povés estre moine ou canoine rieulés ,
« Ou prieur ou abbé, le quel que vous voudrés,
« Ou cardinal de Romme, se vous le gréantes :
« Le caperon est rouge qu'en vo teste portés.
« Or vous ai je preste, ne soi quant me rendrés. »
Et Robastre resppnt : « J'en sui tout aprestés;
« Drois est que je vous rende chen [que] preste m'avés.
« Or vous gardés de moi, ja serés assommés. »
Et li paiens respont : « Fêtes chen que pourrés,
G Que je ne dout ta forche .lî. deniers monnaés,
108 GaUFREY. 3554— ÎJ87
ce Ne le Dieu où tu crois vaillant .11. oes pelés;
a Tu le renoieras ains qu'il soit avesprés. » ^
Et Robastre respont : « Lerre , vous i mentes. »
Adonc li courut sus aussi comme desvés.
Plus grant fu de Robastre .11. pies tous mesurés ;
Mes ains pour sa grandeur ne fu plus redoutés.
De la pesant cuignie l'a si fort assenés.
Dessus son elme amont, qui fu bien painturés,
Que parmi le plus fort en est outre coupés;
Mez la pel du serpent dont fu envolepés ^
L'a de m.ort garanti , qu'il ne l'a entemmés ;
Il semble qu'à .1. marbre soit li achier hurtés.
Et quant Robastre voit que le coup est outrés,
Que ne li a forfet vaillant .11. oes pelés, ^
A poi que de fin duel n'est li ber forsenés.
Une miséricorde li voit pendre à son lés,
Robastre la sacha, qui fu bien enpensés.
Une escremie sot, dont bien fu doctrines.
Que Garins li aprist, qui est emprisonnés,
Quant Monglane conquist et le païs de lés;
Au visage li lanche, que bien fu avisés.
Par l'eulliere du hiaume est li achier coulés
Que le destre oeil li fu en la teste crevés.
« Mahom ! dist Nasier , je croi que vous dormes.
ce L'un des iex ai perdu ; comment souffert l'avés ?
ce Quant vendroi en Burgie forment le comperrés. »
Et Robastre respont : ce Bien estes assotés ,
ce Qui cuidiés que Mahom resoit resuscités,
ce Que pourchiaus estranglerent l'autr'ier en .1. fossés.
ce Devers cheste partie vous estes mal gardés;
(c Or n'a mes c'une gueite en vo castel montés,
ce L'autre vous ai tolue, que goûte nen véés ;
ce Et se puis esploitier, l'autre par temps perdrés.
« Encor vausist il miex , ch'est fine vérités ,
3j88— 3éi9 GaUFREY. 109
« Que vous fussiés en fons baptiziés et levés. »
Et respont le paiens : « Bien es ensarmonnés.
« Pour chen s'ai perdu l'oeil , ne sui je pas matés ;
« Vous esterés avant pendus et traînés. »
Quant Robastre l'oï, si est vers li aies,
Et Nasier vers li, qui n'a pas reculés;
Mes ne voit que d'un oeil , que li autre est crevés.
Nasier le félon fu de moult put estrage,
Moult avoit la char noire et oscure la fâche.
Vers Robastre s'en vient , Dex doinst mal ne li fâche !
La hache jeta jus en milieu de la plache.
As bras le vout seisir, Dex doinst mal ne li fâche!
Pour porter à Quinart à la tente d'Arrable;
Mes Robastre saut sus, n'i veut pas qu'il l'enlache.
La cuignie leva, qui fu de bon ouvrage.
Semblant fet de ferir à terre emmi l'erbage,
Par la jambe l'atint, qui fu de lonc ouvrage,
La cauche n'i valut la monte d'un formage ;
La jambe li coupa, ains n'i quist avantage.
Nasier le félon est quéu en l'erbage ,
Et Robastre li dist : « Paiens feitez escache. »
Nasier est quéu, durement se gramie;
Ne se pot relever, durement bret et crie.
La main geta avant, à poi qu'il ne marvie,
S'a Robastre saisi parmi la fort cuirie.
De sa hache est dolent que il ne tenoit mie;
Ja li coupast la teste, à chen ne fausist mie.
Mes ele estoit u camp, où le glout l'ot guerpie.
Robastre a si tiré parmi la fort cuirie
Que il en a porté en son poing sa pongnie,
Si comme .l. vies tapis lors li a depechie
Moult demaine grant duel et grant tabourerie.
IIO GaUFREY. Jé20— }éj2
Et Grifon fu issu de la grant aatie,
Si s'aloit refroidant par dessous une alie.
La noise Nasier a moult très bien oïe,
Qui huche Mahommet que il li fâche aïe,
Que ne se peut lever, que la cuisse a trenchie ;
Grifon à chele part tost sa voie acueiilie.
Cora fu à la fontaine, dessous l'olive antie,
Par la haie regarde, qui fu verte et fueillie,
Etcoisi le paien que Robastre mestrie;
Et quant Grifon le voit, s'a la fâche pâlie.
Ne vousist estre ileuc pour tout l'or de Honguer'
Te! paour ot adonc que n'ot tele en sa vie,
Dont jura Damedieu, le fix sainte Marie,
Que il atendra tant avant que nul mot die
Qu'à Robastre le preus aille ja fere aïe,
Ains verra se sa forche li vaudra une aillie;
Et se il avient chose qu'à Robastre meschie',
Grifonnet s'en fuira, cheli n'atendra mie;
Et s'il voit que Robastre en ait la segnourie,
Adonc saudra avant aussi corn pour aïe.
Quant Grifes a véu Robastre maintenir,
Nasier a saisi parmi l'elme de Tir;
Si fort le tire à li et de si grant aïr,
Ou le Turc vueille ou non , li va l'elme toiir ;
Puis a tantost saisi sa hache par aïr,
Nasier sus le test ala tel coup ferir
Que dedens la chervele li fet toute galir,
La moitié de la temple li a feite partir.
Dont commenche le Turc à braire et à henrr;
Grant duel a que ne puet dessus ses pies venir,
Ja féist à Robastre l'un de ses poins sentir.
Et quant Grifes voit si Robastre maintenir.
Bien voit que ii paiens ne li pot mes nuisir.
î^n— 3^84 Gaufrey. III
Dont broche !e cheval cheîe part par aïr,
Et a sachié le branc, le paien veut ferir;
Mes Robastre li crie : « Lessiés moi maintenir;
« Je ne voudroie mie pour la chité de Tir
« Que chevalier que moy le fust aie ferir. »
Robastre le gentil, qui fu de bonne orine,
A levé la cuignie qui bien fu acherine;
Nasier a féru u chief dessus la crine,
A .II. mains, si grant coup et de tele ravine,
Q_ue la pel du serpent n'i valut une cine;
Desi es dens li mist la cuignie acherine;
Mort l'a jus abatu par delés la sapine:
L'ame enportent déables en la grant puafine !
(c Par foi ! chen dist Robastre , chest Sarrasin m'encline ;
<( Bien voi nostre bataille chi endroit se define.
« Sus li avoie fet une grant aatie,
« Mes dès or en avant ne le pris une chime
« Que je li perdonroi dès or mes ma haine. »
Quant Robastre ot ochis Nasier le gaiant ,
Damedieu et sa mère en ala aorant.
Que du Turc l'a sauvé par son disne commant.
La hache Nasier ala moult regardant,
Et par .1. petitet, sachiés à ensient.
Ne lessa sa cuignie et la grant hache prant;
Mez chen li fist lessier que trop estoit pesant,
Et ne vout sa cuignie lessier si feitement,
Que li donna sa famé Plesanche la vaillant.
Et l'en fist chevalier et la li chainst au flanc.
Donc a gelé la hache en .i. mares moult grant.
Nus homs n'i enterroit ne mourust à tourment.
Dont apela Grifon, qu'il vit vers li estant :
a Amis, chen dist Robastre, corn vous est convenant.?
112 GaUFREY. 3685—5718
« Où est le preus Gaufrey ? Que font la nostre gent ?
u Le véistes piecha ? Ne me mentes noient.
— Sire, chen dist Grifon, par le Dieu qui ne ment,
« Orendroit les lessai en l'estour combatant,
« Et je vous ving aidier encontre chest gaiant
c< Que vous avés ochis par vostre hardement;
« Voir, pour perdre le corps, ne vous fusse faillant.
— Grans merchis, dist Robastre à l'aduré talent;
ce Mes dites moi, pour Dieu à qui le monde apent,
« Se de Hernaut de Biaulande savés ne tant ne quant.
— Oïl, dist Grifonnet. Sachiés à ensient,
« Quant parti de l'estour et je fu chà venant,
« Hernaus estoit navré d'un roit espié trenchant.
— E las ! chen dist Robastre, tant sui je plus dolent,
« Pour l'amour de son père, Garin le combatant,
« Qui me fist tant de bien tant com fu de jouvent.
« Pleisanche me donna, m'amie la vaillant,
« Qu'espousai à Monglane , bien a .xxxil. ans.
« A poi n'a esté veve par chest félon gaiant. v
Ahy las! de Robastre com li est convenant,
Et com ch'est grant damage que ne soit le torment
De Plaisanche la bêle, de quoi il est parlant!
Sachiés qu'ele mourut cheli jour proprement,
Dont Mabile ot le cuer courouchié et dolent,
Qui estoit à Monglane sans nul confortement,
Fors qu'à li fu venu de Biaulande .1. enfant,
Aymeriet ot nom, si n'avoit que .vu. ans.
.XXII. chevaliers out amené l'enfant,
Et .L. garchons et d'escuiers autant,
Que bien avoit .C. hommes et plus, mien ensient;
Il estoit fix Hernaut de Biaulande la grant.
Mabile [a] aresné devant toute la gent,
Qui pour l'amour Pleisanche plouroit moult tendremen*
Dist Aymeriet : « Dame, tout chen ne vaut noient,
3719-575' GaUFREY. II3
« Quar jamez pour plourer ne resera vivant;
« Mez se me voulés crerre , si prenez .1. serjant,
« S'escrisiez une lettre 0 vo séel pendant,
« Envoies à Vauclere, où sunt la nostre gent,
« Et mandez à Robastre ichesti couvenant ,
« Que Pleisanche est en terre , que il paramoit tant,
« Et mandez à Hernaut, mon père le vaillant,
« Qu'au plus tost que pourra soit arrière tournant
« Pour secourre Kallon le fort roi combatant,
u Qui fet par son roiaume mander toute sa gent,
ce Pour .1. roy Sarrasin, qui ot nom Maucuidant,
« Qui Franche veut tourner à grant destruiement.
« Bien soi que le mien père iert tantost retournant.
— Biau fix, dist Mabileite, tout à vostre quemant. »
La courtoise Mabile n'i vout plus demourer;
Chen que l'enfant quémande fet la dame embriever.
Puis l'a de son séel fet tantost sééler,
Au mesage la baille, qui bien savoit parler.
« Amis, chen dist Mabile, feitez moi escouter:
(c A Vauclere en irés cheste leitre porter;
« Hernaut i trouvères et Robastre le ber,
(c Qui font nés et dromons au rivage aprester.
c( Gaufrey est avec eus , le fix Doon le ber,
« Et tous les .XII. frères qui moult font à Icer,
« Que le roi Kallemaines fist ouen adouber.
« Feites tant qu'à Hernaut mon fix puissiez parler;
« Cheste leitre li baille que je te fes porter.
« Quant serés revenus , bien vous feroi louer,
ce Que trestous vos parens i pourront recouvrer.
— Dame, chen li dist il , jen sui prest de l'aler. »
Mabile li a fet .1. cheval aprester.
Qui est legier pour courre et legier pour aler.
Tierri a fet ses armes à sa se!e trousser,
Gaufrey. S
ÎT4 GaUFREY. Î7Î2~î78î
Que mesagier ne doit pas sans armes aîer,
Puis a chainte l'espée, u cheval va monter.
Et Tenfant à Mabile va congié demander;
De Monglane se part et prent à cheminer.
Tierri fu moult courtois et moult bel bacheler,
Et as armes estoit hardi comme senglier,
Et sot .XII. lengagez courtoisement parler.
Or le conduie Dieu qui tout a à sauver;
Quar ainchiez que il voie Tendemain Pavesprer,
Convendra que il sache de ruistez cous donner.
Le mesagier Quinart li convendra trouver,
N'ira pas à Vauclere pour sa leitre porter,
A Greliemont le fort pourra nos gens trouver.
Or vous leiron ichi du mesagier ester,
Si diron de Robastre le gentil bacheler
Et du gentil Gaufrey, que De.x voeille sauver,
Qui sunt en la bataille, où bien soivent capler.
Robastre et Grifon vont païens visiter,
Et vont vers la bataille où est Gaufrey îe ber
Et Hernaut et ses frères, que Dex vueille sauver.
Qui ont tant entendu as ruistes cous donner
Que .XX'*^. païens font u camp demourer.
Le vespre aprecha, soleil prist à cliner :
Gaufrey a pris .1. cor, sa gent fet apeler;
Mez ne sont que .xx"^. qu'armes puissent porter.
Robastre oï le cor, le gentil bacheler,
Et coisi la baniere au vent desvoleper;
Grifon en apela , qu'il vit lés li ester :
« Amis , chen dist Robastre , avez oï corner ?
<c Voies vous chele ensengne à chel lion ramper?
« Che est Gaufrey le ber, sachiez leï sans douter,
« Qui fet li et sa gent au castel chaeller.
te Or tost ! alon après et penson de haster. »
Et Grifon respondi : « Bien fet à gréanter.
»
î78o— 3817 GaUFREY. 115
Adonc font .1. sentier maintenant traverser
Au devant de Gaufrey, qui s'en vouloit aler
Au castel et sa gent aveques li mener.
Quant Robastre l'oï, joie prist à mener,
Tost et isnelement li vint à i'encontrer.
Adonques li a dit, sans point de demourer :
« Bien soiez vous venu, Robastre, gentil ber.
« Se vous estes navré ne me devez cheler ;
« Je voi sanc , chen m'est vis, de vostre cors couler.
— Sire, ch'est vérité , dit Robastre le ber,
« Que moi et .1. paien venommes de capler.
« Onques mes Sarrasin ne pui en camp trouver
« Qui tant me mefféist, chen vous puis je jurer;
« Mes Dieu m'en a lessié à m'onneur retourner,
« Que j'ai fait le paien mourir et dévier.
« Or me vousisse je tout hui mez reposer.
— Amis, chen dist Gaufrey, je vous feroi saner;
« Hui mes nous en iron u castel reposer. »
Adonc ont fet lor gent vers le castel aller.
Atant es vous Quinart sus le bai d'outremer,
Et coisi nos Francheis vers le castel tourner.
Il a dit à sa gent : « L'en leiron nous aler.?
« Or avant après eus, pour ou castel entrer ! »
Paien ont respondu : « Bien fet à gréanter. »
Ll amiral Quinart si a sa gent hastée.
Pour entrer u castel sunt vers no gent alce.
Gaufrey les voit venir, s'a sa gent apelée.
Adonc a sa mesnie moult bien amonnestée :
« Or avant, bonne gent, pour la vertu nommée!
(c S'en iron au castel jusqu'à la matinée,
« Si les revideron, pour Dieu qui fist rousée. »
Et il ont respondu : « Si soit corn vous agrée. »
iî6 Gaufrey. 3818— 38J1
Et Gaufrey et sa gent s'estoit ja si hastée
Sus le pont du castel estoit toute montée,
Et le portier avoit la porte deffremée ,
Que l'amiral Quinart à la fiere pensée
S'en va devant sa gent plus d'une arbalestée.
Gaufrey a escrié à moult grant alenée :
(c Francheis, que tourne chà pour ta loi henourée ! »
Gaufrey l'a entendu, à la chiere membrée.
Dont tourna le destrier sans nule demourée,
Et a brandi la lanche à l'ensengne ferée ,
Et Quinart contre li broche de randonnée.
Entreferus se sunt sans nule demourée.
Il n'i ot si fort targe ne soit outre quassée,
Et les broignes sunt fortes qu'il orent endossées,
Et les lanches sont roides, nule n'en est froée.
Entreabatu se sunt andui emmi la prée;
Mes Gaufrey sailli sus, si a treite i'espée,
Et l'amiral Quinart ra la soue aprestée;
Ja la fera chascun son compengnun privée.
Premier le fiert Quinart sus l'elme d'Aquilée,
La cuirie dessous li a outre coupée;
Mez I'espée si est de l'autre part coulée,
Contreval l'arméure deschent de tel posnée
De l'auberc li coupa toute la gueronnée ,
.G. et .L. mailez en abat en la prée.
Entresi qu'en la terre deschent la bonne espée.
Plus de pié et demi est en la terre entrée,
Puis escria : a Gaufrey! par ma loi henourée,
te Le castel me lerrez et toute la contrée ! »
Quant Gaufrey l'a oï, s'a' la couleur muée ,
Moult par en a eu grant duel en sa pensée.
Adonc feri Quinart, sans nule demourée,
Dessous son elnie à or oij la chei[r]cle est dorée
Que les flours et les pierrez en abat en la prée.
58)2-5885 GaUFREY. II?
Le paien teurt la teste, qui a la mort doutée;
Mes Gaufrey Ta ataint de si grant amenée
Que l'iaume ii coupa, ne li fist contrestée ,
Et la coife de fer li a outre rasée ,
Si que la destre oreille li abat en la prée.
Sus le gros de l'espaule est l'espée avalée,
Ja en éust l'espaule à tout le bras portée;
Mes trop fu fort la broigne que il et endossée ,
Et l'espée deschent de si grant amenée
A poi n'a le trumel de la jambe coupée.
Coupée li éust, mes l'espée est tournée,
Entre l[i] embati une aune mesurée ;
0 resachier qu'il fist est par mi tronchonnée.
A tant es vous paien , la pute gent desvée :
Ja fust ochis Gaufrey sans nule demeurée.
Quant Hernaut et sa gent est ariere tournée.
Et Robastre, qui a la cuignie portée.
Et s'est féru entre eus la cuignie levée.
Hé Dex! le jour i ot tante teste coupée,
Et l'un mort dessus l'autre abatu en la prée 1
Robastre i feri tant de la hache acherée
Que la gent paiennour a de la plache ostée.
Et a monté Gaufrey en la sele dorée ;
Mes de chen est dolent que il n'a point d'espée.
Une mâche à .i. Turc a hors des poins ostée
Dont il fiert à maint casque entre la gent desvée;
Gui il ataint à coup, tost est sa vie alée.
Et la gent l'amiral estoit esvertuée ,
Il ont monté Quinart en la sele dorée.
Quant le roi fu monté, n'i a fet demourée,
Ains s'en tourna fuiant toute desbaretée.
Et Gaufrey le gentil en a sa gent menée.
Que la nuit les sousprent qui venoit oscurée.
U caste! sunt entré , s'unt la porte fremée ,
I :8 Gaufrey. j88é— 3918
Et ont levé le pont et la bare coulée ;
Or ne doutent assaut une pomme parée.
Et l'amiral Quinart en a sa gent menée ;
Nasier trouva mort, qui gist gueule baée.
Quant l'amiral le voit, s'a la couleur muée.
« Mahom! dist l'amiral, com feite déablée!
«• Qui fu donc si hardi et qui ot tel posnée
« Qui combati à li cors à cors , à meslée?
ce Par Mahom! ch'est chil qui la cuignie a portée,
« Par li est nostre gent morte et desbaretée.
« S'il ne fust, par Maho.m ! la vile fust robée ;
« Il a rescous cheii qui m'oreiile a coupée. »
Nasier en ont porté en la tente dorée,
Si le gueitent la nuit à duel et à criée.
Et Gaufrey et sa gent sunt en la vile entrée.
Venus sunt au paies, lor gent ont desarmée.
Gaufrey fu u paies, où il se desarma,
Et sa gent avec li , que durement ama.
Hernautde Biaulandois Gaufrey en apela :
(c Que feron de Robastre, pour Dieu qui tout forma?
«. Il est si fort navré je croi qu'il en mourra.
« Se ainsi le perdon , grant damage sera :
« Jamez le nostre père de la prison n'istra.
(c Ne le vostre ensement; tous jors i demourra. »
Quant Gaufrey l'a oï, durement l'en pesa ;
De Doon li souvint, son père qu'il ama,
Que Gloriant tient pris en la prison de là.
Venus est à Robastre et si li demanda :
« Amis, garirés vous? Ne le me chelés ja. »
Robastre dist oïl et que bien mengera ,
Et se il a bon vin largement en bevra;
Et Gaufrey li a dit que assez en ara.
Dont fu prest le mengier, Gaufrey le quémanda.
3919— 395^ GaUFREY. II9
Et la famé Grifon, que Gaufrey li donna,
Est venue à Hernaut et si li demanda
S'ele garist Robastre, se bon gré l'en sara;
Et Hernaut respondi que tous jors l'amera.
Et la dame gentil maintenant s'en ala ,
Et vint à .1. escrin et si [le] deffrema,
Et si en Irait une herbe qui si grant bonté a
Qui en ara usé ja mal ne sentira.
En .1. mortier la trible et si la destrempa,
Puis en vint à Robastre et si li en donna.
Si tost comme le ber le col passé en a ,
Il fu sain comme pomme, de chen ne doutés ja.
Quant Hernaut l'a véu , grant joie démena.
Robastre sailli sus, qui goûte de mal n'a ;
La plaie fut raclose, la douleur s'en ala.
« Hé Dex! chen dist li ber, com bonne herbe chi a!
c< Benoite soit la dame qui tele me donna
« Et la terre ensement qui tele herbe porta. »
Très parmi le paies la criée en ala
Que la famé Grifon Robastre gari a.
Et quant Gaufrey l'oï , grant joie démena,
Et Grifon le traître forment s'en aïra ;
Mes son félon semblant moult durement chela ,
Et jura Damedieu , qui le monde estora.
Que se il onques puet, qu'eie le comperra.
Ne garira mes homme quant li escapera.
Adonc vient à sa famé, en chambre la mena :
« Ahy ! pute mauvese, chen qui vous quémanda
a Que vous avés gari chu mauvez ribaut là?
c< Or tost, bailliez moi l'erbe qui si le mechina.
— Sire, chele respont, si soit com vous plera. »
Venue est à l'escrin et si li apporta.
Et Grifon si la prist, qui grant mautalent a,
Et vint à la fenestre qui sus la mer esta,
120 Gaufrey. 59n— 3985
Et regarde la mer qui forment ondoia.
Par moult grant mautalent l'escrin dedens geta ;
La digneté de l'erbe ens u fons la porta.
Or est u fons de Teve, si corn l'en dit piecha,
Et [le] jour saint Jehen, ne le mescréés ja ,
Vient tous jours dessus l'eve, toute coie estera.
Grifes le traïtour fu durement irés
De chen que Robastre est gari et respassés;
Mes pour la baronnie dont vous oi avés
N'osa batre la dame, que cri n'en fust levés.
« Sire , chen dist la dame , chen pour quoi fet avés ,
« Qui geté avez l'erbe qui tant avoit bontés ?
« S'on la pesast mil fois à fin or esmerés,
ce On en donnast tout l'or qui est en chest régnés;
« Si valoit moult miex l'erbe que vous geté avés.
« En paradis terrestre dont Adam fut getés,
« Là en est la rachine, ne plus n'en est trouvés,
ce .L oisel la porta qui fu bien apensés.
ce En sarrazinois est Durginas apelez,
et Et si est en francheis aussi Grifon nommés,
ce II avoit faonné en l'isle Josués,
ce A mon père le dist .1. paien, Malatrés.
ce Mes perez i ala, qui moult fu redoutés;
ce L'oisel n'i estoit pas , en pourcas iert aies,
ce Mon père quémanda , qui tant fu aloses ,
ve Que li .VII. grifonniaus fussent mort et tués
ce Dont chascun n'ot d'aagefors que .v. jors passés,
ce A chascun des grifons fu lors le chief coupez ,
ce Puis fist garder le lieu mon père le sénés
ce Tant que li grifon fust arrière retournés,
ce Et quant vit ses oisiaus'-qui estoient tués,
ce S'ala querre chele herbe où tant avoit bontés,
ce S'en donna sez grifons qui estoient tués ,
3986—4019 GaUFREY. 121
« Et leur bouta es cors ; tant bien fu avisés
« Par la forche de l'erbe revindrent en santés.
« Cheest la première herbe, chen dient li letrés,
« Que Damedieu planta quant il fu dévalés ,
« Quant li angre se furent contre li révélés ,
« Dont furent en enfer leidement dévalés.
— Dame , chen dist Grifon , pour noient en parlés;
ce Que s'ele vausist miex que ne fesoit assés,
« Si la getasse je pour chen que fet avés ;
ce Que ja n'amerai homme qui fâche loiautés,
ce Mez tous jours traïson et fine faussetés,
ce Icheus seront tous jours mi dru et mi privés. »
De chen a il dit voir, le traître prouvés ;
Que de li issi puis Guenelon et Hardrés,
Milon et Auboin, et Herpin et Gondrez,
Pinabel de Sorenche et Tiebaut et Fourrés,
Et Hervieu du Lion, qui sot du mal assés,
Et Tiebaut d'Aspremont, qui fu moult redoutés.
De li issi tel geste dont Kalles fu irés
Et tous les .XII. pers ochis et découpés,
Que Guenelon vendi, oï l'avés assés.
Or diron de Grifon , qui du mal ot assés.
De la chambre est issu dolent et abosmés,
U paies est venu où estoit li barnés.
A tant demandent l'eve, s'asiéent lés à lés.
A lesir ont soupe , bien se sunt saolés.
Que Greillemont estoit en itel lieu fremés
Que il ne doute assaut .il. deniers monnaés.
Quinart li amirant si estoit à ses très.
De .C"^. paiens qu'il avoit amenés
N'en est .L, mile ariere retournés
Qui ne fussent trestous ochis et découpés ,
Et ses .III. frères mors, que Robastre a tués,
Dont l'amiral est moult courouchiés et irés.
122 GàUFREY. 4020— 40J2
Et de Nasier estoit durement abosmés;
Paien en font tel duel jamès tel ne verres.
« Segnors, chen dist Quinart , quel conseil me donrés ?
« Francheis sunt courageus qui sunt iaiens entrés ;
« Il ont ochis Guitant, qui tant m'avoit grevés,
« De sa fille Fauqueite ont fet lor volentés.
« Nous ne les povon prendre s'ils ne sunt afemmés.
— Sire, dist .1. paiens, envers moi entendes:
c< Je vous donroi conseil , se fere le voulés;
« Par le mien ensient, grant profit i ares.
« Prenés vostre mesage, qui bien est enparlés,
« Trestout Tarière ban de vos terres mandés,
ce Entre si qu'à .vu. ans soit le siège jurés ;
« Vos amis et vos frères dez Francheis vengerés. »
Et respont l'amiral : « Bien conseillié m'avés. »
Dont fet fere une letre Quinart ii amirez
Et mande par sa terre, où est sa poostés,
Paiens ne Sarrasins n'i soit plus demourés,
S'il peut porter baston ne il peut estre armés,
Qu'à Grellemont ne viengne, où il est enserrés.
Quant le brief fu escript et il fu séélés,
Son mesage apela, qui ot à nom Baudrés;
Plustostqueurt par montaigne qu'autre cheval parprés.
« Or tost ! fet l'amiral, feites si, en aies,
a S'amenés tout l'esfors de paiens et d'Esclés.
— Sire, dist le paiens, si com vous quémandés. »
Maintenant s'est le glout fervestus et armés.
Puis estu dromadaire isnelement montés,
Puis a prise la lanche, à tant s'en est tournés.
Vers Dordonne la grant s'est droit acheminés;
Mes ainchiez qu'il i viengne, che est la vérités ,
Trouvera tel mesage dont il sera irés.
*D^
Or s'en va le mesage à l'amiral Quinart
4on— 4o8j Gaufrey. 123
Pour querre le secours de païens Achopart.
Vers Roussillon s'en va, là où l'escarbougle art,
A la Tour vint as Femmez, costoie Mauregart,
Où avoit bien .vu. lieues de l'ost à l'Achopart.
Puis regarda Baudré par devers .1. essart,
Et voit venir Tierri sus le cheval liart.
Quant Baudré l'a véu, si tourne chele part ,
En grejois li demande où il va et quel part.
« Vous qu'en avez à fere? dist Tierri le gaillart ,
« Ains me dires qui estes, foi que doi saint Benart.
— Ja sui je, dist Baudré, à l'amiral Quinart.
« Francheis l'ont assailli, que ja Mahom ne gart,
« Mort nous ont Nasier, Guitant et Aridart;
« Ariere ban vois querre de par le roy Quinart ,
ce Pour amener paiens et Turs et Achopart. »
Tierri parla grejois, qui bien le sot parler.
Le paien apela, que Dex puist mal donner:
« Sarrasins, dist Tierri, gardes ne me cheler
« Qui est chil qui Francheis a fet si enserrer,
c( Et qui est le castel dont j'ai oï parler. »
Et Baudré li respont : « Ja ne vous quier cheler ;
« Il fu au roi Guitant, qui moult fist à loer.
ce Mon segnor guerroia tant comme il pot durer;
ce Mes .xxx"^. Francheis, qui dévoient passer
ce Par la terre Guitant dont vous m'oez parler,
ce Vindrent si coiement .1. soir, à l'avesprer,
ce Qu'il pristrent Grellemont qui tant fet à loer,
ce Ochis i ont le roi qui le devoit garder,
ce Puis l'ont fet chierement nostre gent comperer;
a Si vois à Roussillon pour paiens amener,
ce Pour les félons Francheis à martire livrer. »
Et quant Tierri oï si l'afere conter,
Bien soit chen sunt no gent et entent au parler.
124 GaUFREY. 4o86~4it9
Où qu'il voit le paien si li prent à crier :
ce Fix à putain paien, Dex vous puist mal donner!
« Cuidiés vous que je soie Sarrasin et Escler ?
ce Vous alez querre gent pour la nostre grever;
ce Or vous gardez de moi , je ne vous puis amer. »
Donc a sachié le branc qui moult reluisoit cler,
0 paien sus la teste en va tel coup donner
Que desiqu'au chervel li a fet ens entrer ;
Puis li a dit Tierri , que ne li vout cheler :
ce Or povés à lesir vo mesage conter. »
Adonc se va Tierri de grant sens apenser;
Le dromadaire a pris , ne lessa pas aler,
Et puis va au paien ses garnemens oster,
Et a trouvé la letre que le Turc dut porter.
Tierri fu sage clerc , bien sot latin parler,
De chief en chief la lut, bien la sot deviser;
Bien voit que l'amiral fesoit paiens mander
Et comment il vouloit nostre gent démener :
Enserrer les vouloit pour fere géuner.
Quant Tierri l'a véu, si commenche à jurer
Qu'à l'amiral Quinart voudra enqui parler :
Mar a fet nostre gent u castel enserrer.
Adonc osta sa robe, ne la vout pas porter,
Et va chele au paien vestir et endosser,
Et a vestu l'auberc et va l'iaume fremer
Que le paien ot fet à sa sele trousser;
Et puis va le paien sus son cheval trousser.
U dromadaire monte Tierri, qui moult fu ber,
Puis a fet son cheval par delés li troter.
Il dévala .i. tertre et puis prist à monter,
Puis regarde Tierri delés la roche ermier,
Et coisi Grellemont, où est Gaufrey le ber
Et les enfans Doon et les Garin le ber,
Et Robastre le fier, que n'i doi oublier.
4' 20— 41 j 5 GaUFREY. I2Ç
Et voit très et aucubez tout environ lever,
Que plus de .iiiic. en i peut on conter; '
Dont dist qu'au roi Quinart voudra enqui parler.
Vers le tref l'amiral pense de l'esploitier;
Le dromadaire point, qui moult tost sot'aler.
Quant il fu près des loges, si prist à regarder :
La baniere Gaufrey vit au vent venteler,
Et Hernaut de Biaulande, où il aloit parler-
Tierri la connut bien"quant la voit venteler.'
Sarrasin l'ont véu, s'en vont o roi conter :
« Par Mahom ! amiral, joie devés mener,
« Que nous voion Baudré vostre mes retourner;
« Si ameine .i. destrier qui moult fet à loer,
« Et a .1. Franc ochis, par dessus fet trousser.
« Je croi qu'il a oï de nostre gent parler.
— Bien le croi, dist Quinart; il fet moult à loer,
« Moult se paine tous jors de Mahom henourer.'
« Or tost, amenés lei sans longues demeurer,
« Quejevueil son respons oïr et escouter. »'
Paien ont respondu : « Bien fet à gréanter. »
Dont courent à Tierri devant à rencontrer.
Quant il sunt près de li , si prennent à crier :
« Baudré, Mahom vous gart ! qui vous fet retourner ?
« Avez vous point oï de nostre gent parler.?
« Chu destrier enselé où péustez trouver ?
« Et l'omme mort dessus, où le voulés mener.? »
Tierri parla grejois, que bien le sot parler.
Et a dit as paiens qu'il vit lés li ester :
« Vous le sarés moult bien, je cuit, ains l'avesprer.
« Feite^ moi l'amiral à mon segnour parler. »
Et il ont respondu : « Par nous vous fet mander. »
A l'amiral Qumart l'ont fet paien mener.
Tierri voit l'amiral à .1. pilier ester-
Adonques commencha hautement à parler :
126 GaUFREY. 4tj4— 4i8!Î
« Amiral, dist Tierri, Mahom te puist sauver!
a Sire, de nul afere ne me devez blasmer;
a A Roussillon ne pu vostre leitre porter.
ce Delés la Tour as Famez, si corn l'en doit passer
ce Par deiés Mauregart, qui tant fet à loer,
ce Encontrai chest mesage que chi véez tué,
ce Que j'ai fet à m'espée mourir et dévier ;
ce Son cheval vous ai fet chà endroit amener.
ce De Kallon me conta , pour voir et sans fausser,
ce Que le roi Maucuidant, vostre cousin le ber^
ce Avoit fet Kallemaine mourir et dévier,
ce Et je le vous ving dire, sire roy, et conter.
ce Se prenez les gloutons qu'avés fet enserrer,
ce Séurement povés en douche Franche aler,
ce Et vous povés de Franche sire roi couronner;
ce Puis que Kalles est mort, rien n'i devés douter.
— Mahom! dist l'amiral, com porroi esploitier?
ce S'or péusse Francheis de lassus atraper
ce Qui si m'ont fet ma gent leidement démener,
ce Encor péusse je ma perte recouvrer.
— Sire, chen dist Tierri , bien vous soi assener
ce Com vous pourrez Francheis, se voulez, atraper :
a Je me feroi Francheis , que bien le soi parler,
ce Si leur iroi là sus cheste letre porter;
ce Laiens me retendront enquenuit au souper,
ce Et quant il se voudront dormir et reposer,
ce Parmi chele posterne vendroi à vous parler.
ce Si ferez vostre gent fervestir et armer,
ce En dormant lez pourrez lier et atraper. »
Et l'amiral respont : ce Bien fet à gréanter. »
Li amiral Quinart démena joie grant.
Que de Tierri cuida pour voir, à ensient.
Que chen fust son mesage Baudré le mal tirant,
4187— 4-20 GaUFREY. 127
Pour chen qu'il ot vestu trestuit si garnement.
« Baudré, dist l'amiral, servi m'as à talent,
« Qui as mort le mesage et ochis à ton brant;
ce Se poveiez tant fere, par Mahom qui ne m.ent,
« Que j'aie le castel à mon quemandement, '
ce Tant te donroi avoir et fin or et argent
ce Que ne seras mez povre en trestout ton vivant.
— Sire, chen dist Tierri , or n'en soies doutant ,
ce Que les Francheis arez ains demain l'ajournant;
ce Donnés moi le congié, s'en iroi maintenant. »
Et -espont l'amiral : ce A Mahom te quemant
ce Et mon dieu Apolin, Jupin et Tervagant,
ce Qui te lest retourner par ton quemandement. »
A ches mos s'en tourna Tierri le combatant.
Le dromadeire emmaine, qui estoit bien courant,
Et lessa son cheval lez Quinart l'amirant.
.1. paiens passe avant, qui ot nom Rubiant,
Venus est au cheval, parla resne le prent;
Baudré en deschendi , qui estoit m.ort senglant,
Et puis l'a regardé et deriere et devant.
Il estoit son cousin, si l'amoit durement;
Où qu'il voit l'amiral si li va escriant :
ce Monsegnor l'amiral, mal nous est convenant!
ce Ch'est .1. félon Francheis qui par chi est passant,
ce Qui se fesoit Baudré à no gent entendant.
ce Se ainsi nous escape, mes ne seroi joiant.
a Or aprez, mi baron ! n'i alon atendant.
ce Ains qu'il soit au castel ne laiens à garant,
ce II sera traîné , par mon dieu Tervagant ! »
Dont sunt paien montez et Quinart l'amirant.
D'eus n'i ot nul armé, dont chen fu joie grant :
Après Tierri en va .liii"^. et .vii^.,
Dont chescun le menache de la teste perdant;
Mez il ne les douta la montanche d'un gant.
128 GaUFREY. 4221-4254
Il sist u dromedaire isnel et remuant,
Vers le castel s'en va abandonnéement.
Gaufreyfu as fenestrez, qui sunt haut durement,
Et Robastre avec li et Hernaut le vaillant.
Et toute lor mesnie et trestoute lor gent,
Et ont véu Tierri que paien vont cachant.
« Segnors , chen dist Gaufrey, or oés mon semblant :
« Là voi .1. chevalier que paien vont cachant.
« Véés comme il vient tost , pour le Dieu qui ne ment ;
« Il est sus une beste isnel et remuant.
« Se paien ne séussentsus li aucun couvent,
« Ne le cachassent mie s'il ne fust de no gent.
« Or tost! couron as armez, soioji li secourant. »
Et il ont respondu : « A vo quemandement. »
Robastre sa cuirie vesti de maintenant ,
Puis a pris sa cuignie sans nul delaiement.
Et Gaufrey s'adouba entre li et sa gent,
Et furent bien .xx"^., chascun ot auferrant.
La porte ont deffremée 0 le veroul coulant ,
Robastre le gentil issi premièrement.
Et Gaufrey et sa gent maint et quemunalment.
A tant es vous Tierri le chevalier vaillant.
Robastre li escrie hautement en oiant :
(c Vassal, qui estez vous u dromadeire blanc?
ce Sarrasin vous encachent plus de .M. et .vil^. »
Tierri s'est arresté à Robastre le franc.
« Robastre, dist Tierri, ne m'alez ravisant.
ce L'en m'apele Tierri de Monglane la grant ;
« Ja sui je clerc Tierri le hardi combatant,
« A vous m'a envoie Mabile la vaillant.
« Bien orrez mon mesage ains demain l'avesprant;
« Mes je ne puis tenir à vous lonc parlement,
« Que vechi Sarrasins qui chi me vont cachant. »
Robastre l'a oï, moult en devint joiant.
42?î-4288 GaUFREY. 129
Tierri a connéu au parler maintenant,
Dont a dit à Tierri : « Bien soiez vous venant.
« Quant vous m'avez trouvé , vous arez bon garant ;
<c Mes la vostre venue comperront ii Persant,
« Cheli me demourra qui chevauche devant.»
Aprez cheste parole , estez vous l'amirant.
Il escria en haut à sa voit, qu'il ot grant:
« Ahy! dist il, glouton, vous n'irez plus avant,
« Ainchiez retournerez à vostre jugement.
<c Ochis avez Baudré , dont j'ai le cuer dolent;
« Mes vous serés pendu assés prochainement,
<c Et vous et li chetif qui viennent chevauchant. »
Robastre l'a oï , si li saut au devant :
« Amiral , dist Robastre , menachiés bêlement !
« Mar venistes si tost devant la vostre gent ;
« Le cheval vous ameine à vostre jugement.
« A moi est le mesage; je li seroi garant.
« Mar l'avez encauchié, par le Dieu qui ne ment!
« Senescal sui Gaufrey, je vous calens le camp. »
L'amiral respondi : « Ribaut , passés avant,
« Ou je vous ferroi ja u visage devant,
« Si que tuit vostre ami en esteront dolent.
— Amiral, dist Robastre, et je miex ne demant,
« Mez tant i a sans plus que je ferroi avant. »
Dont leva la cuignie Robastre au poil ferrant,
Et va ferir Quinart dessus l'elme luisant;
Mez le paiens guenchi , qui le coup va doutant,
Et la cuignie avale par si fier mautaient
Le destrier aconsieut isnel et remuant,
Si l'a parmi coupé comme .1. raim de sarment.
Et Quinart trébucha à terre emmi le camp.
Robastre se tint coi , n'i est couru noient.
Et Tierri li escrie : « Qu'alez vous atendant,
(c Sire, que n'cchiez chu Sarrasin puant.'*
Gaufrey. 9
150 GaUFREY. 4289—4321
— Non ferol, dist Robastre, si sera en estant. »
Adonques se leva Quinart li amirant,
Et a traite l'espée au poi[n]g d'or fîamboiant,
Et va ferir Robastre sus son bachin devant,
Que pas ne li valut .1. denier vaillissant.
Le chief tourna Robastre, que le coup va doutant.
Par devant le menton va le coup deschendant,
Si que la ganue barbe en va vermeillissant,
Sus la cuirie chiet, mez n'i meffîst noient.
Entresi qu'à la terre va l'espée coulant,
Dessus l'orteil du pié est venu le nu brant,
Damedieu le gari que nel meffist noient.
Moult dolent est Robastre quant a véu son sanc ,
Bien se tient à honni s'il n'en preni vengement.
Et Tierri li escrie : « Robastre, or avant!
ce Se l'eussiez ochis, n'en eussiez noient.
« Gentishons, quel'ochis! et fei delivrement ;
« Ja sera secouru se nel feites errant. »
Quant Robastre a oï Tierri ainsi parler.
Que d'ochirre le roi le va ammonnest[er],
Et il coisi son sanc contre terre voler,
Et voit paiens venir, que Dex puist mal donner,
Venu est à Quinart , la hache fet branler,
Dessus la teste amont le va si assener
Que le hiaume li trenche et tout le capelier.
Entresi u menton n'i lessa que couper,
Et Quinart trébucha , qui ne pot plus durer.
Quant Tierri Ta véu, joie prist à mener;
Il a dit à Robastre : « Bien le ses assener;
« Benoit[e] soit la brache qui tel coup soit donner. »
Et Robastre li crie : « Quinart, or de l'ester!
ce Ne vous caut, amiral, hui mes de vous lever :
a Trop matin vous levastes, tans est de reposer. »
4J22— 4în G AU FRET. IJI
Quant païen ont vétr Quinart lor roi verser,
Adonques es meillors nen> ot qai'espuanter.
Qui donques ks véist et glatir et usler,
Et à Mahommet Tame de lor roi quémander.
Vers les tentez ariere prennent à retoarner;
Mez Gaufrey et lor gent lor vont à rencontrer.
Qui donc véist païens ochirre et découper^
Sachlés à graut merveille fusî li hons preus et ber
Qui n'éust grant paour sans plus de Tesgarder,
As tentez sunt venus chil qui puet escaper^
Pour Sarrasins félons les nouveles conter
Que mort est l'amirans qui tant fist à douter :
« Vechi venir Francheis, à vous viennent capler. )»
Sarrasin l'ont oï, si se queurent armer.
A tant es vous Gavrfrey qui tes vient revider^
Et Robastre 1« fier en fet tant enverser
Que n'en saroie pas le nombre raconter.
Qui véist ches berhaus- et ches tentez verser.
Et ches cordez de soie trenchier et découper.
Paien et Sarrasin se vont toudis armer.
Plus de .xxv"i. se queurent aprester,
Et nostre gent se vont tous jours si bien prouver
Que plus de .xxx'". en ont fet afoler.
La bataille fu grant, pesant et aspre et dure.
Ne d'ujie part ne d'autre nul ne s'i asséure.
A tant es vous Gaufrey à la bêle feiture.
Va ferir un paien de si trez grant ardure
Que tout la pourfendu desi qu'en la chaintilre,
Puis dist une ramposne après à desmesure :
« Tu n'aras de bataille ja-mès à irul jour cure. »
Moult par fu preus Gaufrey et de gentil courage.
Par la bataille fiert sans point de l'arrestage.
132 GaUFREY. 4?U— 4î8é
Chu jour i a monstre moult bien son vassalage :
Chil qu'il ataint à coup la teste lesse en gage;
Sanc, chervele et bouiaus fet voler en l'erbage.
Et Hernaut de Biaulande de ferir ne se targe,
Et Robastre le fier lor ra fet grant damage.
La criée fu grande, le bruit et lechembel.
Gaufrey sist au cheval et courant et isnel ,
Et va ferir .1. Turc qui ot à nom Cadel ,
Que le branc li conduist trez parmi le chervel.
Et Hernaut de Biaulande ra ochis Fanuel,
Et Girart de Vienne .1. paien , Opinel.
Miles le duc de Puille si ra ochis Bredel ,
Renier le duc de Jennes si ra ochis Jopel.
Bien se sunt esprouvé iches .v. jouvenchel;
Mes Robastre le viel en ra fet tel mesel
Que plus de .C. et .xil. en abat u prael.
A tant es vous Gaufrey sus le veron isnel,
Et a mort Libaudras et ochis Mirabel,
Puis refendi Cornifles desiques u musel.
Quant paien ont véu le doulereus mesel,
Dont sunt tournez en fuie par delez .1. bosquel,
Par emprez Greilemont, le nobile castel ,
Puis montèrent le pont qui fu fet à chisel ;
Plus de .1111™. en entrent u castel.
Fermer voudrent la porte li chien puant mesel;
Robastre les cacha contreval le prael.
Se il n'alast si tost, perdu fust le castel ,
Greillemont le castel, qui tant par estoit bel;
Mes Robastre entra ens avec eus u castel ,
Puis leva la cuignie dont trenche le coutel ,
A l'un trenche le bras, à l'autre le trumel.
En une tour se fièrent li encrimé mesel,
Puis ont fremé la porte dessus eus de nouvel.
4î87— 44'9 Gaufre Y. ij^
Et quant le vit Robastre ne l'en fu mie bel ;
Dont jura Damedieu et le cors saint Marcel
Que mez n'en partira , pour vent ne pour oré ,
Si seront hors issu li Sarrasin mesel.
Robastre fu à Puis , si garda le caste! ,
Et Gaufrey et sa gent font dehors lor chembel.
Or furent nostre gent avec Gaufrey u camp
Qui fièrent sus paiens bien et hardiement.
Paien voient Gaufrey qui si s'aloit aidant,
Les cous que il départ vont durement doutant,
Voient qu'il n'ont segnor qui lor soit aidant,
Par delez Grellemont s'en tournèrent fuiant.
Etsunt .xiiiim. li félon souduiant.
Et Gaufrey les encache sus .i. cheval courant;
Entre paiens s'embat abandonnéement.
Plus de .VII. en abat devant li ens u camp ;
Dont paien furent moult courouchîé et dolent.
Lors saillent à Gaufrey et deriere et devant,
A lor lanches li vont si s'espée atrapant
Que lever ne la pot le ber ne tant ne quant,*
Et l'ont jus abatu de son cheval courant.
Pris l'ont et retenu li paien mescréant.
A tant es vous Hernaut de Biaulande la grant.
Et Girart de Vienne le hardi combatant,
Et tous les .XI. frères à qui Dex soit aidant,
Et plus de .xvm. qui sunt de nostre gent.-
Entre paiens se fièrent par leur efforchement ,
Là en ont abatu plus de .M. et .vii<^..
Et ont Gaufrey monté sus .1. cheval courant ;
Et quant fu à cheval, si a sachié le branc,
A destre et à senestre va durement caplant.
Si bien s'i est prouvé entre li et sa gent
Paiens ont desconfis par lor efforchement.
1^4 GaUFREY. 4420— 44U
Vers la mer vont fuiant abandonnéement,
Mez il n'i ont trouvé ne barge ne chalant.
En la mer sunt entrez plusors et li auquant;
Mez ne sevent noer, raal lor est convenant,
Droit au fons de la mer sunt alez maintenant ;
Chil qui sunt bien armés estoient plus pesant.
Et sus le rivage ot merveilleus caplement.
Moult fu grant li estour sus le rivage et fier,
Grant noise i oïssiés et de fer et d'achier.
Que de Turs i avoit plus de .1111. millier,
Qui ne vouloient pas dedens la mer noier.
Envers la nostre gent se défendent com fier,
Quant devers le castel ne peurent reperier.
Lors véissiez estour et merveilleus et fier,
Tant païen et tant Turc mourir et trebuchier.
Qui là véist Gaufrey le hardi chevalier.
Comment il les ochist à l'espée d'achier,
Remembrer li péust d'un vaillant chevalier.
Et Hernaut de Biaulande ne s'en fet pas proier,
Et Girart de Vienne et Milon le guerrier,
Renier le duc de Jennes et le petit Renier,
Qui fix estoit Doon , frère Gaufrey le fier.
Chascun i feri bien de l'espée d'achier.
Tous ont fet li paiens mourir et dévier,
Fors seulement que .C. et bien demi millier
Qui ont crié merchi Gaufrey le chevalier,
Et dient qu'il cresront en Dieu le droiturier
Et qu'il lor aideront le resne à gaaignier.
Gaufrey les fet lessier, qu'il ne les vout touquier;
Tout droit vers Greillemont retournèrent arier.
L'avoir en font porter maint cofre et sommier.
Hé Dex! le jouri ot conquis tant bon destrier.
Tant escu et tant elme , tante lanche d'achier,
44n— 448j GaUFREY. I55
Tant riche paveillon qui fu de soie chier,
Et tant hauberc safré et tant espié d'achier,
Que paien aporterent, li félon losengier.
L'argent et les chevax, qui lez vousist prisier,
Valent miex que Paris et Rains l'archevesquier.
Si en ont tout porté u castel hebergier.
Gaufrey li gentis bons ens u castel entra,
Et Hernaut de Biaulande avec li chevaucha,
Et tous les .XI. frerez que durement ama.
Moult fu grant li escot que chascun gaaigna ;
En Grellemont entrèrent, nul ne le devéa.
Robastre y ont trouvé , qui la tour bien garda.
Là où paien estoient qui enclos furent là.
Gaufrey vint à Robastre, moult bel le salua,
Et puis tout maintenant à Robastre dit a
Que les gens sont lassus et pour quoi les gueita.
« Sire, chen dist le ber, par Dieu qui nous forma,
(c Tant a paien entour ja nombre ne sera;
« Comment les aron nous.? Qui me conseillera.?»
Et Gaufrey respondi qu'assés tost les ara.
Il demanda le feu , et l'en li apporta.
Et Gaufrey le gentil maintenant l'aluma
Si près que à la porte la grant flambe en a!a ;
La porte est alumée, moult durement flamba.
Robastre prist sa hache , là sus amont monta ;
Le premier qu'il ataint , Roboin encontra,
Desi qu'en la chainture le fendi et coupa.
Et jDuis feri en troque et de chà et de là.
Ja si très petit coup parmi eus ne ferra
Qu'il n'en abate tant com la hache ataindra.
Et je que cheleroie? La tour en délivra.
Si comme ils deschendoient , Gaufrey les délivra
Entre li et Hernaut et sez frères qu'ama.
Ij6 GaUFREY. 4486— 4Jî8
Maudis soit icheli qui ains en escapa 1
L'avoir ont assemblé, Gaufrey le quémanda;
Nus hons n'en vit autant ne jamès ne verra,
Miex vaut que .vu. chitez, qui à droit le nombra.
Et Gaufrey le gentil Grifon en apela.
ce Frère, chen dist Gaufrey, savez que l'en fera?
« Chest avoir vous leiron, si com vous orrés ja.
« Frère , chen dist Gaufrey, entendez ma reson,
« S'orrez en quel manière chest avoir vous leron.
a Nous en iron demain tout droit à Roussiilon ,
« Et prendrommes les terrez de quoi j'ai fet le don
« Mez frerez que chi voi , dont chascun est preudon.
« Si menez de l'avoir assez et à foison ;
« Un présent en ferez au roi de Monloon,
(c Et menez biaus despens, nous le vous quemandon.
« .XXX"^. soudoiers requérez à Kallon,
c( Et nous lez pareron à lor devision.
« Et si contés au roi, pour Dieu et pour son non,
« Comme e>t emprisonné le mien père Doon
o Et Garins de Monglane à la fiere fachon ,
<c Et li nommez les terrez que nous conquis avon :
« Nantueil et Vantamise, Dordonne, Roussiilon,
(c Riviers et Grellemont et la chit d'Amandon. »
Et quant le ber Tierri entent cheste iechon ,
Il est passé avant sans nule arresteson.
Et a dit à Gaufrey : ce Bessiés vostre reson.
« Sire Hernaut, dist Tierri , oez que nous diron :
« A vous m'a envoie et à Girart par non
(c Vostre m.ere Mabile à la clere fachon,
ce .Aymeriet vo fix , que lessei u donjon ;
ce Moult vous ont salué plus que ne vousdison,
ce Puis avons eu neuches, onques n'i ot canchon.
— Comment, che dist Hernaut, pour le cors saint Simon
-— 4JJ1 Gaufrey. 137
Est donc morte ma mère à la clere fachon ,
( Ou mon fix Aymeri , que Dex fâche pardon ?
— Vous sarés, dist Tierri, maintenant la reson. »
Dont a traite la leitre 0 tout le querenon,
Et Hernaut la bailla son chapelain Symon.
Chil la tantost léue desi u bout en son ,
Et a dit à Hernaut : a Par le cors saint Symon!
« N'envoiez ja en Franche secours querre à Kallon ;
« Kalles a tant à fere n'est se merveille non.
(c L'amiral Maucuidant, qui ait maléichon ,
ce A de guerre envéi le riche roi Kallon ,
« Et a o li tant gent onques tant n'en vit on.
« Aymeriet vous mande , vostre fix le baron ,
« Qu'au plus tost que pourrés que secoures Kallon,
« Quant Garins vostre père sera hors de prison,
(c Et de l'autre partie redit cheste lechon
« Que Robastre le fier, que nous ichi voion ,
(C Se peut bien marier quant il li sera bon ,
« Que Pleisanche sa famé re[n] donne le bandon ;
« Ele fu enterrée le jour d'Ascension. »
Quant Robastre l'oî, si dolent ne fu on;
De la douleur qu'il ot quéi en pasmeson.
Gaufrey le releva, qui ot cuer ds lion,
Et quant il fu levé sus ses pieds à bandon,
Si est venu au prestre qui avoit nom Symon.
Maintenant l'a seisi parmi le caperon,
A son col le geta aussi comme .1. mouton;
Ja li ferist la teste au ma: berin peron
Ne fust le preus Gaufrey, qui l'a pris au giron :
« Avoi ! sire Robastre, feitez comme preudon. »
Hernaut li a osté son chapelain Symon :
« Confortez vous, Robastre, pour le cors saint Symon'
<c Ja véés vous ichi tant nobile baron
« Qui demainent grant duel de vostre marison.
138 GaUFREY. 4jn— 4)8j
« Ja nous vient il si bien, merchi Dieu et son non,
« Que l'amiral Quinart si desconfit avon,
« Et tant avon conquis, n'est se merveille non.
« Or pensés com Garins soit jeté de prison,
« Que Gloriant tient pris , li amiral félon ,
« Entre li et Doon, qui moult est gentil hom.
« Ja n'i aron secours du riche roi Kallon,
tt Se par vostre proeiche hors ne les en traion ;
« Kalles a tant à fere n'est se merveille non.
« Or nous sequeurre Dieu par sa rédemption!
— Segnors, chen dist Gaufrey, savez que nous feron ?
« Vés ichi de l'avoir plenté et à foison ;
« Alon querre les terrez que conquerre devon.
« Sachiés, se vous voulez, assez de gent aron :
« Des soudoiers de Franche manderon par Grifon;
« Il fera mon vouloir, se nous le quemandon.
« S'estion .xxx"^., assez gent serion.
— Frère, assez serés vous, chen li a dit Grifon;
« Assés en arez vous puisque l'avoir avon. »
Puis a dit coiement, que ne l'entendi hom :
« Par icheli Segnor qui estora le mont ,
« Ja n'i ares aïde, secours ne garison ,
c( Ains serés tous ochis , se Dex plest et son non ,
« Dont si aroi Vauclere et la terre environ. »
A tant en sunt montez sus au mestre donjon,
Où l'en ot apresté à mengier à foison.
Assés ont pain et vin et char et veneson ,
Moult furent bien servi par dedens Grellemont;
Puis alerent dormir li chevalier baron
Entresi au matin que chante l'oiseillon.
Par dedens Grellemont fu grant la baronnie.
Au matinet, au jour, que l'aube est esclarchie,
S'estoit toute atournée nostre chevalerie;
4î8é— 46i8 GaUFREY. 1^9
Au paies sunt venu qui luist et reflambie.
« Segnors, chen dit Gaufrey, ne leiroi ne vous die
« Nous avon chi conquis moult riche manantie ;
« A Grifon la leiron, que mon cuer ne het mie,
« Q^Lii nous ira cherquier la Campengne et la Brie,
a Pour querre soudoiers; mestier avon d'aïe.
« Et nous iron sesir et Dordonne et Valie ,
tt Roussillon et Nantueil , oii tant à segnoric,
a Et Grifon amerra toudis la baronnie
« Ichi en son paies, pour fere nous aïe.
— Frère, chen dist Grifon, pour Dieu le fix Marie,
« Anuit à mie nuit me prist tel maladie
a Soustenir ne me puis, par le co[r]s saint Helye !
« Ne ne chevaucheroie pour tout l'or de Hongrie.
« Mez pour chen ne lessiez à fere chevauchie ;
a Ja si tost ne sera ma teste assouagie
« Que par toute Campaigne en iroi querre aïe. »
Puis a dit coiement, que Gaufrey ne i'ot mie :
« Par icheli Segnor qui toute chose crie,
u Ja par moi n'i arez ne secours ni aïe,
a Que s'estiés ochis ne m'en peseroit mie,
« Et toute vostre gent et la vostre mesnie. »
Or oés du glouton que le cors Dieu maudie.
Qui vers ses frerez pense vilaine tricherie.
Et Gaufrey li respont : « Par ma foi , je l'otrie,
a Et je m'en fie en vous, si ne vous desdi mie;
« Bien sai ja ne ferés traïson ne boidie. »
Ahy Dex! de Gaufrey, dame sainte Marie!
Que il ne savoit pas le mal ne la boidie
Que pensoit Grifonnet, que Damedieu maudie!
Qu'avant que soit Caresme ne la Pasque flourie
Fera il tel caudel, ne le mescréés mie.
Dont mainte ame sera hors du cors départie.
j^r, Gaufrey. 4619-465»
a FRERE, chen dist Gaufrey, je vous ai marié,
« Grellemont le castel vous ai en fié donne,
« S'avon les Sarrasins de la terre geté ,
ce Et l'amiral Quinart en bataille maté ,^
« Qui tenoit de Nantueil l'amirable chité. ^
« A Doonnet mon frère en ai le fié donné ;
« Mez encor n'est il pas tout entour aquité.
« Or i voudroi aler; mes itant vous dire ^
« Que pour ichel Segnor qui maint en tnnité,
(c Au plus tost que pourrez soudoiers aùnés ,
« Que vous lez amenez après moi aroutez;
« Et se venés plus tost , ichi nous atendés ,
a Puis iron à Vauclere, où ma dame verres.^
« Les nés sunt aprestées où ma gent passerés.
— Sire , chen dist Grifon , à vostre volerAez. »
Puis dist entre ses dens coiement, à chelé :
(c Par icheli Segnor qui de vierge fu né,
ce Ja secours n'i arez d'omme de mère né. »
Après cheste parole a Gaufrey quémandé ^
Que sa gent maintenant soient errant monte,
a Sire , dient si homme , or soit à vostre gré. »
Qui donc vèist serjans et chevaliers monter,
Et Roba^tre qui a la cuignie porté. ^
Grifon le traltour ont à Dieu quémande ,
De Grellemont issirent et sunt achemine.
Or les conduie Dex , le roi de majesté 1
Au castel d'Aubespain sunt la nuit ostele ,
L'endemain sunt venu à la Henri Ferté ,
Qui fu cousin germain du[c]N aimez le barbe.
Chele nuit sunt à joie avec li ostelé.
Henri avoit .11. fiUes qui moult ont grant biaute,
N'ct plus bêles puchelez en la crestiente.
Gaufrey en apela Henri par amisté : ^
ce Sire, chen dist Gaufrey au courage adure,
46n— 4^8$ Gaufrey. lAi
« Véistez vous piecha du[c] Naimez le séné ?
— Sire , chen dist Henri , par la foi que doi Dé
« II est aveques Kallon , qui a le cuer iré '
« Que le roi Aquilant l'a de guerre envié •
« Si mande soudoiers par trestout son resné. »
Et Gaufrey li respont : « Pour chen l'ai demandé
« Que h gentis hons est de vostre parenté;
« Or voudroie li nostre fust au vostre assemblé.
a Nous sommez .xn. frères, Dex en soit gracié'
« Mes chi n'en a que .xi., li .i. est demouré '
« Tout droit à Grellemont le castel henouré.
« Le preus Do de Maience nous a tous engendré
« Paien l'ont en prison , li cuvert deffaé, ° *
« Et Garin de Monglane , qui tant a de bonté ;
« Se je vif longuement , il en seront geté.
« La merchi Damedieu , avon ja tant ouvré
« Que nous avon ochis Aquinart l'amiré.
« Et vous avez .11. filles qui sunt de grant bonté, •
« Ch'est Avice et Clarice, qui tant ont de biauté';
« Et veschi tous mes frerez , tous les marieré ,
« Li .1. tout aprez l'autre, quar à Dieu l'ai voué.
« Se Damedieu plesoit et estoit destiné,
« Assener les voudroie et chascun à son gré.
— Sire, chen dist Henri, moult très bien dit avés. »
Doonnet le vassal a Gaufrey apelés,
EtGirart le petit, qui moult ot de biauté.
Gaufrey si a Doon parmi la main combré,
Si li donna Clarice, la bêle au cors moullé,
Et Girart le petit ra il l'autre donné.
Symon le capelain a l'autel apresté.
Messe leur a cantée de bonne volenté
Puis sunt avec Henri ens u paies entré.
Moult ot à l'espouser grant joie et grant baudour.
142 Gaufre Y. -4686—4717
Au paies sunt venus qui estoit paint à flour;
Les espouses ont misez dessous le couvertour.
Henri le gentis bons estoit de grant valour,
Il a mandé sa gent environ et entour,
Tant que il furent bien .x"^. pongnéour.
L'endemain par matin, quant ont véu le jour,
Ont fet entrer la dame en .1. car paint à flour,
Et si montèrent tuit li noble pongnéour,
Puis ont tant esploitié , que le nuit que le jour,
Qu'il sunt à Vantamise, chele chité majour,
Que tenoient paien , la gen Sarrasinour.
La vile ont pris par forche nostre gent par vigour,
Si l'ont Renier donnée au petit le menour;
Renier de Vantamise ot à nom puis chu jour.
Moult par fu grant la forche sus u paies majour.
Par devant Vantamise, chele chité mirable,
Fu moult grant le barnage de Gaufrey le mirable;
Moult par i dist on lais, canchons , notes et fablez.
.L lit orent paré en la chambre avenable,
Et i ot on couchié la bêle 0 le cors sage.
Chele nuit engendra .1. vallet avenable.
Puis ot à nom Berart, moult fu courtois et sage;
Mez Bertran l'ochist puis quant ala u mesage
A Doon de Nantueil, de par le bon roi Kalles.
Segnors, ces canchon qui moult fet à ioer;
Poy est de jougléors qui en sache nonchier.
Che est des .Xll. fis Doolin le guerrier,
De Robastre le preus à la hache d'achier,
Com fu roi de Sulie et du païs plenier,
Et comme il ot u chief la couronne d'ormier
Que li assist Garins de Monglane le fier;
Comme le preus Robastre ochist le roi Morhier,
47«8— 47îi GaUFREY. I45
Qui portoitle perquant aquevillés d'achier;
Comme Garins et Do se seurent bien geter
De la maie prison Gloriant le guerrier,
Où il furent .vil. ans , bien lor dut enuier.
Hui mez à ma canchon retourneroi arier.
Au palez fut moult grant la joie de Renier,
L'endemain oï messe Gaufrey le bon guerrier,
U palez sunt venus nostre baron princhier.
Gaufrey li avenant en apela Renier :
« Biau frère, aler m'en voeil droit à Nantueil le chier
« Que j'ai donné mon frère Doonet le guerrier.
« Feitez vos gens monter, que je voeil chevauchier.
— Sire, chen dist Renier, chen fet à otroier. »
Maintenant sunt troussé et carchié li sommier,
La baniere porta Hernaut le bon guerrier,
Cheli de Biaulandois qui tant fet à prisier.
Par delés Aigremor ont pris à chevauchier,
Et maine si grant gent que bien sunt .C. millier.
A Nantueil sunt venus .1. poi ains i'anuitier.
N'ot pas .11^. paien laiens, au mien cuidier ;
Avec le roi Quinart alerent ostoier.
Gaufrey entre la ville 0 le viaire fier.
Et si frère avec li, à qui Dex voille aidier.
Les paiens qu'ont trouvés ont fet tous detrenchier,
Fors icheus qui se voudrent lever et baptizier;
Puis fremerent lez portez, les veroulsfont sachier.
En la mestre mirande sunt alez hebergier.
Gaufrey li gentis hons qui tant fet à proisier
A Doon apelé, son frère qu'il ot chier :
« Biau frère Doonnet, je vous fes chi baillier
« Nantueil tout quitement et le pais plenier.
« Demain au matinet prendrez vostre moullier,
ce Puis vous iron la terre tout entour aquiter,
« Puis m'en voudroi ariere vistement reperier.
144 Gaufrey. 4752—478$
« Moult m'est tart que je puisse vostre père vengier.
— Sire , chen dist Doon , chenfet à otroier. »
Chele nuit l'ont lessié nostre baron princhier,
L'endemain par matin sunt aies au moustier.
Là espousa Doon Clarice 0 le vis cler,
Et puis sunt reperiés sus u palez plenier;
Li serjant donnent l'eve, s'asistrent au mengier.
.VIII. jors durent les neuchez que font li chevalier.
Au .ixe. se font armer et haubergier,
Desi qu'à R.oussillon ne voudrent atargier.
A Girardet le rous l'a fet Gaufrey baillier.
« Frère, chen dist Gaufrey, soies loial princhier,
« Donnez bien largement à tous vo chevalier,
« Que la nouvele en voist desi au Mont Pellier ;
« Quant Damedieu plera , il vous donra mouiller.
— Sire, chen dist Girart, Dex vous puist conseillier!
« Frère, me voulés vous si feitement leissier?
« Chertez, g'irai 0 vous tout partout ostoier,
« Et aiderai mon père de prison à sachier,
— Frère, chen dist Gaufrey, entendes mon cuidier :
« Ne vous mouvez d'ichi, pour Dieu le droiturier,
« Ains garderez vos terres; près sunt li aversier.
c< Et n'aiez ja doutanche de mon père le fier;
« Hors de prison sera ains le mois de février,
« Que Grifonnet m.on frère, qui moult fet à proisier,
« S'en va en douche Franche querre maint soudoier,
« Où il en amerra plus de .xxx. millier. »
Ahy Dex ! que Gaufrey ne soit le destourbier
Que Grifonnet pensoit, le ouvert pautonnier,
Conques ne se pena de sez frères aidier;
Ains lor mut le traître .1. mortel encombrier.
Or oés du traitre, comment il a ouvré :
A sa famé est venu Grifon le pautonnier :
a Dame, chen dist le fel , or oés mon cuidier :
4786—48.8 GaUFREY. j^c
« En Franche voeil aler querre maint soudoier;
« Quant mon frère Gaufrey vendra chàreperier,
« Dites li que Vauclere pense de chevauchier
« Et que je leur seroi devant à l'encontrer.
— Sire, chen dist la dame, pensez de i'avanchier. »
.XX. sommiers a fet Grifes errant appareilJier,
Dont il a fet les .n. de fin argent carchier,
Et .n. où il a coupes, escueles d'ormier;
Et puis en a fet .x. de blans haubers carchier,
Et les .VI. mainent pailes et maint garnement cbier.
Et fist porter avec .1. tref riche et plenier:
Il fu au roi Quinart, qui moult l'ot jadis chier ;
Robastre le conquist à la hache d'achier,
En l'orrible bataille où il ochist Nasier,
Grifez l'a fet trousser pardessus .1. sommier,
Et dit qu'il le donra Kallemaine au vis fier.
Le traître Grifon n'i a plus atendu,
-XX, sommiers apresta dont chascun troussé fu.
.C. chevaliers a pris, dont chascun ot escu ,
Qui conduiront l'avoir qu'il ne lor soit tolu.
Grifon vint à sa famé , si li rendi salu :
« Dame, je vous quemant au disne roi Jhesu.
— Sire, chil vous ramaint par la soue vertu! »
Grifon beise sa famé, puis monte u bai quernu.
De Grellemontissirent par la porte Cahu,
Vers Franche s'en alerent tout le querain herbu;
Des journées qu'il font n'i ait ja plet tenu.
Tout droitement à Rains la chité sunt venu;
.11. jours i ont esté, au tiers sunt esméu.
A l'oste demanda où il orent ;_eu.
S'il soit rien de Kallon , le bon roi connéu.
:c Sire, chen dist li oste, foi que je doi Jhesu,
x A Montargis est Kalles, Temperere quernu. ')>
Gaujrey. j^
146 Gaufrey. 4819-4851
Quant Grifon entent l'oste, adonc s'est esméu
Le grant quemin tout droit, n'i a resne tenu.
Or chevauche Grifon et son riche barné.
Vers Troiez en Champengne sunt droit acheminé.
Vers la nonne leva une grant oscurté
Que il ont lor chemin perdu et adiré;
.IIII. lieues de terre ont il bien traversé,
•Puis esclarchi le temps, s'ont devant eus gardé.
Une haute montaigne a Grifon regardé,
Avis li est moult bien qu'es nues soit fermé ;
Au pié de la montaigne sunt la nuit ostelé ,
Et ont mcngié de jour, que che fu en esté.
Et quant li baron ont à grant lesir soupe,
Grifon .1. chevalier a tantost apelé;
Ch'estoit .1. traïtour, Dex li doinst mal dehé!
Grifon s'i fie plus qu'en homme qui soit né.
En la cour Kallemaine ot lonc temps conversé;
Grifon en avoit fet son conseil[ler] privé.
« Sire Hardré, dist il, or oés mon pensé,
K Que nous alon déduire , tant qu'il soit aseré,
« En son chele montaigne, se il vous vient à gré,
« Véir se nous verron Troiez la grant chité.
— Sire, chen dist Hardré, à vostre volenté. »
A itant sunt montez, qu'il n'i ont demouré.
Et quant il furent haut, s'unt Troies avisé
Et trestout le pais environ et en lé.
Adonc parla premier le traître Hardré :
ce Hé Dex! dist le traître, biau roi de majesté,
« Qui aroit .1. castel chi endroit compassé,
« Et fust bien à bretesques et tourelez fermé,
a Et puis si fust garni de pain , de vin , de blé ,
ce De char et d'arméures, de chevaliers armé,
a Et puis si fust devant toute crestienté ,
48î2— 488j GaUFREY. 1^7
a Et tous les rois du monde, et eus etlorbarné,
« N'i forferoient pas vaillant un oef pelé.
« Que pléust ore à Dieu le roi de majesté
a Que le roi Kallemaines le vous éust donné!
a II i seroit fermé, ains que l'en fust passé,
« Que vous avez assés avoir et richeté.
« Quant vous serez à Kalle l'emperéor séné
« Et li arez du vostre bien largement donné,
« Vous li demanderés, se il vous vient à gré. »
Et Grifon respondi : « Par Dieu de majesté 1
ce Se poveie tant fere qu'il le m'éust donné ,
« Ains que passast li an i seroit il fremé ,
« Et en seroit encore courouchié et iré,
ce Et si seroit Gaufrey et tout mon parenté.
c( Quant il sera moult bien fet et en haut levé,
ce Hautefueille ara nom , ainsi l'ai en pensé.
— Sire, chen dist Hardré, or avez bien parlé;
« Mez parlés sagement, pour Dieu de majesté;
(( Naimez son conseiller est si endoctriné
ce Et si het plus traîtres que homme qui soit né. »
Et respondi Grifon : a Je n'i donroie .1. dé;
« Que s'il me disoit chose qui ne fust à mon gré
ce Ne que par li me fust le don du roi véé,
ce Je li aroie tost tel caudel destrempé
ce Dont il aroit le cuer dedens le cors crevé;
ce Ne ja, puis que seroi Kallemaine acointié,
ce N'i ara .1. preudcmme à la court demouré
ce Qu'il ne soit , se je puis , de traïson reté. »
A itant l'ont lessié , si s'en sunt dévalé.
Au pié de la montaigne sunt la nuit ostelé.
Chele nuit ont dormi tant qu'il fu ajourné,
Puis se sunt mis à voie et sunt acheminé.
Tant chevauchent ensemble tout le chemin ferré
A Troies sunt venus, moult l'orent désiré.
,^8 GaUFREY. 488é-49'8
Et la gent de la ville li ont dit et conté
Que le roi devoit estre à Paris la chité;
Et quant Grifon l'entent , forment li vint à gre.
« Hé Dex ! chen dist Grifon , tu soies aore 1
« Dès ore mes seroi auques asséuré ;
« Kallemaines fera toute ma volenté. »
Ses chevaliers en a maintenant apele.
a Feitez , dist le traître, que je soie escoute : _
« Je vois en douche Franche véir le grand barne;
<c Je diroi chest avoir nous l'avon conquesté ^
« Et que Gaufrey mon frère ne l'a pas conquesté.
(( Ainsi le dirai je quant il m'iert demandé ,
a Et vous , me tesmongniés que je di venté.
— Sire , dient si homme , à vostre volenté. »
Il ont tant chevauchié et tant se sunt hasté
Qu'à .1. mardi à soir sunt en Paris entré.
A I mardi à soir, vers soleil esconsant,
Sunt entrés en Paris, chele chité vaillant.
Vers le paies le roi va Grifes chevauchant;
Mes ne resembla pas enfant à païsant,
Ainchiez resembla bien ou roi [ou] amirant.
Moult fu bel de visage et taillié gentement ,
11 avoit les iex vert et la bouche riant ,
Le nés ot lonc et droit et fier regardement ,
Les bras gros et nervus et lez poins ensement.
Moult bien li sist l'espée qui au coste h pent.
Et li cheval sous li estoit de tel semblant :
L'un costé avoit taint aussi comme arrement,
Et l'autre resembloit coton , tant estoit blanc;
Une petite corne avoit u front devant.
Le cheval Cornuet l'apeloient la gent;
Robastre le conquist en l'estour qui fu grant
Par delés Grellemont à .1. félon gaiant.
4919— 495 ï GaUFREY. I49
A la faîne Grifon le donna pour itant
Qu'ele l'avoit gari d'une plaie moult grant.
Grifon se sist dessus, qui bien semble amirant;
A moult grande merveille le loeient la gent.
Ches damez l'esgardoient de lor soliers plus grant,
Et dist li une à l'autre souefet bêlement:
« Qui tel ami aroit bien aroit son talent ;
« Moult est liée la dame à qui il est amant. »
Mes poi sevent de li le cuer ne le talent,
Qu'il veut trair ses frères, qui tant ierent vaillant.
Ja fera tant à Kalle par son encantement
Que tel don li donra l'emperere puissant
De quoi aprez mourront mil chevaliers vaillant.
Et Kalles l'emperere en fu puis moult dolent,
Ainsi com vous orréi en la canchon avant.
Grifon le maléi en apela sa gent.
Ses chevaliers apele en basset coiement :
« Vous demourrez ichi , que je le vous quemant ,
c< A chest grant ostel paint que véés là devant ,
« Quiex Symon de Pontois, mon oste le vaillant.
« Quant Kalles m'adouba et Gaufrey ensement
« Ettousmez autrez frerez, là fusmes ostelant. »
Et il ont respondu : « Tout à vostre talent. »
En l'ostel sunt entré dant Symon l'Alemant.
Quant li oste les vit, si leur fist bel semblant.
Et a dit à Grifon : a Biaus ostez , bien veignant. »
Et Grifon li demande de Kalle le puissant
Comment il le fesoit, com li est convenant.
« Merchi Dex, dist li ostez, il le fet gentement. »
QuiEX Symon de Pontois s'est aie hebergier
Grifonnet le traître, que Dex doinst encombrier!
Chele nuit se sunt fet richement aeisier,
Jusques à ichele eure que le jour dut raier.
ÏJO GaUFREY. 4952-498J
Et Grifon s'atourna et tuit si chevalier.
Ses serjans a lessiez en son ostel arier,
Ses chevaliers mena, qu'il n'en vout nul lessier,
Et si mena d'avoir carchié .liil. sommier
A donner à Kallon pour son don otroier.
Sur son poi[n]g ot le glout .1. faucon montenier
Qui fu de .llll. mues, merveilles estoit fier;
Et cheval mi parti ot il pour chevauchier.
Desi au grant paies ne se vout atargier.
Kallemaines le roi est issu du moustier,
En sa compengne fu du^s] Naimez de Bavier,
Et TEscot Guillemer, Berart du Mont Didier,
L'archevesque Turpin et le roi Desier.
Le roi se regarda, vit Grifon chevauchier;
Adonc a dit le roi à Naimes de Bavier :
« Esgarde, fet il, duc, vechi biau chevalier;
« Il ne resemble pas ne couart ne lennier.
— Bien pert de grant parage », dist Naimesde Bavier.
A tant es vous Grifon, qui Dexdoinst encombrier !
Quant Kallon a véu, si deschent du destrier,
Et .1111. chevaliers li viennent à l'estrier.
Kallon a salué, l'emperere au vis fier :
« Chil Damedieu de gloire qui tout a à jugier,
« Et qui a chiel et terre et la mer à baillier,
« Saut et gart Kallemaine, l'emperere au vis fier,
((■ Li et trestous icheus qui de bon cuer l'ont chier;
(c Ses ennemis confunde et lor doinst encombrier! »
Puis a dit coiement : a Moi en gart il premier,
« Que je hé Kallemaine de la teste trenchier,
— Et Dex te gart, amis, dist Kallez au vis fier.
« Comment avés vous nom ? Ne me devés noier.
— Par foi ! Grifon m'apelent serjant et chevalier,
« Que n'ai de toute terre qui vaille .1. seul denier. »
Quant Kalies l'entendit, si respont sans targier :
498j— joi8 GaUFREY. I5I
c< Ch'est nom de traïtour, se Dex me poist aidier;
« Ne doivent pas avoir ainsi nom chevalier.
« Et où fustez vous né ? w dist Kalles le guerrier.
— Sire, droit à Vauclere, je vous di sans noisier,
« Fix Doon de Maience, qui moult fet à proisier.
« Nous sommez .xil. frères qui tous sunt chevalier;
« Chiens nous adoubastez, drois emperere chier. »
Et quant le roi l'oï , si le queurt embrachier,
Et les iex et la bouche li commenche à beisier.
« Amis, dist Kallemaines, pour Dieu le droilurier,
« Comment le fet Doon vo père le guerrier ?
— Par foi , sire , mort est plus a d'un an entier ;
« Puis avon moult eu painez et encombrier,
« Ainsi com vous orrés ains que soit l'anuitier.
— Amis, chen dist le roi, or ne me chelés ja
« Se tout le vostre père est mort, qui tant m'ama.
— Oïl, sire, dist il , par Dieu qui tout forma.
— Et de Gaufrey, ton frère , di moi com se prouva. ^>
Et Grifon respondi, qui moult de mal pensa :
« Sire, Gaufrey mon frère, par Dieu, honni nous a.
« Dès qu'il fu chevalier, si fort se desréa
« Que moi et tous mes frères tous ensemble lessa.
« .1. roi a en Sulie que l'en li enseigna,
« .1. félon Sarrasin, qui onques Dieu n'ama;
« Chil a nom Gloriant: mon frère à li ala.
« Ne soi quel vi déable Gaufrey encanté a,
« Que devant trestous nous Damedieu renoia,
a Et au roi Gloriant pour servir s'en ala;
« Et moi et tous mez frerez , dont chascun bonté a ,
« Par le païs alasmes et de chà et de là ,
« Tant qu'à Damedieu plot , qu'à droit nous amena
« Tout droit à Roussillon, où tant paiens esta.
« Moult fu grande la paine que endurasmes là.
152 GaUFREY. joi9~josi
(c Et je que en diroie ? Chascun tant s'enhana
« Que paiens desconfismes, nisun n'enescapa;
« L'amiral ochis fu, ne le cheleroi ja.
« Le pais estoit grant, .v. réaumes i a;
« Mes frères les donnei, chascun riche terre a.
« Puis nous en revenismez par chel païs de là,
« Moi et chu grant baron que véés ester là.
o .L castel , Grellemont, mon cors reconquesta ,
ce Et le fort roy Guitant rochist chel frans hons là ;
« Hardré est apelé , en li grant bonté a.
« J'ai la fille Guitant espousée piecha,
((■ U castel est remese à Grellemont dechà;
« Mez il n'est mie mien , .1. de mes frères l'a.
« J'ai fet mon serement à Damedieu piecha
« Que jamez à ma famé mon cors n'adesera
« S'arai aucune terre ou de chà ou de là :
a De l'avoir ai assés que mon cors conquesta. »
Quant le roi l'a oï , moult hautement parla ,
Et a dit à Grifon : « Amis , or entens chà :
« Pour l'amour de ton père Doon , qui tant m'ama ,
« Marescal de Champengne serés, n'en doutés ja.
— Sire, vostre merchi », Grifon respondu a.
Entresi à son pié maintenant l'enclina;
Mez le roi fu courtois, [amont] le releva.
Grifon le traïtour, qui Dex doinst en[com]brier,
A rechéu le don, voiant maint chevalier;
Marescal de Champengne l'a fet Kalles le fier.
Sachiez il ne plot mie à Naimes de Bavier :
Grifes redouta moult du[c] Naimes de Bavier;
Paour a ne li nuise envers Kallez le fier.
Il est passé avant, que n'i vout delaier.
Si li avoit tendu son faucon montenier
Qui fu de .llii. muez, merveilles estoit chier.
J0J2— 5o8î GaUFREY. 153
c< Tenés, sire, dist il, miex emploier ne quier. »
Et Naimez respondi : « Ja ne le quier baillier. »
Et Grifon li a dit, que ne vout delaier :
« Trop estes orgueilleus quant nel dcngniez baillier. v
A Berart le tendi, cheli du Mont Didier,
Et le duc si le prist, ne s'en fist pas proier.
Et moult l'en merchia de bon cuer et d'entier.
Et jura Damedieu, le père droiturier.
Conques mez nul oisel ne pot si emploier,
Que jamez pour nul homme ne le voudra lessier.
« Sire, vostre merchi » , chen dist le pautonnier.
Adonc fet destrousser tous les .1111. sommier,
Et a fet .1. chier paile dessus l'erbe couchier.
Qui donc véist henas et grans coupez d'ormier,
Et besans et deniers hors des cofres sachier,
Et meitre sus le paile qui estoit sur l'erbier.
Kallemaines le roi, qui Franche ot à baillier,
N'ot pas tant de vessiaus , chen vous os tesmongnier.
Et puis a fet Grifon destrousser li sommier
Qui portoient le tref qui fu Quinart le fier;
Grifon l'a fait estendre à terre sus l'erbier.
Puis a fet la coIo[m]be hors du cofre sachier
Que l'en metoit en .111. quand on veut chevauchier ;
L'une entroit en l'autre comme on fet en cloquier.
La première dessus estoit d'ivoire chier,
La seconde colo[m',be si estoit de sipier,
D'un fust qui a nom cipre, qui merveillez est chier;
De pierrez précieuses i avoit .1. millier.
Si ot .1. escarbougle qui moult reluisoit cler.
Grifon a fet le tref encontremont drechier :
« Sire roi, dist leglout, par Dieu le droiturier,
« Je vous doins chestitref premier au commenchier.>
Et quant le roi l'oï, n'i ot qu'esléeichier :
ce Grans merchis , dist le roi , refuser ne le quier. »
154 GaUFREY. jo8ô-ni7
Une coupe a donnée au preus comte Enguelier,
A Turpin l'archevesque .1. branc fourbi d'achier:
E!e ot nom Hautemise, et fu au roi Turfier.
« Par foi ! chi a preudomme', chen dient !i princhier.
— Voire, chen distleroy; Dex legart d'encombrier! »
Et Grifon dist en bas, c'om ne l'oï noisier :
« Ains le chief de .vu. ans, se je puis esploitier,
« Vous vendrei la desrée .i. esterlinc entier;
« Vous ne connoissiés mie encore mon cuidier.
« SlRE , chen dist Grifon, por Dieu qui fist le glai,
« Je vous aim durement et encor plus ferai,
« Et largement du mien encore vous donrai ,
« Que dessus Sarrasins parforche conquerrai.
« Quant je ving chà à vous, par Campengne passai;
« Une montaigne roide que sus destre trouvai ,
« Pour chen que pointn'ai terre ,' forment la couvoitai.
a Se me donnez la monte, .i. castel i ferai;
« Hautefeuille ara nom, ainsi esgardé l'ai.
« Tous les jours de ma vie vostre homme en serai ,
« En toutez loiautez vostre honour garderai.
— Par foi! dist Kallemaines, et je le vous otroi;
« Si vous en fes le don , ja ne m'en desdirai.
— Sire , chen dist Grifon, par le Dieu qui ne ment,
« Donné m'avés .1. don dont preu vous vendra grant. »
Puis dist entre ses dens, que nuli ne l'entent :
« Cheli qui a deniers fet auques son talent. »
Après cheste parole montent u mandement,
Et Naimes s'apensa d'une boisdie grant.
Grifon a apelé , si li dist maintenant :
« Moult merveil, Grifon , par le corps saint Amant ,
« Que Gaufrey a ouvré issi vilainement.
a Or me ditez, amis, ne me chelés noient,
î"8-îi49 GaUFREY. w.
« Combien a qu'il ala servir roi Gloriant ?
-- Sire che a dit Grifes, à feste saint Vinchent. «
Aprez cheste parole s'en part Naimez à tant.
^I. des chevaliers Grifez vit seur .i. cheval blanc,
tt Naimez le bon duc si le va aresnant :
« Or me ditez, biau frère, pour Dieu omnipotent,
« Combien a que partistez de Gaufrey le puissant?
— Sire , chen dist ichil , à feste saint Jehen ,
«Que .III. semainez n'a au jour d'ui seulement »
Et quant Naimez l'oï , moult se va merveillant.
Adonques sot il bien de voir, à ensient,
Que Grifes a menti à Kalles le puissant.
Naimez vint à Kallon, parmi la main le prent;
Ja h dira nouvelez de son conseillement.
«Sire, chen dist du[s] Naimez à la barbe flourie,
« \ ees vous chei Grifon à la chiere hardie ?
« Miex semble traïtourque hons qui soit en vie
« Marescal l'avés fet de Campengne et de Brie • '
« Or veut lever castel et meson bateillie :
« Chen n'est pas pour noient , se Dex me benéie •
« En son cuer a pensé aucune felonnie
« Dont vous serez dolent, s'esles gairez en vie »
Et Kalles li respont : « N'en donroie une aillie.
« Je ne pris son poveir une pomme pourrie ;
« Que , se il me fesoit aucune felonnie ,
« Tost et isnelement li aroie merie.
« Or m'en lessiés chevir, ne vous en mellés mie.
— Sire, chen dist du[s] Naimez, et je le vous otrie.
« Sire, chen a dit Naimez, quant vous vient à plesir
« Et que par mon conseil ne vous voulés soufrir '
« Que ne fachiés du tout chen qu'avés en désir
« Foi que doi Damedieu, je m'en doi bien souffrir
156 GaUFREY. jijo— J182
ce Vous estes mon segnor, je vous doi obéir;
« James ne m'en orrés .1. seul mot [rejtentir. »
Kallemaines le roi ne se vout alentir,
Ains est arier venus delez Grifon séir.
Donc a parlé Grifon, que Dex puist maléir!
ce Sire, dist le traître, s'il vous vient à plesir,
« Les ouvriers manderoi qu'à moi voudront venir
« Pour ma besongne fere et mon castel bastir;
« Chascun sera paie du tout à son plesir. »
Et Kalles li respont : « Bien le voeil obéir. »
Le traître Grifon ne'se vout demourer,
Ains a fet les mâchons tout maintenant mander.
U paies Kallemaine les a fet assembler.
Et il i sunt venus sans plus de l'arrester.
Lés Kallon sist Grifon, qu'il fist semblant d'amer,
Puis a parlé en haut , bien se fist escouter :
« Segnors , chen dist Grifon , or vous voeil deviser
« Pour quoi je vous ai fet par devant moi mander :
« Vechi mon segnor Kalles que je dois moult amer;
« Pour chen que il me voit si en grant bien prouver.
« M'a ichi quémandé moult grant terre à garder.
« Marescal de Champengne m'a fet Kalles le ber;
« Mes n'ai point de castel pour la terre garder.
« Or m'a fet mon segnor une monte donner
« Où je fere voudroi .1. bel castel fermer.
« Assez avon argent pour fere mâchonner,
« Qui voudra gaaignier ne li estuet douter ;
« Richement le feroi et paier et louer. »
Le mestre des mâchons commencha à parler,
Rogier de Coulombiaus , ainsi l'oï nommer ;
11 a dit à Grifon : « Ne vous estuet douter^,
a Puis que le roi nous veut de chen congié donner^
« A l'ouvrer nous verres richement esprouver. »
5i8j— Î2IJ GaUFREY. i(j
Et Kalles li respont : « Bien le vueil gréanter. »
Puis a dit à Grifon : « Vous n'avez qu'arester;
« Mez faites vostre gent devant acheminer,
a Et quant vous ares fet vo besongne aquever,
« Si revenés à moi , qu'à vous voudroi parler.
— Sire, chen dist Grifon, de chen n'estuet douter;
« Que, par cheli Segnor qui tout a à sauver,
« Il n'a nul homme u monde , s'il vous vouloit grever,
« Que tantost ne féisse Campenois assembler
a Pour vous en tous besoins garantir et tenser.
« Ja contre mon segnor ne voudroi voir fausser.
« Je ne voeil pas Gaufrey mon frère resembler
« Qu'abesse la loi Dieu pour Mahom aorer.
« Il est aie servir .1. paien outremer,
« Qui li a fet, espoir, Mahommet aorer.
« Qyi maintient loiauté bien doit en pris monter-
« Bien le m'a fet Jhesus, chen m'est avis, monstrer,
« Que, puis que il me fist de Gaufrey dessevrer,
« M'a fet .1. grant trésor Damedieu conquester,
« Et j'ai assés avoir pour fere mâchonner
« Le nobile castel que me feites donner. »
Naimez commenche à rire quant chen li ot conter
Puis a dit coiement, qu'on ne l'oï parler :
c< Se Kalles me créust , par le cors saint Osmer,
a Vostre afere féist devant tous raconter.
« Je croi que vous voulés mon segnor conquier ;
« Bien resemblés traître en fet et en penser. »
Grifonnet le traître, que Damedieu maudie,
A apelé Kallon, ne leroi ne vous die.
ce Sire , dist le traître, de la vostre partie
« M'est la bêle montaigne donnée et otroïee
a Pour fere le castel et la tour bateiilie,
« Dont vo terre sera séure et enforchie;
I$8 GaUFREY. pié— J249
ce Plus en serés douté tous les jours de vo vie ;
ce Mes je vous pri, pour Dieu qui tout a en baillie,
ce Que, pour maie parole que nul homme vous die,
ce Tant com serai preudomme, nel me retolés mie,
ce N'a moi ne à mes homs, pour Dieu le fix Marie. »
Et Kalles respondi : ce Par ma barbe flourie,
ce Je vous fes serement devant la baronnie
ce Ja n'en perdrez l'onneur ne vous ne vo lignie ,
ce Se traïson ne vient de la vostre partie. »
Quant Grifon l'a oï, s'a la fâche rougie,
Puis dist à Kallemaine : ce Ne vous en doutés mie,
« Ne ferai traïson en trestoute ma vie. »
Après dist coiement, que Kalles ne l'ot mie,
Que, s'il vit seulement plus d'un an et demie,
Onques ne dist parole qui si li fust merie.
Après a quémandé preste soit sa mesnie.
Li serjant de Paris ne s'atargierent mie ;
Qui là vout gaaignier, qu'il ne se repost mie.
Quant il furent ensemble , moult furent grant mesnie ;
.M. et .v^. estoient tous d'une compengnie ;
Hardré les a guiés , que Damedieu maudie.
Et Grifon est monté , qui ne se targe mie.
De li vint Guenelon, qui tant ot felonnie,
Qui vendi à- Marcile la bêle compengnie.
Et Kalles le convoie .lll. lieues et demie.
Au partir le beisa comme l'ami s'amie ,
Et Grifon chevaucha, qui ne demoura mie.
Sa mesnie consieut à Coulombez en Brie,
A Troies sont venus .1. soir après complie.
L'endemain par matin ont lor voieacueillie,
Grifon vint à Chaalons, la fort chité garnie.
Là fu la dure pierre achetée et taillie,
Et mise en des careitez , portée et conroïe
Droitement à la monte, qui est forte et fornie.
jajo— J282 GaUFREY. I59
Là in fet le castel et la tour bateillie.
A mâchonner mist on bien .111. ans et demie;
Souvent a Kallemaines la nouvele oie.
Or leiron du castel dont l'euvre est commenchie,
Si diron de Gaufrey à la chiere hardie ,
Et de Hernaut de Biaulande, à qui Dex fâche aie,
De Robastre le fier à la pesant cuignie.
Quant il orent la terre de Roussillon conquise
Et toute la contrée de Sarrasins vuidie ,
Girart ot Roussillon quitement otroïe ,
Et Doon ot Nantueil , où bien fu emploie ;
Beuvon ot Aygremont, qui bien est bateillie,
Et Renier Vantamise, la chité seignourie;
Et Morant ot Riviers , à la chiere hardie.
Dès or mes vous diron de l'autre départie
Que fist le preus Gaufrey à sen autre mesnie.
Segnors, or escoutez, pour Dieu le droiturier
Gaufrey le gentis homs 0 le courage fier,
Ot .V. resnez conquis sus la gent l'aversier;
Ses frerez les donna , bien les sot emploier,
Fors sans plus en Grifon, le cuvert losengier.
Hernaut de Biaulandois 0 le courage entier
En apela Gaufrey, qui moult fist à proisier :
(c Amis, chen dist Hernaut, parle cors saint Ligier,
« Dèsore fust bien temps, ne le vous quier cheler,
a Que nous repensisson de nos pères aidier,
« Que tiennent en prison Sarrasin aversier.
ce Trop feison, chen m'est vis, les soudoiers targier
ce Q^avés envoies querre par Grifonnet le fier,
ce II sunt à Grellemont, si corn j'ai en cuidier;
ce Ileuques nous atendent, penson de l'esploitier.
ce A Grellemont convient trameitre.l. mesagier
ce Qui sache no mesage bien sagement nunchier,
l60 GaUFREY. p83— 5ÎIJ
« Si les fâche aprez nous errer et chevauchier,
« Et les fâche à Vauclere venir tout le sentier.
« S'avant de nous i sunt . fâchent les nés carchier,
a Et nous nous en iron par chest autre resnier;
(c Mes esgardés de nous qui sera mesagier. »
Robastre saut avant , qui chen li ot nunchier.
« Gaufrey, chen dist Robastre, or oés mon cuidier :
« Vous estez d'une geste qui moult fet à proisier;
« Onques Do vostre père , que tiennent aversier,
« N'ama onques nul jour nul coart chevalier;
« Non doit fere le fis , par le cors saint Ligier!
ce Si le vous di pour chen que ja m'orrés nunchier :
« Kalles a avec li maint couart chevalier,
« Tost les fera Grifon vostre frère baillier,
a Et nous n'en avon cure d'avec nous quaroier :
« .1. seul couart feroit .1. ost descouragier.
« Se vous plesoit, Gaufrey , que fusse mesagier
« Pour querre Grifonnet, li et li soudoier,
« A Vauclere la grant les feroi chevauchier,
« Trestous les plus hardis qui voudront gaaignier,
a Et feroi les coars tourner en Franche arier,
« Que ja d'omme couart ne me quier emblaier. »
Et Gaufrey li respont : « Bien fet à otroier.
« Pensés , pour l'amour Dieu , de nostre gent coitier.
— Sire, chen dist Robastre, ja n'en convient proier.»
Robastre sailli sus, si se queurt haubergier;
Quant il fu bien armé , si monte en son destrier.
Robastre tout armé eh la sele monta;
Gaufrey et ses barons hautement apela :
« Segnors barons, dist il, ne vous esmaiés ja.
a Que Grifon, se je puis, au devant vous sera,
c< Et maint bon chevalier que avec nous vendra,
a Que bien sai que Grifon maint assemblé en a. »
5316-5548 GaUFREY. |6i
Robastre à Damedieu trestous les quémanda;
C'un tout seul escuier Robastre ne mena.
U chemin sunt entrez; nul ne les convoia.
Dex, du gentil Robastre! Pourquoi s'esmut il là r
Que ja à Grellemont nul hom ne trouvera ,
Ne Grifon d'eus aidier nule volenté n'a :
Fere fet Hautefueille, le castel par delà.
Dex garisse Robastre, qui le mont estora;
Quer ainchiez que il voie Gaufrey, que tant ama ,
Ne Hernaut de Biaulande, qui tant de bonté a,
Son père Malabron tant d'ennui li fera
Que onques tant n'en ot ne jamès n'en ara.
A Grellemont s'en va Robastre le baron .
O li .1. escuier sans plus de compengnun,
Au félon traïtour qui Grifon a à non,
Qui leur ot couvenant à la departison
Que querre iroit aide au riche roi Kallon ,
Des soudoiers de Franche amerroit à foison
Pour son père et Garin geter de la prison ;
Mes de chen n'avoit il ne talent ne reson ,
Ains fet fere .i. castel qui Hautefueille a non.
Puis fist il maint ennui au riche roi Kallon.
Segnors, oï avés pour voir, en la canchon ,
Que Robastre le fier estoit fis d'un luiton ;
Il dist voir qui le dit : il fu fis Malabron,
Che est .1. esperit qui Dex donna tel don,
Quant il veut est cheval, quant il veut est mouton,
Oisel, ou pomme ou poire, ou arbre ou poisson.
De chen li donna Dex, nostre Sire, le don
Que il se mueroit en chascune fachon,
Et, quant il li pleroit, il seroit comme .i. hom,
Que il n'aroit si bel en Franche le roion.
Or voudra esprouver, chen dit, son enfanchon
Gaufrey. i j
ï62 GaUFREY. J549-.JJ82
Robastre, qui lonc temps ot esté careton.
Ains qu'il voie Gaufrey, qui tant a de renon,
Li fera moult d'ennui son père Malabron.
Tant esploita Robastre et Aliaume par non
Venus sunt à .1. soir tout droit à Grellemont.
U castel sunt entrés sans point d'arresteison ;
S'unt trouvée Fauqueite , qui fu famé Grifon ,
0 li .XX. chevaliers qui gardent le donjon.
Fauqueite voit venir Robastre le baron ,
Moult bien l'a connéu, si se lieve à bandon,
Puis a dit à Robastre : « Franc nobile baron,
« Bien soies vous venu en nostre région.
« Comment le fet Hernaut et Gaufrey et Doon,
« Et tous les autrez frères qui sunt enfans Doon .?
— Dame, il le font moult bien, merchi Dieu et son non ;
« Salut vous mandent tuit li nobile baron,
« Et hastent durement lor chier frère Grifon
« Qu'il s'en voist à Vauclere, o li maint haut baron.
« Puis que nous le lessasmes bien esploitié avon,
« Que conquis avon terre à moult grande foison ;
« Tous ses frères sunt riches, ja ne vous cheleron.
ce Durement me merveil que je ne voi Grifon;
« Où est il ore, dame, pour Dieu et pour son non ? v
Et la dame respont à basseite reson :
ce Ains puis ne le véismez qu'il ala à Kallon;
c( Mez tant vous di je bien, ja ne le cheleron,
(( Il ne revendra mes de toute la seison.
c( Ne donroit de son père ne de vous .1. bouton :
ce Traîtres est me sirez, onques si ne fu hom;
<c Miex aime .[. traïtour que ne fet .1. preudon.
— Par foi ! chen dist Robastre, grans merveilles oion
ce Est donques traïtour si feitement Grifon?
ce II ne resemble pas à son père Doon,
c< N'a sa mère Flandrine à la clere fachon;
n8j— J4M Gaufrey. 163
« Ains hons de son lignage ne pensa traïson.
(c Mes s'il l'avoit brassé, s'en ara guerredon ,
« Se reperier arier en chest pais poon ,
« Ne ja pour son aide à passer ne leiron ,
« Que Dex nous aidera, en qui nous nous fion,
ce Dame, chen dist Robastre, pour Dieu omnipotent^
« De vo segnor Grifon me merveil durement,
« Que son frère Gaufrey l'amoit issi forment
« A Kalles l'a tramis en Franche la vaillant,
ce Puis nous fist grant ennui Aquinart Tamirant;
(c Dex merchi , je l'ochis à ma hache trenchant,
ce Puis alasmes sesir trestout son tenement.
ce Quant nous d'ichi tournasmes et fusmes départant ,
ce Grifon , vostre segnor, si nous fist entendant
ce Qu'avant que nous fusson chi endroit repeirant,
ce Nous aroit amené maint nobile serjant
ce De la terre Kallon , l'emperere puissant,
ce Pour mener à Gaufrey, outre la merbruiant,
ce Pour Garin et Doon estre hors de tourment ,
ce Que tient en la prison le fort roi Gloriant ;
ce Et Grifon, vo segnor, n'a de tout fet noient :
ce Petit prise Gaufrey ne son efforchement.
ce Or soit [honni] Gaufrey se Grifonnet ne pent.
ce Or iron outre mer maugré son nés devant;
ce Mes de nous se gart bien à no repeirement:
ce Se je puis esploitier, par le Dieu qui ne ment,
ce De cheste traïson ara son paiement. »
Chele nuit jut Robastre u mestre mandement.
L'endemain par matin, à la gueite cornant,
S'est adoubé Robastre et Aliaume le franc;
La dame ont quémandée à Dieu omnipotent,
Et ele eus autresi, et ploura tendrement.
U chemin est entré Robastre droitement;
164 GAUFREY. J4ié-H49
Mes n'orent pas erré .un. lieues tenant
Qu'il entrent en .1. bois qui fu parfont et grant.
Toute jour ont erré jusqu'as vespres sonnant,
Que il n'ont encontre homme qui soit vivant.
Robastre regarda par devers .1. pendant
Et coisi une tour bien feite et bien séant;
.1. larron i manoit, qui moult estoit puissant,
.XXX. larrons avoit dessous li apendant,
Dont chascun le servoit à son quemandement.
Robastre vit l'ostel , moult en devint joiant ,
Qu'il cuida que chen fust meison à païsant
Ou aucun forestier fust ileuc demourant;
Mes il ne verra ja le soleil esconsant,
Se De.x ne li aide par son disne commant,
Que il ara te! duel n'ot tel en son vivant,
C'on li ochisl Aliaume devant ses iex voiant,
Ainsi com vous orrés assés prochainement.
Robastre vit l'ostel, moult le va convoitant;
Il a dit à AliauTTie : « Entendes mon semblant;
« Pongniés à chele tour que là véés séant ,
« Et dites au segnor cui ele est apendant
« Que bel ostel atourt et fâche liéement;
K Je me vueil hebergier dedens son mandement.
— Sire, à vostre pîesir », dist Aliaume le franc;
Lors broche le cheval, que il plus n'i atent.
U castel est entré Aliaume le sachant.
Et trouva les larrons sous .1. arbre séant.
Aliaume les salue bel et courtoisement
De Dieu le gloriex, à qui le monde apent.
Le mestre l'esgarda moult felenessement.
Puis li a escrié : a Mal soies vous venant!
« Moult par estes hardi, sire ribaut puant,
a Quant vous estez venu en nostre mandement.
tt Feites si, deschendés tost et isnelement,
Hîo-uS} Gaufrev. 165
« Bailliés moi le cheval, ne le merrés avant;
a II vous a aporté à vostre jugement,
« Que nul homme qui soit ne vous sera garant.
— Sire, chen dist Aliaume, parlés plus bêlement ;
a Chi vient .1. chevalier par chest bois verdoiant,
« Par moi vous a mandé ostel atournés gent ,
« Que il veut hebergier en vostre mandement. »
Et le mestre respont : « Moult par es bien parlant;
(c Pour quoi ne deschens tu quant je le te quemant ?
— Non ferai , dist Aliaume , que je n'en ai talent.
— Si ferés, dist le lerre, maugré vos dans devant. »
Lors li rua .1. dart que tint par mautalent,
Parmi outre le cors li va outre passant.
Le destrier quéi mort , que ne pot en avant ,
Aliaume trébucha en la court laidement;
Mes il fu preus et viste , si sailli en estant ,
Puis a treite l'espée qui au costé li pent,
Va ferir .1. larron qui ot à nom Herment,
Que le bachin de fer ne li fist tensement.
Desiques u menton le detranche et pourfent.
Mort l'abat en la court par devant Malfeisant;
Puis feri le secont si doulereusement
La moitié de la teste li emporta au branc .
Puis a ochis le tiers et le quart ensement.
Malfeisant l'a véu, à poi d'ire ne fent.
Adonc s'est escrié : « Mar s'en ira atantl »
Dont li coururent sus li cuvert soduiant,
Et Aliaume le ber richement se deffent;
Mes chen ne [li] valut la fueille d'un sarment,
Qu'il li coururent sus et deriere et devant.
Il l'ont u cors navré d'un roit espié trenchant,
Si que le sanc vermeil li vint aval coulant;
Et il s'escrie en haut, que le paies retent :
« Ahy ! sire Robastre, soies moi secourant! »
l66 GaUFREY. J484-Jjié
Robastre l'a oï et l'ala entendant,
Au castel est venu tost et isnelement.
Robastre le gentil a Aliaume entendu,
Qui demande secours dont grant mestier li fu.
Que les larrons li sunt de toutes pars couru.
Et il se deffendoit au brun coutel moulu ;
Mes chen ne li valut la monte d'un festu.
Que il l'ont ens u cors et navré et féru.
Atant es vous Robastre à la porte venu.
Et coisi les larrons durement irascu ,
Et voit Aliaume entr'eus qu'il orent abatu.
Quant Robastre le voit, moult en fu esperdu;
Il a fremé la porte à loi d'omme membru ,
La clef mist en son sain , si est avant couru ;
Mes, ains que li ber soit jusqu'as larrons venu,
Orent ochis Aliaume, dont grant damage fu.
Robastre tint la hache, qui moult courouchié fu,
Es larrons maléis s'est le ber embatu.
En son premier venir a le mestre féru ,
Desiques u braier l'a le ber pourfendu;
Puis en a .il. après par les flans consiéu,
Tout aussi le[s] trencha comme .1. raim de séu;
De .XXV. en a .ix. à terre abatu.
Et li autre s'en sunt fui tout esperdu
En la grant tour quarrée, dont li mur espés fu,
Et ont les huis fremés; grant paour ont eu.
Et Robastre après eus s'en vint de grant vertu.
Quant trouva l'uis fermé, moult en fu esperdu,
A sa cuignie l'a coupé et derompu.
Puis queurt vers les larrons là où les a véu ,
Et lor a escrié : « Mal vous est avenu !
« Mar m'i avés ochis Aliaume le mien dru;
c( Jamez ne mengerai si vous sera rendu. »
jj,7-j549 GaUFREY. 1 67
A icheste parole lor est seure couru,
Et chil li ont lanchié maint faussart esmoulu;
Mes la cuirie est fort , que il avoit vestu ,
Que ne l'ont empirié vaillissant .1. festu.
Et Robastre lor vient, qui grant ire a eu;
Des .XIX. a .xv. à la terre abatu,
Et li .llll. resunt hors de laiens issu,
Et fuient à la porte ; mes poi lor a valu ;
Robastre l'ot fremée, quant s'i fu embatu.
Il aqueurt après eus, que tout esragié fu ;
Damedieu a juré et la soue vertu
Que mez ne mengera si seront tuit pendu.
Aconsuiant les vint devant .1. arc voulu;
Donc se sunt retourné li larron mescréu ,
Agenoulliés se sunt; mes chen n'a rien valu,
Que Robastre à chascun le chief du bu tondu,
Et puis les a li ber tous en la court pendu.
Or n'a il compengnun , fors que du roi Jhesu ,
Qui li soit en aide par la soue vertu
Qu'encor voie Gaufrey, le hardi connéu,
Et Garin de Monglane, son ami et son dru ;
Ains que nul en revoie sera moult irascu.
Au castel perilleus fu Robastre le fier;
Pendu ot les larrons qui si l'ont fet irier,
Qu'il avoient ochis Aliaume l'escuier.
Dont li ber ot tel duel vis cuida esragier.
Venu est à Aliaume, qu'il vit sous l'olivier,
Entre ses bras l'emporte Robastre au vis fier
Amont sus u paies, qui moult fist à proisier.
Et jura Damedieu qu'il le voudra gueitier
Desi à l'endemain qu'il verra escleirier,
Qu'il le metra en terre par delés .1, moustier.
Puis se metra tout seul, chen dit, au reperier;
i68 Gaufre Y. jjjo— n»'
Mes ainchiès li convint d'autre martin pleidier,
Ainsi com vous orrés sans gaires delaier.
Une bière a trouvée, Aliaume i vint couchier
Si armé comme il fu, ne le vout despoullier.
Puis garde en .1. aumeire par dessous .1. solier :
De torches et de chierges i ot plus d'un millier;
Robastre les courut alumer au fouier,
Trestout entour la bière les ala arengier,
Que le castel en fet durement flamboier.
Aisés avoit laiens à boire et à mengier ;
Mes il ne menjast mie pour les membres trenchier,
Tel duel avoit d'Aliaume son gentil escuier.
Armé sist lés la bière que il devoit gueitier;
Endroit la mie nuit a pris à sommeillier,
Dessous son chief a mis sa cuignie d'achier;
Tout armé s'endormi Robastre au vis fier.
Es vous .1. esperit en la sale à ormier,
Che estoit Malabron, son père l'aversier;
Le hardement son fix voudra ja essaier.
Desiques à la bière ne se vout atargier :
Tous les chierges estaint, n'i en vout nul lessier,
Et puis vint à la bière sans point de l'atargier;
En son estant la lieve, si commenche à huchier,
Si qu'il en fet tentir tout le paies plenier.
Robastre s'esveilla, si oï le noisier,
Et a véu la bière en son estant drechier;
Il seisi sa cuignie au bon coutel d'achier,
Venu est à la bière, si la va embrachier.
Et Malabron li fet encontremont drechier,
En la bière se mist pour le mort homme aidier;
Les bras li estendi , va Robastre embrachier.
Et Robastre se prent forment à engoissier,
A loi de campion se prist à escourchier.
A la bière se prent, si commenche à luitier.
5j84-jéié GaUFREY. 169
Par forche l'a getée dessous li u solier,
Par sa forche l'a fet Robastre recouchier,
Et puis si va les torches ralumer au fouier,
Ariere entour la bière les a fet arengier ;
Moult fu grant la clarté sus u paies plenier.
Et Robastre seisi sa cuignie d'achier,
Et jure Damedieu, le père droiturier,
Que s'il voit mez la bière en son estant drechier.
Et mal li vueille fere, que le coraperra chier :
« Aliaume , gesés vous sans vous plus gramoier^
« Et je vous garderai desi à l'escleirier. »
Malabron le luiton a oî le segrel
De Robastre le fier, où tant ot de boufei ;
Bien entent le luiton qu'il n'est pas en effrei.
De la bière est issu , que n'i a fet délai ,
Puis se voutre u paies et tooulle entour soi ;
Devant Robastre vint mué en paJefroi.
Moult fu bien atourné corn cheval de tournoi
11 ot le frain u chief à .1. bouton d'orfroi,
La sele reserabloit dos de poisson marei ;
Moult fu riche la chengle que il ot entour soi ^
De soie sarrasine noire corn carbonnoi ;
Tout aussi estoit noir icheli palefroi ,
Si ot les iex plus rouges que carbon embrasoi
Robastre l'a véu , n'en fu pas en effroi ,
Quer onques a'ot paour ne doutanche de soi ;
Il a dit hautement : « Par foi! merveilles voi;
« D'ont vient en cheste sale si noble palefroi ?
« Il vient gaitier Aliaume, je cuit, aveques moi. >»
Adonques se leva Robastre sans délai ,
Et a pris sa cuignie, et la tint près de soi ;
Vers le cheval en viiit, si s'apoue lés soi.
Il fronche et henist et maine grant desroi,
îyÔ GaUFREY. Jéi7— 56a9
Que tout fet retentir le paies entour soi.
ROBASTRE ot le cheval qui si henissoit cler;
Le paies d'entour soi fesoit tout retinter,
Si qu'il [li] est avis le mur fâche branler;
Mes pour chen ne se vout de rien espuanter :
Damedieu a juré dessus voudra monter,
Qu'ains ne trouva cheval que tant péust amer.
Se Damedieu [che] veut qu'il l'en puisse mener,
A Vauclere la grant pourra plus tost aler,
Pour Gaufrey le guerrier la nouvele conter,
Que Grifon le traître . que Dieu puist mal donner,
Ne li aidera ja tant com le puist grever.
Dont mist pié en l'estrief pour la beste esprouver.
Malabron le luiton se fist adonc muer,
En guise de torel s'estoit fet resembler :
.II. cornes ot u front, lait fu àesgarder;
Ainsi comme torel commencha à usler.
Robastre l'avisa , quant le voit si muer ;
Mez ains paour n'en ot, chen [vous] di sans fausser :
f( Par foi ! dist il, or puis merveilles esgarder,
a Je croi ch'est .1. luiton qu'à moi se veut jouer;
« Mes ja ne me devroit pour nul mal adeser,
« Que j'oï mainte fois au preus Garins conter
« C'un luiton m'engendra, qui moult fist à douter. »
Et quant il ot chen dit, ne se vout arester;
Il a pris sa cuignie contremont à lever.
Venu est au torel qu'il vit lés li ester,
A .II. mains sus le dos l'est aie si fraper
Que, s'il éust aussi féru sus .1. pilier,
Malement fust or dur se nel féist couper.
Malabron le luiton ot fet sa pel enfler,
Robastre n'i forfist l'oreille d'un soûler;
Mes du grant coup a fet la sale resonner.
çé5o-jé8î GaUFREY. 171
Malabron sent le coup, si prent à escumer,
De SCS cornes devant va Robastre assener
Si fort que la cuirie li fet outre fausser ;
Mes le hauberc du dos n'i pot il empirier.
Mes il a fet Robastre en la sale verser
Si que le cuer et cors li a fet resonner,
Et puis courut Robastre sus ses cornez lever
Que par dessus la bière le fet outre verser;
Les torches et les chierges a fet outre verser;
Sa cuignie li fist hors de ses poins voler.
Robastre l'a véu , le sens cuide desver.
En estant est sailli sans point de demourer.
Sa cuignie commenche entour li à taster,
Que le luiton a fet les chierges jus verser
Que Robastre le preus avoit fet alumer.
Malabron n'avoit cure de Robastre grever;
Il ne! feisoit sans plus fors pour li esprouver :
Son hardement voudra véir et essaier.
Robastre ot si grant duel vis cuida forsener,
Quant ne pot sa cuignie environ li trouver;
Dont courut une torche au fouier alumer;
Malabrofi se tint coi tant qu'il dut retourner.
Par le palez commenche Robastre à regarder
Et coisi sa cuignie u paies principer :
Chele part est aie qu'il la cuida combrer;
Mes Malabron son père li saut à rencontrer. .
Robastre l'a véu encontre li aler;
Contre li est venu iré comme senglier,
De la torche alumée l'est aie si fraper.
Par le musel devant bien le sot assener.
Toute li fet la barbe de la torche alumer.
La torche rest estainte qu'avoit fet alumer,
Et Malabron le va de cornes assener.
De si ruiste vertu com ja m'orrés conter;
ry^ GaUFREY. Jé84-J7i(î
Tout estendu le fet ens u paies verser.
Robastre l'a véu , vis cuida forsener,
En estant est sailli à loi de bacheler;
Son père le luiton va as cornes combrer.
Par la forche de li le cuida aterrer;
Mes pour li ne lessa Malabron le troter :
Robastre le gentil a fet forment pener.
Robastre le [baron] à la barbe mellée
Tenoit fort le luiton par la corne quarrée;
Bien savoit que ch'estoit une beste faée,
Pour chen moustroit sus li sa forche et sa posnée
Et Malabron le maine par la sale pavée.
Robastre a à ses pies sa cuignie trouvée,
Il a geté la main, de terre l'a levée;
A l'autre main tint bien la beste deffaée.
Par la corne le tint, qu'il ot grosse et quarrée,
Puis leva la cuignie par moult grant aïrée,
Dessus la teste amont l'en a tele donnée
Que la sale entour li est toute retintée;
Mes onques n'i forfist une aloe plumée,
Que la pel estoit dure comme enclume acherée.
Quant Robastre le voit, s'a la couleur muée :
ce Par foi ! che dist Robastre , cheste beste est faée ;
a Onques si fiere beste ne fu mes encontrée.
a S'atainsisse une enclume, par mi fust tronchonnée ;
« De tex bestes n'a nule en la nostre contrée.
« Hé, Gaufrey 1 gentis bons à la chiere membrée,
« Damedieu vous sequeure et la Vierge henourée;
a Que de moi, chen m'est vis, est l'aïde passée,
<c Quant ne puis justizier cheste beste faée.
« Ma cuignie trenchant ai sus li esprouvée;
a Ne la puis empirier une pomme parée.
« Ains mes si feite vache ne fu u, mont trouvée ;
Î7I7-J749 GaUFREY. 175
« Mes par Dieu! se je puis, ains que soit l'ajornée,
« L'ochirrai, se je puis, à ma hache acherée. »
Adonc a la cuignie par grant ire levée,
Malabron lest aler de la corne quarrée ,
Et Robastre l'ataint par dessous la sainée;
L'en oïst bien le coup de demie louée.
Mes la pel du luiton par estoit si serrée
Que il n'i a forfet vaillant une desrée ;
Mes du grant cop li est sa hache escapée :
En la sale sorti plus d'une bastonnée.
Et la beste s'en va par la sale pavée,
Et Robastre à .11. mains a sa corne hapée,
Et Malabron l'emmaine par la sale voûtée.
Et je que vous diroie? Tant dura la meslée
Que li aube du jour est adonques crevée.
Malabron a le jour véu et avisé ,
Qui u paies entra et li donna clarté.
La vertu de Robastre a moult bien esprouvé ;
Son hardement a moult et prisié et loé,
Pour chen que il ne l'a de rien espuanté.
Que s'il éust Robastre de rien couart trouvé,
Il ne l'amast jamès en trestout son aé;
Mez pour chen qu'il estoit hardi et aduré ,
A dit qu'il li fera d'ore en avant bonté,
Et qu'il ne li faudra jamès en son aé.
Malabron le luiton n'i a plus demouré,
.IH. fois s'est à la terre et escous et voulré;
Lors devint .1. vallet si bel, si achesmé
Et si gent de fachon , si gros et si quarré.
Que bien vous fust avis , de fine vérité ,
Se réussies de près véu et avisé ,
Qu'il n'éust si bel homme en la crestienté.
Lors s'en vint à Robastre, si l'a bel salué :
!74 GaUFREY. j7îo_j783
« Robastre, biau dousfix, moult m'as cueilli en hé;
ce Ne me déusses pas tenir en telvilté,
« Que je sui vostre père dont fustez engendré.
— Par foi ! chen dist Robastre, dont i soient maufé ;
« Orendroit estïés .1. torel tout enflé,
ce Or estes .1. vallet apert et achesmé !
« Moult avés bêle bourde au premier controuvé,
« Qui dites que je sui vo fis en vérité ,
a Et je sui .1. veillart tout canu et barbé !
« Par le mien ensient, .LX. ans ay passé,
ce Et vous estes .1. enfes d'entour .xxx. ans d'aé;
ce Onques encor n'éustes le vostre poil osté.
ce Et non pas pour itant on m'a souvent conté
--c Que .1. luiton m'avoit en ma mère engendré;
ce Quant il veut si est homme ou cheval enselé ,
ce Ou lion ou liepart ou ours encaenné ,
ce Et quant il veut , si est comme . l . homme atourné ;
ce Mes je ne le vis onques à jour de mon aé ,
ce Et se che estes vous , mal soies vous trouvé ! »
Et Malabron respont, que n'i a demouré :
ce Robastre, biau dous fis, chen sui je de verte.
ce Je sui le vostre père; mes ainsi sui faé
'c Que je vois par le monde tout à ma volenté.
Tc Mes que ne fâche mal homme crestienné
ce N'a famé crestienné, si me fu il donné
«i Quant Dex le m'otroia, le roi de majesté ;
^< Et est parfaerie et par sa volenté.
(( Au pui delés Monglane . là vous ai engendré ;
(c Vostre mère en mourut le jour que fustes né.
f( Puis fustes à Berart de Vaucomble amené,
« S'avés son qiiarreton moult longuement esté;
ce Encore i estiez par fine vérité
a Quant Garins vous requist, qui vous fustez donné ,
ce Au temps qu'il ot Monglane par forche conquesté ,
J784-J817 Gaufrey. 175
« Et Mabile sa famé, qui a le cors moullé.
« Et Pleisanche te fist chevalier adoubé.
«Je soi bien ton afere, comment tu as ouvré,
« Et sai bien où Garins est mis et enserré,
« Et Doon de Maience qui a le poil mellé,
« Que Gloriant le roi prist ja dessous le tref
(c A chu jour qu'à Monglane il fu desbareté.
« Or te fes à savoir qu'il sont bien ostelé,
ce Assés ont à mengier tout à leur volenté ;
(c Mes tu ne les verras jusqu'à lonc temps passé,
ce Ainchiès ara ton corps moult de paine enduré. »
Et Robastre respont, quant il l'ot escouté :
ce Quiex .v^. vis déablez le vous ont ja conté?
ce Que se vous l'avïés ore .c. fois juré ,
et Et j'estoie sans plus delà la mer passé ,
ce Et îruisse la prison où il sunt enserré;
ce Je les en osteroie, s'en aient Turs maugré.
ce Mez or vous conjur je, de Dieu de majesté,
ce Et de la sainte Vierge, qu'en ses flans l'a porté,
ce Et de tous les apostrez qu'il ot onques amé,
ce Et de tous les martirs qui furent lapidé,
ce Et dez angres qui sunt en paradis monté,
ce Que ne me mentez pas ; mez dites vérité ,
ce Se vous estez mon père, si com m'avez conté.
— Oïl, dist Malabron, par la grant Trinité! »
El Robastre respont : ce Bien soies dont trouvé ! »
A icheste parole a plouré de pité,
Venu est à son père, estroit l'a acolé
Et il li ensement de bonne volenté.
Estez vous là Robastre à son père acordé.
ce Père, chen dist Robastre , or me dites, pour Dé,
ce Se savez la prison, ne me soit pas chelé,
ce Où Garins de Monglane est mis et enserré,
ce Et Doon de Maience, qui tant a de bonté.
1-6 GaUFREY. j8!8-j8ji
« PERE, chendist Robastre, pour Dieu quine menti,
a Contez moi de Garin , mon segnor le hardi ,
a Se jamez le verrai; pour Dieu , je vous en pri.
<( L'autr'ier, quant de Monglane , nostre pais, parti,
H Jurai mon serement sus Dieu qui ne menti
H Que jamez n'enterroie u pais à nul di
( Devant que revendroit Garins, le mien ami :
< Adonc i revendroie se tant estoie vif. »
Et Malabron respont : « Fol serement a chi,
« Que jamez à Monglane n'irés aveques li.
a Roi serés de Sulie et du pais aussi ;
H Ileuques demourrez et maint jour et maint di;
a Mes Garin verres vous ains .V. ans et demi.
« Mes vous arez avant maint grant estour fourni :
a Gaufrey ara ainchiez tout le païs brui
a Que garde Machabré , un paien maléi;
« Et sera marié ains Gaufrey le hardi,
« Et conquist .lil. réaumez, pour verte le vous di ,
.( De quoi vous ares .i., n'i arez ja failli,
(( Et ses frères les .11., qui suntpreus et hardi.
« Or vueil que vous aiez chi .1. don de par mi :
.( A trestoutez les fois que serés en péril ,
u Et que arez mestier de moi que véés chi ,
« Si vous segniez .lll. fois de Dieu qui ne menti ;
« Le signe de la crois ne metés en oubli ,
'< Puis huchiez Malabron! clerement, à haut cri.
< Adonc me trouvères tout prest et tout garni;
K Que se sus vous avoit .c. mile fervesti,
« Et vous fussiés tout seul et d'armes desgarni ,
*( Il ne vous mefferoient vaillant .i. paresi.
a Ou se vous estïés en la mer en péril ,
K Ou en feu ou en eve ou en prison aussi ,
<( Si vous en osteroie, par foi le vous plevi. »
Quant Robastre l'entent, forment s'en esjoï;
j8j2— 588j GaUFREY. 177
Tost et isnelemenl Malabron respondi :
n Père, chen dist Robastre, la vostre granl merchi,
« Or ai je recouvré, merchi Dieu, .1. ami.
« Par icheli Segnor qui onques ne menti,
(( Encor le comperra Glorians le haï,
« Qui tient en sa prison Garin, le mien ami ,
«■ Et Doon de Maience , qui tant par est hardi. ><
Et Malabron respont, quant chez mos a 01:
(^ Robastre, biau.dous fis , or entent envers mi :
« Ne puis plus demourer, aler m'en vueil d'ichi;
<(■ A cheli te quemant qui onques ne menti.
a Se tu es en péril , souviengne toi de mi ,
K Et garde sus tes iex ne me met en oubli. »
Aprez cheste parole s'est il esvanui.
Robastre se regarde, mie ne le coisi;
Ne soit oij est aie ne en quel lieu verti.
'( Par foi ! chen dist Robastre, grans merveilles a chi ;
(c Ore estoit chi mon père et or s'en est fui. »
Lors a pris sa cuignie, vers la bière guenchi
Où se gesoit Aliaume , si com avez oï.
Robastre le gentil en ses bras Ta seisi ,
Et puis l'en a porté dessous le pin flouri.
A la trenchant cuignie a si parfont foui
Qu'Aliaume l'escuier en la terre embati;
De caillex et de terre moult bien le recouvri.
Puis a levé la main, de Dieu l'a benéi ,
A Damedieu quémande l'ame et le corps de li ,
Et puis est remonté u paies segnouri.
Assez treuve à mengier et à boire autresi :
Lors s'est desjéuné bêlement et seri.
Moult petit a mengié , mes assés but de vin ;
Puis a bouté le feu u paies segnouri ,
Puis deschendi aval et la porte entr'ouvri.
Moult près de nonne fu quant du castel issi,
Caufrey. 12
lyS GaUFREY. j88(5— J9!8
Et le vent est levé qui u feu se feri ;
Le caste] perillex est tout ars et brui.
Et Robastre s'en tourne, son chemin acueilli ,
Pensant va par le bois, qui fu haut et seri.
Du luiton li souvint qui ot parlé à li.
Ne le poeit le ber pour rien mètre en oubli.
Au départir lidist, s'il estoit en péril,
Se .III. fois se seignoit de Dieu qui ne menti,
Et l'apeloit après, que il vendroit à li.
Dont jura Damedieu , qui onques ne menti ,
Que ja jour que il vive ne le fera ainsi,
Ne sus sa séurté n'enterra en péril,
Si ara esprouvé et bien séu de fi
Se le luiton dit voir ou il li a menti ;
Esprouver le voudra ains que parte d'ichi.
Robastre le gentil ne [se] vout atargier,
Malabron le luiton voudra ja essaier ;
Tout maintenant verra s'il li vendroit aidier,
S'il estoit en péril d'ochirre ou de noier.
Il a levé la main, de Dieu se va seignier
.III. fois en .1. tenant , que n'i vout delaier ;
Après, à haute vois , commencha à huchier :
<c Malabron, sire père, que me venés aidier! >.
Après n'éussiés pas conté .un. denier
Quant Malabron li vint devant à rencontrer.
Et quant il l'a véu , sel prist à leidengier :
ce Qu'est chen, fet il, Robastre, fel glouton pautonnier ?
ce Qui vous quémanda chen ne ne-fîst enseignier
ce Que ne me huchissiés pour rien sans encombrier,
ce Se n'estes en péril d'ardoir ou de noier,
a Ou de prison tenir ou de vo chief trenchier ?
ce Adonc vous aiderai de gré et volentier.
ce Or me dites pour quoi vous m'avés fet huchier. »
J9I9— 5953 GaUFREY. I79
Quant Robastre l'oï, ne se vout atargier,
Ains se vint devant li tantost agenouiller.
a Merchi , père, dist il , pour Dieu le droiturier;
« Que sus vo séurté ne m'osoie fier,
ce Ne n'entrasse en péril pour les membres trenchier,
c< Devant que je séusse, père, sans menchonchier.
« Or le me pardonnez, que je le vous requier,
(c Par itel couvenant que ja m'orrés nonchier :
ce Que se jamès m'avient à nul jour dessous chiel
ce Que je plus vous apele se je n'en ai mestier,
ce Que jamez à nul jour ne me venez aidier.
ce Orfeitez de mon corps chen que voudrés jugier. »
Et Malabron respont : ce Bien fet à otroier. »
Dont se resvanuist, si s'en rêva arier.
Que Robastre ne sot ne voie ne sentier.
Dont s'en rêva Robastre parmi le bois plenier,
Droitement vers Vauclere, dont m'oïstez pleidier.
Mes du chemin tenir n'est mie coustumier ,
Ains mes n'avoit entré en ichesti resnier,
Et Aliaume estoit mort, qui le devoit guier.
Et Robastre s'en va parmi le bois plenier,
Une fois va avant, une autre va arier :
Or le conduie Diex, le père droiturier!
Ains qu'il soit à Vauclere, chen vous os tesmongnier.
Se sera fet Gaufrey outre la mer nagier.
Et Hernaut de Biaulande et Milon et Renier,
Et si aront conquis de Sulie .1. quartier.
Or vous leiron ichi de Robastre le fier.
Et, quant lieu en sera, bien sara reperier.
De Gloriantdiron, le fort roi aversier.
Et du roi Machabré, que Dex doinst encombrier,
La beleFlordespine, que ne doi oublier.
Tout droit par Honguerie prennent à chevauchier,
A la chit d'Amandon prennent à cheminer.
iSo GaUFREY. 59n— 59^6
Le roi de Turfanie lor vint à i'encontrer;
Là sunt tous deschendus au grant paies plenier.
Flordespine deschent du bon courant destrier,
U paies sunt entrés, ne se voudrent targier,
Qui fu à Machabré , le fort roi aversier.
Noir fu comme arrement ou meure de meurier,
Si ot A. des iex rouges corn carbon embrasier,
Et l'autre avoit plus noir qu'auré à painturier,
Et si estoit bochu qu'il le convint bessier.
Les pies ot bestornés tous chel devant derier.
Si avoit tex oreilles com ja m'orrés nunchier :
En l'une entrast de blé plus de demi setier,
Quant il pleut ou il naige ou il fet grant tempier,
Sus sa teste les met le paien aversier.
Et je que vous diroie ne voudroie nunchier?
En toute paieniiie n'ot si let pautonnier.
Gloriant le félon l'ama moult et tint chier ;
Venus est contre li, si le va embrachier.
Et le roi Machabré a pris à festoier,
Flordespine la gente a pris à acoler,
Et Maprin d'autre part , son ami qui l'a chier;
Mes la gentil puchele Flordespine au vis fier
N'amoit mie Maprin la monte d'un denier.
Gloriant apela paiens et aversier.
« Roussel, dist Glorians, moult vous povez prisier;
« Or verrai je ja bien se vous m'avez point chier :
« Je vous quemant monter sus .1. courant destrier,
« A la chit Machabré vous couvient chevauchier,
« Dedens la tour Barbel , qui tant fet à proisier,
(i Où Frans sunt en prison , qui sunt félon et fier,
« Qui m'ont fet de ma gent forment apovrier.
« Or vueil que les gardés et qu'en soies portier;
« Qu'il me convient à Mesques errer et chevauchier,
« Et Machabré 0 moi , que j'aim moult et tieng chier,
5987-6020 GaUFREY. lOl
(. Pour Mahommet le grant, que voudroi festoier.
« Et quant nous revendron , les Frans feron jugier ;
« Mourir les couvendra, nus nés puet respitier.
— Sire , dit le paien , bien fet à otroier ;
a Miex les aim à garder qu'à boire n'a mengier. »
Flordespine l'oï, vive cuide esragier;
Dont jura cheli Dieu qui le mont doit jugier,
S'ele puet , ele ira aveques li arier,
Pour Garin et Doon de la mort respitier,
Pour l'amour de Berart, cheli du Mont Didier.
Se le roi lor fet mal et el puet esploitier,
Assés prochainement le comperra moult chier :
Que Berart le courtois ne puet entr'oublier,
Mez s'eie vit .1. mois , chen vous ose affichier,
A Berart son ami se pourra acointier;
A li pourra parler, jouer et dosnoier.
Flordespine monta amont sus .1. solier,
Et trouva Gloriant, le félon losengier,
Et le tret d'une part, prent li à conseillier.
ce Sire, distla puchele, pour Mahom que j'ai chier,
« Francheis suntmale gent , nul ne s'en puet gueitier;
(c Tant soivent de barat, de guile et de trichier,
a Se leur feitez le roi pour garder envoier,
« Ja ne verrez .1. mois acompli ne entier
ce Qu'à leur loi le feront tourner et desvoier,
a Et qu'il les getera de la prison arier.
« Mez se vous voulïés mon conseil otrier,
a Je m'en retourneroi , se vous voulés, arier,
« Et mon ami aussi, Mapriant que j'ai chier;
ce Bien vous cuit les Francheis et garder et gueitier.
ce A poi qu'il ne vous firent l'autre jour moult irier,
ce Quant Huré les ot fet de la chartre sachier;
ce Aveques s'en aloit le cuvert losengier,
« Quant Lionnet les prist , mon chambellenc le fier,
l82 GaUFREY. éo2!— éojî
a Et le fist maintenant ochirreet detrenchier;
« Et je mis ies Francheis en la prison arier.
« Souvent ai oï dire la gent en reprouvier
« Que une bonne gueite ne puet nus esproisier :
« Chil qui se garde bien nul ne puet engignier. »
Et Glorians respont : « Voir ditez, par mon chief !
« Entre vous et Maprin retornerés arier.
— Sire , fet Flordespine , bien fet à otroier. »
Puis dist entre sez dens : « Or ai chen que requier. »
Glorians l'amiral Machabré apela.
« Machabré, dist le roi, à moi entendes chà,
a Pour Mahommet mon Dieu qui le mont estora:
(( Vo fille Flordespine moult bien conseillié m'a;
a Ele dit quant le roi avec Francheis sera
a Et orra lor couvin et à eus parlera ,
« Que moult tost sans doutanche son cuer i tornera,
« Si comme fist Huré, qui me fist traïr ja,
« Quant Doon et Garin de la prison geta.
ex Et les menoit en Franche, quant Lion l'avisa,
« Qui les Francheis ariere en la chartre jeta,
(( Et puis ochist Huré, dont moult bien esploita.
« Je di que vostre fille avec le roi ira,
« Et Maprin son ami, que je voi ester là;
f( .111"^. Sarrasins aveques li merra ;
« Bien soi que le pais plus séur en sera.
« Et quant vendron de Mesques, ma gent s'asemblera;
et Sus Vauclere lagrant, outre la mer de là
a Iron moi et ma gent, que nul n'i demourra :
« Maprion l'ai donnée, qui toute la tendra.
n Sus Kallemaine iron, qui Bremen me tua;
'< Todroi li toute Franche , que plus ne la tendra ;
« Sus l'autel Saint Denis Mahom posé sera. »
Et Machabré respont : « Si soit com vous plerra. »
-cH-6087 Gaufre Y. i8j
Flordespine l'oï, grant joie démena;
Moult est durement lie quant arrier s'en ira.
Chele nuit le lessierent tant que il ajorna.
Le roi de Piconie Glorians appela,
Et son neveu Maprin , que durement ama :
'< Roi, chen dist Gloriant, à moi entendez chà ;
^( A la tour de Barbel aler vous couvendra.
'c Maprin et Flordespine, que je voi ester là ,
'< Iront aveques vous, que nul n'en targera.
<( Lionnet le courtois les clés vous bâillera,
« Vous garderez Francheis , que maie gent i a;
<c Et Maprin mon neveu la terre gardera.
^c A Mesques m'en irai, que mon corps voué l'a ,
H Pour Mahom aorer, qui de mort me garda,
< Quant à Monglane f u , que chil ne me tua
'c Qui la grande cuignie parmi l'estour porta.
^< Flordespine la bêle aveques vous ira ;
•c Quant serai revenu, Maprin l'espousera.
— Sire, chen dist Maprin , si soit com vous plera ;
•< Moult sui lié de m'amie qui avec moi vendra.»
A icheste parole maintenant s'adouba,
Et le roi sarrasin ses armes apresta.
Par dessus la sambue la puchele monta.
Son père Machabré au partir la beisa,
A Mahommet son Dieu la bêle quémanda.
Une grant lieue et plus le roi les convoia.
Au départir qu'il font, Maprin li affia
Que la terre et la chit moult bien li gardera
Tant qu'il soit revenu, que ja rien n'i perdra ;
Et le roi Gloriant d'autre part fiancha.
A icheste parole, Glorians s'en tourna.
'( Fille, dist Machabré, or ne vous doutez ja:
« Quant seroi revenu, Maprin t'espousera,
'< Riche couronne d'or u chief te posera.
184 G AU F RE Y. éo88— 5i
a Et le roi Kallemaine en ta prison metra.
— Sire , dist Flordespine , si soit com vous pieira. x
Puis dist entre ses dens : a Se Dex plest , non fera.
Ja tant comme ele vive avec li ne gerra :
Que s'ele n'a Berart, jamez homme n'ara.
Le roy de Piconie, que le cors Dieu gravent ,
Envers la tour Barbel s'en aloit chevauchant.
Et de l'autre partie, s'en va roy Gloriant,
Pour aorer Mahom, droit à Mesques la grant.
Segnors, à ichel temps dont je ichi vous chant
Fu Kalles à Paris, chele chité vaillant ,
A une haute feste qui fu de saint Florent.
Nostre emperere Kalles se leva en estant,
Ses barons apela, et leur dist hautement :
a Barons, chen dist le roi , or oés mon semblant :
« Conquis avon les terrez desiques à Meilant ,
« Et l'autre jour conquis je le paien Maucuidant,
ft Qui si m'avoit gasté forment mon chasement.
« Nul ne me fet mes guerre, merchi le Roi puissant
« Or en voist en sa terre qui en ara talent. »
Berart du Mont Didier, quant Kallemaine entent,
Isnelement et tost se leva en estant,
Et a dit à Kallon : « Emperere puissant ,
ft Veschi Tierri mon père , d'Ardane le puissant,
a Et le duc de Louvain, .1. vassal avenant,
a Et Turpin l'archevesque, et Doon l'Alemant,
a Li dus Odes de Lengres et Estout ensement,
« Et de l'autre partie, le bon duc Joserant
« Et tous les .XII. pers, fors Naimez le puissant,
ft Et chascun doit la voie droit en Jérusalem;
« D'aquitier fust seison , se Damedieu m'ament.
a Délivrés vos barons de l'or et de l'argent
« Pour fere bons despens assés et iargeraent,
éi2i-éiî4 Gaufrey. 185
« Avec vous demourra du[s] N aimez le ferrant. «
Et le roi li respont : « Par le Dieu qui ne ment ,
« Berart, biau dous ami, je l'otroi bonnement.
« Le matin mouverez, s'il vous vient à talent. »
Et li baron responnent : « A vo quemandement. >
Kalles a fet trousser .11. sommiers tout d'argent.
L'endemain par matin s'alerent atournant ;
Naimez est demouré 0 Kallon le puissant.
Et li baron s'esmurent 0 Dieu quemandement.
Kalles les quémanda à Dieu omnipotent.
Berart du Mont Didier si les conduit devant ,
Droitement vers Bourgoigne, ichele terre grant.
Et je que vous diroie.-* Tant par vont esploitant
Qu'à Saint Gile en Prouvence sunt venus droitement.
En mer sunt esquipé à l'oré et au vent.
Dedens la haute mer si comme il vont siglant ,
Leur seurt une tempeste qui les va esmaiant :
Rompent cordes et veiles et le mast ensement
Souvent ont reclamé Jhesu omnipotent
Que de ses pèlerins li alast souvenant.
Et li vent les demaine et ariere et avant ;
En .111. jors et demi les va si eslongnant
Que plus de .v^. lieuez les va outre portant
Hermenie la grant alerent costeiant,
Et après Morienne, où sunt li Moriant,
Lés l'isle de Rohés alerent traversant.
Tant les mena le vent et ariere et avant
Que il sunt arrivez au paies Gloriant,
Leur nés ont atachiez et les vont aancrant;
Par la terre s'espandent abandonnéement.
Berart a regardé devers soleil couchant,
Et voit venir Maprin et le roi ensement,
Avec eus Flordespine, la bêle au cors sachant^
Et bien .iiii"^. Turs de la païenne gent.
l86 GaUFREY. éi5j— éi87
Bien voit chen sunt paien à lor atournement;
11 en a apelé Turpin le combatant,
Et le duc d'Aquintaine et le duc Joserant.
« Segnors, chen dist Berart, entendes mon semblant :
« Nous sommes arivez entre paienne gent,
« Vechà une grant route qui viennent chevauchant;
« Moult est grant la poudrière que font li auferrant :
« Il sunt plus de .lil"^., parle mien ensient.
a Nous n'avon nules armes fors nos bourdons pesant ;
<c Mes nous ne sommez mie Lombart ne païsant,
« Ains sommes chevaliers hardi et combatant :
« Au besoi[n]g doit chascun prouver son hardement,
« Si que ja jougléor maie canchon n'en chant.
u Chascun n'a c'une mort, pour voir le vous gréant;
« Ains que nous i mouron, nous vendron richement.
« Or ne soit nul de nous ne couart ne faillant ;
« Mes tenon nous ensemble tant com seron vivant,
'( Que, par ichu Segnor à qui le monde apent,
« Se j'eusse vestu le haubert jaserant
« Et eusse en mon chief mon vert elme luisant,
'( Ains que mes retournasse en Franche la vaillant,
'( Donnasse sus paien maint ruiste coup pesant,
ce Conques tant n'en donna ne roi ne amirant.
— Segnors , chen dist Tierri, feitez moi escouter :
'< Nous sommes loins de Franche, dechà outre la mer,
'( Entre paienne gent , que Dex puist mal donner.
« Vous n'avés nul lesir d'entre vous confesser ;
'( Mes trestous vos pechiés vous feites pardonner,
« El tous les pren sus moi, si vous en fes quiter. »
C^ant Joserant l'oï, n'i ot qu'espuanter.
Il a dit à Berart : « Par le cors saint Osmer,
« Encor nous venist miex en Franche reperier
« Aveques nos moulliers , et nos terrez garder.
5i88— é22i GaUFREY. li
« Tous jors l'ai oï dire souvent et raconter
a Que la bonne créanche si fet homme sauver. »
Quant Berart l'entendi , sel prist à conforter :
'i Joseran, dous ami , ne vous devés douter;
<( Encor ne voi je vous ne plaier ne navrer,
a Ne les bouiax du corps par terre traîner,
« Ne en leide prison ne en chartre mener;
« Et non pas pour itant, se Dex me veut sauver,
« Que gentis bons ne doit sa gent desconforter ,
^c Ainchiès doit au besoing au lion resembler,
«■ Et tous ses compengnuns de bien amonnester.
« Se cheus que je là voi devers nous cheminer
(c Nous viennent assaillir ne de noient grever,
« Ja me verres sus eus à mon bourdon capler,
•< Et de ma riche espée maint ruiste coup donner.
'c Qui j'ataindrai à coup, se Dex me puist sauver,
u Au départir n'ara nul talent de canter. »
Et Turpin respondi : « Or vous oi je parier!
'( Qui ne vous aidera , Dex li puist mal donner! »
Et le duc d'Aquintaine , qui moult fist à loer.
Qui fu frère Garin de Monglane sus mer.
Par delés l'archevesque s'est aie acouter.
Et tous les .XI. pers, qui moult font à loer.
Paien et Sarrasin les prennent à viser.
Le roi de Turfanie les prist à aviser.
Aussi fist Flordespine, la bêle o le vis fier.
Adonc parla Maprin, que Dex puist mai donner,
Et apela le roi , qu'il vit lés li ester,
Et les autres paiens, si leur prist à monstrer.
c< Segnors, chen dist Maprin, or povés esgarder :
c( Je voi là chevaliers venir et traverser ;
« li sunt bien .XXX. ou plus, à tant les puis esmer.
« A la guise de Franche se sunt fes atourner;
« Espoir que nostre terre sunt venus espier;
i88 Gaufrey. 6222—62;;
ce Avant que les grans os nous fâchent amener,
« Savoir de quele part il pourront miex entrer :
« Ch'est pour les .11. prisons de la chartre geter,
« Que mes oncles le roi nous a fes quémander.
« Se en lesson cheus chi en lor terre râler,
(c A leur gent pourront bien tex nouveles conter,
ce Avant que fust esté les feroient passer,
ce Et toute Honguerie ardoir et degaster.
ce Orfeites une chose que je vueil quémander :
ce .une. chevaliers viennent chi demourer,
ce Que je vueil Flordespine ichi fere garder. »
D'une grande voidie se prist à pourpenser,
Maprin en apela, que vit lés li ester.
ce Amis, dist la puchele, feitez moi escouter :
ce Chen ne vous lo je mie de tous les Frans tuer ;
ce Q[\e s'il estoient mors, vous savés sans douter
ce Que jamès n'en orroit roi Gloriant parler,
ce Qui va pour Mahommet à Mesques aorer.
ce Ja d'omme qui est mort ne se doit nus vanter;
ce En terre n'en pais ch'est honte du parler;
ce Mes qui vis les péust et prendre et atraper
ce Et en nostre prison les me péust geter,
ce Avec Do et Garin en la chartre ruer,
ce Adonques les péust au revenir moustrer
ce Mon père et Gloriant, que tant devés amer.
ce Et quant il vous verront issi en bien prouver,
ce Et si très richement vostre terre garder,
ce Assés tost vous feront gregneur terre donner.
— Dame, chen dist Maprin, moult bien vous oi parler ;
ce Mes ne soi com les puisse , par foi ! vis atraper,
ce Que se je vois vers eus behourder ne jouster,
ce Ja si poi de ma lanche n'en sarai .1. fraper
ce Que le fer par le corps ne li fâche passer.
— Sire, dist Flordespine, bien vous sai aviser :
éijé— é289 GaUFREY. 189
« Le fer de vostre lanche feitez vers vous tourner,
a Si que du bout deriere les aies encontrer.
« Tous cheus que vous irés à la terre verser,
« Vos gens iront après , qui les iront lier.
« Sus chu mont qui haut est me verres ja monter,
« Que je vous vueil véir les Francheis encontrer,
« Com vous les abatrés tout à plain à jouster;
f( Plus chier vous en aroi , se bien vous voi prouver.
— Dame, chen dist Maprin, bien le vueil gréanter;
« Bien vueil par devant vous mon barnage monstrer :
<c Ja me verres Francheis malement atourner. »
Adonc dist à sa gent, que vit lés li ester :
« Segnors, tournés vos lanchez, jel vous vueil quémander :
'( Metés les fers deriere pour les Frans encontrer,
« Que je ne les vueil pas ochirre ne tuer.
« A ma dame les vueil trestous vis présenter,
a En prison les fera avec les .11. geter
o Que mon oncle le roi nous a fet quémander.
a Quant il sera venu de Mahom aorer,
« Adonques les feron à nos archiers berser;
« Mes venés après moi, je les vueil encontrer.
Prenés cheus qu'abatrai , si les feites lier;
Mes ne lor feites mal , pour les membres trenchier :
Il en aront assés , sans plus , de jéuner,
De .11. jours en .11. jors ne feront c'un disner,
D'un quartier de pain d'orge que les feroi ruer;
En itele manière les feroi je garder. »
Et responnent paien : a Maprin, moult estes ber;
« Onques meillor de vous ne pot armes porter. »
A icheste parole font lor lanches tourner;
Les fers meitent deriere pour Francheis encontrer.
Maprin lasche la resne, lest le cheval aler.
Et le roi après li , qui Dex puist mal donner.
Et .11^. Sarrasin font les chevax tourner,
ic)o Gaufre Y. 6290—6322
Et la puchele va sus .1. tertre monter
Comment fera Francheis trebuchier et verser;
Et Maprin esperonne, qui mouit se vout haster.
Berart du Mont Didier l'a pris à aviser,
Et voit les m.ariniers par delés li ester.
Chascun avoit parpoint ou gambés d'outremer,
Et estoient .xilli., tuit hardi bacheler.
Le mestre de la nef avoit à nom Fromer :
Nul plus fort bacheler ne pourries trouver.
Fors seulement Robastre dont oïstes parler.
Fromer le marinier fist moult à redouter :
Quant voit venir paiens , Sarrasins atroter.
Il va sa grant machue à ses .11. mains combrer,
Par moult grant mautalent la commenche à tourner;
De l'une main en l'autre la commenche à geter.
Ses .XIII. compengnuns fist lés li aùner,
Si les prist de bien fere douchement à prier.
Et quant Berart le vit issi bel achesmer ;
a Sire Fromer, dist il, vous voudrés vous meiler r
— Oïl, sire, dist il, se Dex me puist sauver,
a Ne ja ne vous faudroi tant com puisse durer,
ce Ne tous mes compengnuns que chi véés ester.
— Par foi, chen dist Berart, or vous oi bien parler,
ce Donc sommes nous assés pour paiens encontrer. ^>
A icheste parole lest le cheval aler.
Bera-rt du Mont Didier a brochié Faradin ;
Mes il n'ot point d'escu dont il se soit couvri.
Il tenoit en sa main son bon bourdon fresnin;
Devant sa gent s'en va plus d'arpent et demi.
Et Turpin point après .1. mulet arrabi ,
Et le duc d'Aquintaine rebroche après li.
Salemon , Joseran, chil se sunt escueilli ;
Trestous les .xi. pers, qui estoient hardi.
(Jjîj— 63î6 GaUFREY. 19
Fromer le marinier n'i doi mètre en oubli
Et ses .XIII. serjans, qui estoient hardi.
Après nostre gent vont de grant ire agrami ,
Et Berart point devant son petit arrami.
A icheste envéie vint Maprin contre li ,
Bien le voit Flordespine dessus le mont anti ;
Volentiers regardast la jouste, je vous di.
Maprin besse la lanche, envers Berart guenchi ,
Très par delés l'espaule ileuc le consieui.
Berart fu chevalier, que mie ne quéi ;
La lanche vole en pieches, hors des poins li gali.
Berart tint le bourdon qui fu grant et fourni ;
II le haucha amont et Maprin en feri,
Si très vilainement à terre le flati
.II. des costes u cors li froissa et rompi.
Bien le vit Flordespine dessus le mont anti.
ce Mahom! dist la puchele, riche Dieu segnori,
« Lequel fut chen des .11. qui orendroit quéi .? ',
— Dame, fet .1. paien , par foi! ch'est vostre ami
« Maprin, qui se fesoit orendroit si hardi.
— Baron , dist la puchele , ne ditez mie ainsi :
« J'ai bien véu la jouste du paien segnouri,
« Je soi moult bien pour quoi il li en mesquéi,
« Bien sai que le cheval de dessous -li quéi;
« Et quant le cheval quiet, par Mahom que je pri ,
« Le vassal n'en puet mes qui est monté sus li :
« Ja ne fust trebuchié n'éust esté ainsi. »
Puis a dit coiement , que nul ne l'entendi :
« Bonne gent sunt Francheis , par le Dieu que je pri ;
« Tous jours sunt au besoi'njg courageus et hardi.
« Mes ne sunt pas ,XL., je les ai bien coisi,
a Ne je n'i en voi nul armé ne fervesti.
« Si se veulent deffendre vers Maprin le haï,
« .11"^. chevaliers chevauchent après li;
192 Gaufrey. ^357—6390
u Mes Francheis n'en donroient vaillant .1. oef porri.
<i Quar pléust ore à Dieu, qui onques ne menti,
« Qu'avec cheus que voi là fust Berart mon ami !
'<. Ja seroit bien Maprin et sa gent recueilli ;
c( Trop l'ai 01 tenir à preus et à hardi. »
Dex! pour quoi se démente Flordespine de !i ,
Que che estoit Berart qui Maprin abati ?
Et Berart à la terre maintenant deschendi ,
A Maprin a osté son vert elme burni ,
Puis a treite l'espée qui au col li pendi ;
Ja li éust le chief hors du bu départi
Quant sunt venus pongnant paien et Arrabi ,
Et furent plus de .M. et .v^. fervesti.
Quant Berart les perchoit, tout le sanc li fui.
En son chief a mis l'elme que au paien toli ,
Et pendi à son col le fort escu vouti ;
Tost et isnelement sus le cheval sailli.
Atant es les paiens venus tout aati.
Berart fiert le premier du bon bourdon anti ,
Dessus la teste amont, que le test li croissi ,
Desiques u menton le bourdon embati;
Icheli demoura, qui que s'en soit fui.
Et au secont après froissa le test par mi ,
Et le tiers et le quart à la terre abati.
Le bourdon est bruisié au septime par mi,
Et Berart a sachié le riche branc fourbi.
De l'escu au paien noblement se couvri ,
Et fiert du riche branc à .11. mains entour li ;
Gui il ataint à coup à terre l'abati.
Plus de .XV. en ochist du riche branc fourbi,
Et paien si le ront durement envai ;
Atropelés se sunt bien .lll^. entour li.
Et les autres remontent Maprin le maléi.
Et Berart se deffent; mez petit li vali.
é59:— «^424 GaUFREY. I93
Paien li ont lanchié maint dart moulu fourbi ,
Son destrier ont ochis, à la terre quel ;
Mes tost resailli sus, que preus fu et hardi.
Durement se deffent de l'espée entour li,
Et de l'escu doré si trez bien se couvri
Que onques pour eus tous ne fu u cors blesmi.
Atant es l'archevesque Turpin le manevi.
Et le ber Salemon et Estout le hardi ,
Enguelier le courtois et l'Ardenois Tierri ,
Joseran de Valence et Doon le flouri.
Les .XI. pers de Franche, qui moult furent hardi.
Fromer le marinier n'i doi meitre en oubli.
Que onques Dieu ne fist plus preus ne plus hardi.
Campion ot esté bien .vill. ans et demi,
.XXVII. campions par son seul corps vainqui ;
Que mors que recréans tous passa et vainqui.
Ses .XIII. compengnuns le sievent arrami ;
Chascun tint une hache ou bon baston forni.
A l'estour sunt venu, ne se sunt alenti.
Adonc i ot donné maint coup et départi.
Et Fromer lor segnor tant paiens abati
Que tous en sunt couvers les larris entour li.
A la pesant machue maint en a estourdi,
Que li dus Joseran forment s'en esbahi.
L'archevesque de Rains en l'estour se feri.
Et escrie : « Monjoie, ferés! il sunt honni. »
Es vous venu ie roi, qui soit le maléi;
En sa main tint .1. dart dont le fer est burni ,
Et fiert .1. marinier; si fort le consievi
Si que le cueret cors li a par mi parti.
Mort l'a jus abatu ; Dex ait l'ame de li !
Des .XIII. mariniers nous a les .m. ochis,
Puis escria : « Mahom , nostre Dieu segnouri !
« Crestiens seront ja trestous mors et honni, w
Gaajrey. l j
194 GaUFREY. 6425— 64)8
Turpin a le paien entendu et oï ;
Si grant douleur en a à poi du sens n'iessi.
En sa main tint .1. dart qui fu cler et fourbi ;
Vers le roi est venu , sus l'elme le feri
A .11. mains si grant coup que le hiaume en croissi.
Le bourdon est bruisié du grant coup qu'il feri ;
Mes le paien fu si de chel coup estourdi
Que par bouche et par nés li est le sanc sailli :
Ou il vousist ou non, à la terre quéi.
Turpin voit le cheval , par le frain l'a seisi,
Puis a sachié le branc , la presse derompi ;
Tant fiert destre et senestre et tant se combat!
Qu'à Berart est venu qui bien se defîendi ;
Le cheval par la resne maintenant li rendi.
Et Berart monta sus, qui pas ne s'alenti ,
Et bailla l'archevesque .1. fort escu vouti.
Et Turpin à son col maintenant le pendi ,
Puis se fièrent es Turs, que n'i ontfet detri.
Salemon ont trouvé et Estout le hardi ,
Et les barons Francheis , à qui Dex soit ami ;
Mes des mariniers sunt durement esbahi ,
Ne sevent où il sunt, perdu en ont le cri.
Or escoutez, segnors, pour Dieu qui ne menti :
Fromer de l'autre part forment se combati;
Li et ses compengnuns maint Sarrasin honni,
Mes tant i vint paien sus sa gent et sus li
Ne lor valut lor forche vaillant .1. paresi :
Tous ses mariniers sunt ochis et mal bailli ,
Et Fromer fu navré d'un roit espié fourbi.
Quant il se voit navré, à poi du sens n'iessi ;
Il hauche la machue, es paiens se feri ,
Plus de .XV. paiens à la terre abati.
Et chil de toutes pars le ront bien envaï ;
Navré l'ont malement, à poi qu'il ne quéi.
^4J9— ^49' Gaufrey. 195
Maprin s'est escrié : « Or avant, mi ami!
oc Si soit pris et lié et mis en ma merchi ;
a Si le merroi m'amie dessous le pin flouri. »
Maprin s'est escrié , qui ne se vout targier,
A sa vois qu'il ot clere : « Or avant, chevalier!
« Prenez moi chest glouton, et le feites lier. »
Paien ont respondu : a Bien fet à otroier. »
Dont queurent sus Fromer plus de demi millier.
Et Fromer se deffent, qui bien en a mestier;
A la pesant machue en fet maint trebuchier.
Atant es vous le roi, qui Dex doinst encombrier,
Cheli de Turfanie, qui moult par estoit fier.
En sa main tint .1. dart dont le ber fu d'achier ;
A Fromer l'envoia le gentil marinier.
Fromer le voit venir, si est guenchi arrier :
Si consieut le paien et feri le destrier,
Si que parmi le cors li fist le dart plungier;
Et Fromer trébucha, chen fu grant encombrier.
Avant qu'il se péust en estant redrechier,
Li queurent sus paien et avant et arier.
Pris fu et retenu Fromer le bon guerrier;
Si li lient les piez li paien aversier,
Si fort que par les ongles en font le sanc raier.
Maprin le fist monter sus .1. courant destrier;
.XX. Sarrasins a fet avec li chevauchier.
As autres Sarrasins commenche à huchier :
« Segnors, prenez chez autrez et les feitez lier,
« Si les menon m'amie Flordespine au vis fier. »
Paien ont respondu : « Bien fet à otroier. »
Dont s'en tourna Maprin avec le marinier
Fromer, à qui ot fet forment les mains lier.
.XX. Sarrasins o li s'en vont pour convoier,
Et les autres retournent à nos Francheis arier.
196 GaUFREY. 6492— 6j2J
Et tant se sunt aidié et avant et arier
Que chascun ot u chef le vert hiaume d'achier,
Que as paiens estèrent qu'il firent trebuchier,
Et ont chascun escu painturé à ormier.
Berart voit Sarrasins venir et aprechier;
Il a pris nos Francheis forment à renheitier.
Turpin en apela le nobile guerrier;
En riant l'en a pris Berart à aresnier :
« Turpin, sire archevesque, soiez hui chevalier;
a Aussi vous savez vous bien du mestier aidier.
« Moi et vous nous alon sus paiens essaier,
<(. Et tous nos compengnuns qui moult font à proisier. »
Et Turpin li respont : « Bien fet à otroier;
« Je leur iroi ja lire moult doulereus sautier.
« Tous jors ne peut on pas lire ne versillier;
« Aucune fois doit on ferir du branc d'achier. »
A ichsste parole point chascun le destrier,
Et tiennent en lor poins lez richez brans d'achier ;
Par mautalent se vont entre paiens fichier.
Qui adonc les véist ferir et caploier,
A destre et à senestre Sarrasins detrenchier,
Durement les péust et loer et prisier.
Des Sarrasins ont fet plus de .C. trebuchier
Qui mes n'en lèveront de mars ne de février.
Berart le gentis hons fu dessus le destrier.
Il le broche forment des espérons d'achier,
Sus Sarrasins félons commencha à maillier ;
Qui il ataint à coup n'a de mire mestier.
Li paien li font voie maugré eus u sentier.^
a Par Mahommet! font il, vechi .1. aversier;
« Le déable se puist envers li acointier.
« S'il éust avec li tex .xxx. chevalier,
« Et chascun fust armé et monté au destrier, .
« A tous nous couvenist enqui le camp vuidier. »
652é— é5Ç9 GaUFREY. I07
Or oés de Berart, à qui Dex puist aidier,
Qui a passé les rens sus ie courant destrier :
Devers soleil couchant s'est regardé arier,
S'en voit aler Maprin à tout le prisonnier,
Fromer le marinier, qu'il orent fet lier,
Qui souvent reclamoit le père droiturier.
A H se quémanda de bon cuer et d'entier,
Puis dist : ce Gentil Francheis, que me venés aidier ! »
Et Maprin envoia devant .1. mesagier
Flordespine s'amie la nouvele nunchier,
Que il li amenoit en garde .1. prisonnier.
<( Mahom , dist Flordespine, vous en doi deprier ;
« Il pert bien que Maprin est moult hardi et fier
a Quant il m'amaine chi si riche prisonnier.
— Dame, font Sarrasin, tenir le devés chier.
— Voire, dist la puchele, et forment essauchier.
« Vés le chi oij il vient, bien le voi aprechier.
« Encontre li alasse pour son cors festoier;
« Mes je voi aprez li venir .1. chevalier
(c Qui moult coite forment le bon courant destrier,
« Et si tient en sa main une espée d'achier ;
« Bien soi qu'il est Francheis , jel voi au chevauchier.
« Or voies comme il point parmi le sablonnier!
« Bien semble à son semblant et orgueilleus et fier. »
Puis dist entre ses dens coiement, sans noisier :
« Que pléust à cheli qui le mont doit jugier
« Qu'il venist à Maprin maintenant tornoier,
« Et le fesist à terre maintenant trebuchier,
a Que il li féist ja le haterel bruisier,
ce Si li coupast la teste à l'espée d'achier,
ce Ne seroie si lie pour l'or de Mont Pellier ;
<c Encor m'aroit à famé Berart du Mont Didier.
« Dex me doinst itant vivre que le puisse embrachier
a Estroit entre mes bras et par amour beisier ! v
198 GaUFREY. éçéo— éj93
Or ces de Berart le hardi chevalier :
Tant a esperonné le bon courant destrier
Qu'il aconsieut Maprin, si commenche à huchier:
a Fix à putain, paiens ! chà retournés arier;
« Il vous convient ichi lessier le prisonnier. »
Maprin l'a entendu, si broche le destrier,
Vers Berart est venu au devant le sentier.
Et tenoit en sa main lanche fort de pommier.
Berart en trouva une emmi le sablonnier.
Vers Maprin est venu à coite de destrier;
Et le Turc point et broche contre li son destrier.
Bien les voit Flordespine, la puchele au cors chier;
Et li .C. chevalier l'ont pris à arresnier :
« Dame, or verres jouster Maprin vostre ami chier,
« Ja li verres le Franc à terre trebuchier :
«. Or verrez corn se soit à .1. besoi[n]g aidier. »
Et respont Flordespine : « S'il est bon chevalier,
« Je l'en devroi avoir tous les jors mes plus chier. »
Maprin brandist la lanche quant vint à l'aprechier,
Et va ferir Berart sus l'escu de quartier,
Si que dessous la bougie li fet fraindre et perchier.
Berart esteurt son coup, fet la hanste bruisier,
Si que Maprin en char ne le pot empirier.
Et Berart la féru, ne le vout espargnier.
Que l'escu à fin or li fet outre perchier ;
Mez le hauberc fu bon, ne le pot empirier.
Et la hanste fu fort, qu'ele ne pot bruisier.
Berart l'e.mpaint par forche, le nobile guerrier,
A terre l'abati si fort du bon destrier
A poi ne li a fet le haterel brisier.
Li .X. paien le voient, n'i ot que courouchier.
Adonques ont lessié tout seul le prisonnier;
Vers Berart retornerent parmi le bois plenier.
Quant il les voit venir, si s'afiche u destrier,
éî94-ééi6 GaUFREY. 199
De la lanche esmoulue va ferir le premier,
Que armez que il ait ne li orent mestier.
Parmi le cors li fet la fort lanche baignier ;
Au retraire qu'il fist, la lanche fist brisier.
Berart traist maintenant le riche branc d'achier,
Desiques u menton va .1. paien trenchier,
Et le tiers et le quart va en l'erbe couchier.
Quant le voit Flordespine si richement aidier,
En son cuer durement l'a pris à couvoitier.
A ses paiens a dit : « Trop vous povés targier ;
« Se vous n'aies bien tost à vostre gent aidier,
« Chil les ochirra tous, jamez n'aront mestier. »
Et il ont respondu : « Ma dame, volentier. »
Adonc queurent li .C. vers Berart le sentier,
Qui tant avoit féru du riche branc d'achier
Que des .xx. Sarrasins fist lez .viii. trebuchier,
Et passa par les autrez que n'i ot encombrier.
A Fromer est venu le gentil marinier,
La corde li coupa dont on l'ot fet lier ;
Si li a mis u poi[n]g une hache d'achier
Qu'il toli .1. paien qui avoit nom Turfier.
Moult a Fromer grant joie qu'il se sent deslier,
Berart en merchia de Dieu le droiturier;
Damedieu en jura le gentil marinier
Que ja le comperront Sarrasins aversier.
Fromer le marinier, à la chiere hardie,
A moult grant joie eu, ne le mescréez mie,
Quant Berart est venu , à la chiere hardie,
Qui si l'a délivré de la gent paiennie
Et si li a baillié une hache fourbie.
Atantes vous les .c, que Damedieu maudie.
Fromer lez vit venir, n'ot tel joie en sa vie :
A rencontre leur va, tint la hache empongnie,
200 GaUFREY. 6627—66^0
Et Berart avec eus, qui Dex soit en aïe.
Quant vindrent as paiens, ne les saluent mie ;
Berart crie Monjoie! chele ensengne joïe.
Et Fromer le hardi a la hache brandie,
Entre paiens se fiert, chele gent maléie.
Or ne demandés pas se il bien les castie;
Qui il ataint à coup, il ne l'espargne mie.
Et Berart i refiert de l'espée fourbie ,
Moult en a trebuchié emmi le praerie ;
Qui il ataint à coup, moult est courte sa vie.
Maprin ont remonté chele gent paiennie,
Que Berart abati emmi la praerie ;
Et quant [il] fu monté si vint à l'aatie,
Et s'escria en haut, bien fu sa vois oïe :
« Par Mahom ! s'il escape, que j'aour et deprie ,
« Ne vous leroi de terre derrée ne demie,
« Que rendre le voudroi Flordespine m'amie. »
Berart l'a entendu, s'a la teste hochie,
Et regarda aval delés la praerie,
Et coisi la puchele qui tant est eschevie
Que si bêle n'avoit en toute Honguerie.
Et quant Berart la voit, tout le sanc li formie,
Et dist tout coiement, qu'on ne l'entendi mie :
c( Que pléust ore à Dieu le fis sainte Marie
« Qu'au Mont Didier eusse une aussi bêle amie!
« Ele seroit en fons levée et bautisie ;
« A mouiller la prendroie, que de fam.e n'ai mie.
(c Ains si bêle ne vi en trestoute ma vie ;
« Pour s'amour doi bien fere une jouste fornie. »
Adonc leva le branc, qui durement flambie;
Tout pourfendi .1. Turc desiques en l'oïe.
Fromer en abat .111. à la hache fourbie.
S'il tenist sa machue, qui bien est emmanchie,
Moult tost éust des .c. la plache aclaroïe.
6661-6694 GaUFREY. 20]
Venu est à Berart, devers li se ralie;
A Damedieu quémande et son cors et sa vie.
Atant es les .x. Frans de la terre joïe :
Ch'est le duc d'Aquintaine, à la chiere hardie,
Et cheli de Nevers, que je n'i oubli mie.
Ichil a entendu le roi de Turfanie ,
Chele part est venu, avec li sa mesnie ;
.M. et .v^. estoient tous d'une compengnie.
A l'estour sunt venus, que nul ne s'i detrie,
Où Berart se combat à poi de compengnie.
Fromer le marinier, qui les paiens castie,
Voit venir nostre gent, qui toute est desconfite,
Et voit paiens après, la pute gent haïe.
Il a dit à Berart : « Nostre gent est honnie;
« Se Damedieu n'en pense, le fix sainte Marie,
« Jamez ne renterron en Franche la garnie.
(c Fel soit qui ne se vent tant com sera en vie. »
Et Berart li respont : « Tu es de ma partie ;
« Jamez ne te faudroi à nul jour de ma vie. »
Adonc requeurent sus à chele gent haïe ,
Durement ont des .C. la presse aclaroïe.
A tant es l'archevesque que Jhesus benéie,
Estout le fi.x Othon , toute la compengnie :
Tous se suntembatus en la grant tour antie;
Sus paiens ot adonc moult grant carpenterie.
A tant es vous le roi et sa grant compengnie,
Qui se resont férus arrieren l'aatie.
Bien se deffent no gent, qui moult estoit hardie.
Berart est passé outre la bataille naïe
Et vint à la puchele, sous la branche fueillie.
Berart li tent les bras, si l'a vers li sachie;
Et chele n'en fet forche , envers li s'umiiie.
Et le ber maintenant l'a contremont sachie,
Sus son cheval la mist, .iiii. fois l'a beisie.
202 G AU F RE Y. 6695—6727
Moult douchement li dist : « Ne vous esmaiés mie :
« Se vous puis emporter en Franche la garnie,
a A grant honneur serez levée et baptisie ;
ce Mes trop a chi païens, Damedieu les maudie ! »
Dont tourna le cheval, tint l'espée empoingnie;
.1. paien pourfendi desiques en l'oïe.
Maprin l'aperchéu, tout le sanc li fourmie;
Dont crie à haute vois, bien fu sa vois oie:
c< Que me venés, dist il, le roy de Turfanie!
a Si ochion Francheis; ne lesvéez vous mie?
« Et chu fix à putain qui emporte m'amie!
« Mar la carcha le glout, ne l'emportera mie ;
« Mes chier le comperra ains l'eure de compile. »
Maprin ot moult le cuer courouchié et dolent
Pour l'amour Flordespine, la puchele vaillant,
Que Berart emportoit sus le cheval courant.
Il apela le roi, que le corps Dieu gravent,
Et .111^. Sarrasins où se fia forment.
« Gravant! dist Maprin, franc chevalier vaillant;
« Courez après lez Frans, que je le vous quemant,
a Qui emportent m'amie, dont ai le cuer dolent! »
Et il ont respondu : « A vo quemandement.
(c Nous le vous amerron, s'en ferés vo talent. »
Adonc vont vers Berart, et furent bien .III'^.
Le roi de Turfanie ci est venu devant ,
Et quant il en fu prez, si li va escriant :
« Glouton, mar la carchastez, foi que doi Tervagant,
« Que vous le comperrez assés prochainement!
« Trop avez or ichi troussé riche présent,
« La fille Machabré , le riche roi puissant;
« Lessier la vous convient sans porter plus avant, a
En sa main tint .1. dart esmoulu ettrenchant:
Au bon destrier Berart l'envoia maintenant ,
éyaS— éyéi GAUFRE Y. 203
Que parmi les côstés li va outre passant.
Le cheval quéi mort , qu'il ne pot en avant;
Mes Berart sailli sus tost et isnelement,
Puis a la damoisele levée en son estant,
Et li a dit après souef et bêlement:
« Ma douche damoisele, à Jhesu vous quemant.
« Bien voi que nous alon vous et moi départant ;
« Porter ne vous en puis, dont j'ai le cuer dolent.
« Se nous fusson des nos de compengnuns .1. chent,
« Ne vous lessasse mie, si alast autrement;
« Mes lessier vous convient, que ne puet autrement. »
Quant l'ot la damoisele, moult ot le cuer dolent,
De la pitié qu'il ot ploura moult tendrement,
Et proia Damedieu que il li soit aidant.
Berart estoit en pies, si a sachié le branc;
.1. paien a fendu desiqu'es dens devant.
Et le tiers et le quart abati mort senglant.
Maprin s'est escrié : « Sarrasin, or avant!
« Que se il vous escape, foi que doi Tervagant,
« Ne vous leroi de terre demi pié ne plain gant. »
Paien oient Maprin, si le vont redoutant;
Il queurent sus Berart et deriere et devant.
De loins li ont rué maint dart moulu trenchant.
Si que il ont navré le chevalier vaillant;
En plus de .xv. lieus li va le sanc raiant.
Atant es vous le roi, que le cors Dieu gravent;
Vers Berart est venu tant com cheval li rent.
Berart le voit venir, s'a entesé le branc,
Et le roi li tendi son escu au devant.
Mes Berart i feri si que son escu fent ;
Mes le hauberc fu fort, que maile n'en desment.
Et Berart trait ariere à li le riche branc.
Qu'il cuida recouvrer au paien mescréant.
A l'estordre qu'il fist va l'espée rompant,
204 G AU F RE Y. 6762— 679 S
Très parmi !a lemele par le melon bruisant.
Et quant Berart le voit , à poi d'ire ne fent ;
Deffendre ne se pot encontre tant de gent.
Paien li sunt courus et deriere et devant,
Pris l'ont et retenu sans nul deiaiement,
Et puis li ont lié les pies estroitement,
Si que le sanc tout cler en va jus dégoûtant.
Maprin si a sachié le riche branc trenchant,
Qu'il li vouloit couper la teste maintenant,
Quant la gentil puchele li ala escriant :
« Le mien ami, dist ele, vous n'en ferés noient
« Que vous le prisonnier tués si feitement;
« Chen seroit vilennie; chen diroient la gent.
« Quant mon père vendra et le roi Gloriant,
« Adonques en prendront venjanche à lor talent.
— Ma dame, je l'otroi, chen dist le mescréant;
« Mes ne vous merveilliés, dame, se sui dolent
a Que le glout si m'a fet grant perte de ma gent,
ce Et me ra fet grant honte , si vous diroi comment ,
a Que il m'a abatu .11. fois devant ma gent. »
La puchele l'oï, si l'ala ramposnant :
ce Amis, dist Flordespine, n'en péustes noient;
ce N'i avez point de honte. Sachiez àensient,
ce Que je vi bien la jouste, aussi firent ma gent,
c( Qui bien tesmongneront, se il n'en sunt mentant ,
c( Que vo cheval quéi, qu'il ne pot en avant;
a Et quant le cheval quiet, chen dient li auquant,
ce Le mestre n'en puet mez se il va trébuchant. »
Et quant Maprin l'oï, moult ot le cuer joiant.
A Flordespine dist en bas, tout coiement :
« Fu il donques ainsi, douche dame vaillant?
— Oïl, dist Flordespine, foi que doi Tervagant,
« Que je le vi moult bien de l'arbre là devant. »
Et Maprin respondi à la puchele tant :
6796—6829 G AU F RE Y. 205
« Or vous aimé je miex que je ne fis devant.
« Encor serez par moi roïne moult vaillant :
« U chief vous asserroi couronne d'or luisant
« De la terre Doon , qui est canu ferrant,
« Qui est en la prison avec Garin le blanc,
« Pour la trez grant henour que vous m'aies portant.
— Amis, dist la puchele, trop tenez parlement;
« Mez courez sus [ches] autrez que là voi en estant.
— Dame, chen dist Maprin, tout à vostre quemant. »
Entre li et le roi i coururent à tant,
Et .vii^. Sarrasins de la païenne gent.
Et li .V^. gardoient la puchele vaillant;
Et Berartsi estoit lié estroitement.
A nos .X. barons viennent Sarrasin et Persant_,
Si les ont tous enclos et deriere et devant.
Tant a féru le roi et Maprin et sa gent
Que dessous l'archevesque ochistrent l'auferrant ;
Et si ont abatu le bon duc Joserant,
Et le ber Salemon et Estout ensement,
Et le duc de Nevers et Tierri le vaillant.
Et .Ilil. se deffendent sus lez chevax courans;
Mes sachiés la deffense dura petitement.
Que vous diroie je ? Tous furent pris en champ.
Les mains li ont liées Sarrasin et Persant,
Tout droit vers la puchele les menèrent bâtant;
Mes le bon marinier n'ont il pris tant ne quant ,
Que il avoit trouvée sa machue u camp ,
Dont il se combatoit et feroit durement.
Plus de .C. Sarrasin le vont avironnant,
Et il à sa machue richement se deffent;
Il n'ataint nul paien qui ne muire à tourment.
Parmi les .C. passa abandonnéement ;
Paien li ont fet voie, qui le doutent forment.
Et Fromer retorna arrière emmi le champ;
206 GaUFREY. 6850-6862
En la plache est venu où lessa nostre gent.
Sarrasins aperchut qui lez en vont menant ;
Dont jura Damedieu Fromer le marinant
Que il les rescourra ou il mourra u champ.
Après les Sarrasins s'acourse maintenant,
Et les .c. vont après, qui ne l'aiment noient.
Fromer le marinier a trouvé sa machue ;
Il jure Damedieu et la vierge absolue
Que nostre gent de Franche li sera jà rendue
Ou il sera ochis par dessus l'erbe drue.
Il ne prise son corps vaillant une chéue
Se nostre gent de Franche n'est par li secourue.
Et quant il les ataint, leidement les salue,
Et s'est féru entr'eus, et fiert et maille et tue.
A .11. mains a féru de la pesant machue,
A .11. cous .VII. paiens il eschervele et tue.
Et les .c. sunt venus après sans atendue,
Chascun moult asprement le bon marinier hue;
Li .1. le fiert de près et li autre li rue.
Et Fromer se deffent de sa bonne machue;
Gui li ataint à coup à sa fin est venue;
Plus de .XXX. a ochis de la gent mescréue.
Il l'ont avironné, Dex li soit en aïue!
Fromer fiert à main casque, de la grant paine en sue,
Que la suor li est sus lez iex acourue.
Si que poi se failli qu'il ne pert la véue.
Bien voit que sa deflPense n'i vaut une leitue ;
Que tant plus a ochis de la gent mescréue ,
Tant plus li est avis que tous jors soit créue.
Berart du Mont Didier la bataille a véue :
« Hé Dex! chen dist le ber, douche dame absolue,
« Quel marinier voi là ! Dex li soit en aïue ! »
Et Fromer à itant a levé la machue,
i
éSéj— é89J GaUFREY. 207
Par moult fier mautalent entre paiens la rue ;
.IL en a graventés, le tiers à terre rue.
a Or me prenés, dist-il, orde gent mescréue,
« Metésmoi 0 la gent de Franche l'absolue;
« Et se il sunt ochis, si soit ma fin venue. »
Adonc li queurent sus chele gent mescréue,
Et li lient les mains sans plus de retenue.
Païens ont pris Fromer le marinier courtois,
Les poins li ont liés moult fort et moult estrois ;
Aprez si l'ont monté sus .1. cheval norrois,
Et si l'en ont mené 0 les autrez Francheis.
Grant joie en a Maprin le Sarrasins renois ;
Droit à la damoisele s'en vont à grant esplois.
Maprin li escria tantost à haute vois :
ce Ma douche damoisele, je vous rent les Franchois;
« Vo vouloir en feron, dame, que chen [est] drois.
a Voulés soient ochis, noie, ou mis en crois,
ce Ou à vostre carue chascun traire ferois.?
« Nous les feron mourir ainsi com vous voudrois. »
La puchele l'oï, si respont de manois :
« Le mien ami, dist ele, savez que vous ferois,
« Et en quele manière bien vous en vengerois?
a En la chité mon père 0 vous les emmerrois.
« Aveques les .11. autres qui forment sunt destrois,
« Qui mon oncle m'ochistrent le bon roi des Danois,
« Au roi de Turfanie garder les baillerois;
« Il les gardera bien, ja mar en douterois.
a A boire et à mengier povrement lor donrois ,
« En tel chetiveté lonc temps les garderois,
« Tant que vendra mon père et Glorians li rois;
« Et quant seront venus, si lor presenterois.
« Adonc veront il bien comment vous garderois
« La terre et le pais que vous garder devrois.
jo8 GAUFREY. é85«-«9^8
„ Tel gré vous en saront si que vous le sarois ,
A icheste parole montèrent nos Francho.s
Adonc s'en est tourné sus .i.mulespanois.
Sus 1 mulet monta le félon mesagier;
Adonc s'en est tourné, ne se vont atargier.
Vers a clit Machabré s'en ,st tout esless.ez ;
Mes des que à par main sera moult courouch.ez
Paien vont encontre etdient : « B.en vegntes. »
De Machabré demandent se ,1 est reper.es
Neie roi Glor.ans , qui tant est ressongn.es
« Nennn , dist le mesage , de verte le sach es
1m?s Maprin son neveu repeire tout hemes
M"ques'Flordespine,quialecorpsde|es,
« U roi de Turfanie, qu. tant par et pns.es.
lsicomnouspass,onpara^oceef« ^^^.^^^
:: M , rrch, Mahom , b.en en sommez veng,es ,
Ou tousiontestèochisetdetrencme,
Ifo s que seulement .xu. que amenonhes.
6929—69^' Gaufrey. 209
« Avec les .11. seront en chartre trebuchiés ,
'( Que mena Gloriant me sire le proisiés,
'( Tant que soit Machabré mi sire reperiés.
— Mahon ! font Sarrasin , corn Lion sera liés ,
((. Que moult het durement chez Francheis renoiés ;
« Les .11. a tant batus, tous les a debrisiés. »
Lors monta u paies le glout tout eslessiés,
Et trouva Lionnet qui estoit reperiés
Des Francheis qu'il avoit péus et aeisiés.
Pain buleté mengeient et gastiaus bien broies ,
Et ont char et oisiaus et maint autre daintiés,
Ne boivent fors piment et claré et vin vies.
Lion voit le mesage , si Tavoit aresniés :
« D'ont viens tu, biaus amis? » dist Lion le prisiez.
Chil li dist son mesage, ne s'i est délaies ,
Tout si comme Francheis sunt et pris et liés.
'i Or en venés , amis , dist Lion le proisiés ,
« Que mes n'oï parole dont je fusse si liés.
« Amis , dist Lionnet , bien soies tu venu ;
f< Des nouveles qu'as dites m'as tout le cuer rendu.
« Mal ostel aront Frans quant il seront venu ;
f< .IL vous en monsterrai que j'ai hui bien batu. w
A la chartre le maine Lionnet le membru,
Pour monstrer les prisons dont désir a eu.
Lionnet ouvri l'uis, n'i a plus atendu ,
Puis a dit au paien qu'il a lés li véu :
« Vés là les .11. Francheis ; mal ostel ont eu. 1'-
Et le glout s'abessa , qui n'est aperchéu ,
Et Lionnet se met bêlement derier lu;
Par la jambe le prist , n'i a plus atendu ,
Dedens la chartre aval le trébuche estendu.
Ains qu'il fust bien aval , ot il le col rumpu ;
L'ame de li emporte Pilate et Burgibu
Gaufrey. 1 4
210 Gaufre Y. 6962-699$
En enfer le puant, en la noire palu.
Garins le voit venir, grant paour a eu ;
Lionnet a en haut amont aperchéu.
« Lion, chen dist Garins, d'ont est chesti venu ?
« Tout sans poulain l'avez chà aval deschendu.
— Ch'estoit un mesagier. Lion a respondu;
« Tex nouveles m'a ditez dont m'a fet irascu.
« Il dit que no puchele chevauche par vertu,
« Et si m'a dit après, dont moult sui irascu,
« Qu'avec li vient Maprin et le roi mescréu.
« Il trouvèrent Francheis lés la mote Cahu :
« Bien estoient .1. chent armé etfervestu,
« Et Maprin avoit bien .lll"^. homme à escu.
ce Les Francheis ont esté ochis et confondu ,
« Fors que seulement .xil. que il ont retenu. »
Et quant Do l'aoï, s'en a grant joie eu :
« Hé Dex ! chen dist Doon , aoré soies tu !
« Chen sunt mes .xil. fix, si com j'ai entendu.
ce Où que soit ont lor gent lessié et reponnu ;
ce Bien sai que nous seron à parmain secouru. »
A icheste parole es vous Maprin venu ,
Et sa gent après li , qui demainent grant hu.
a Or chà, dist Lionnet, mal soies vous venu. »
Dont a l'uis refremé , s'est au devant couru.
Maprin est deschendu, qui la puchele est dru,
Puis embracha la bêle, en ses bras la rechut,
Et si l'a deschendue du bon cheval quernu.
Les prisons deschendirent dessous le pin fueillu,
U paies sunt entré , n'i ont plus atendu.
Maprin tint les prisons, si apela son dru,
Le roi de Turfanie, qui tout soit confondu ;
Lez prisonniers li rent et bailla .1. à .1.
a Amis, chen dist Maprin, Francheis vous sunt rendu ;
a Or soient en prison si gardé et tenu
6996—7027 GaUFREY. 211
ce Que de pain d'orge soient petitement peu.
— Sire, à vostre vouloir, le roi a respondu ;
a II aront mal ostel, foi que je doi Cahu. »
Maprin , li et sa gent , sus u paies monta ,
Flordespine s'amie d'une part adestra,
Les .XII. prisonniers au félon roi bailla,
Et le paiens li dist que bien les gardera.
A tant es vous Lion , qui au devant lor va.
Et quant Maprin le voit, maintenant l'apela ,
Les clés de la prison tantost li demanda.
Et le preus Lionnet maintenant li rua;
Moult le fist à envis, mez véer ne l'osa.
Maprin a pris les clés et au roi les bailla ,
Et le roi les a prises; les Francheis emmena,
L'uis ouvri de la chartre , les Francheis i lancha.
Berart du Mont Didier premerain i entra.
Le félon Sarrasin Mahommet en jura
Que desi à .lll. jors nul d'eus ne mengera ;
Mes, selon mon cuidier, il se parjurera :
Flordespine la bêle moult bien en pensera.
Maprin ens u paies de lassus remonta.
Le mengier fu tout prest, que il le quémanda;
La puchele gentil Maprin en apela :
« Ma dame, alon mengier, que temps en est piecha.
— Sire, dist la puchele, si soit com vous pleira. »
Or di'-on de Berart, cheli du Mont Didier,
Qui fu en la prison où l'en l'ot fet lanchier,
Li et ses compengnuns, à qui De.x vueille aidier.
Premier se dementa Berart du Mont Didier :
ce Ahy ! terre de Franche , chen dist Berart le fier,
a Et au bon Kallemaine puis[t] Damedieu aidier !
« Des .XII. pers n'a nul fors Naimez de Bavier.
^
k
212 Gaufre Y. 7028—7061
(c Jamez ne verra Kalles Berart du Mont Didier,
(c Ne le duc Joseran, ne le duc Enguelier,
« Ne le duc Salemon, que il avoit si chier,
« Ne Estout, ne Tierri, que tant poveit amer,
fc Ne Turpin l'archevesque, qui tant fet à proisier. »
Chen que Berart a dit, le ber du Mont Didier,
Entendi bien Garins, li et Doon le fier;
De plourer ne tenissent pour les membrez trenchier.
Adonc se sunt levé et vont vers le princhier.
Garins li escria tant comme il pot huchier :
« Sire Berart, dist il , nobile chevalier,
« Bien soiez vous venu com nobile guerrier;
(( Feites isnelement, si nous venez beis[ier],
« Que je sui vo cousin germain, sans menchonchier,
« Et vés ichi Doon de Maience le fier.
« Pris nous a Glorians, qui Dex doinst encombrier;
H Chaiens avon esté plus d'un an tout entier. »
Et quant Berart l'oï, si queurt Doon beisier,
Et le duc d'Aquintaine queurt Garin embrachier;
Plus de .XL. fois le commenche à beisier.
Qui donc véist la joie que font li chevalier,
Ne leur est de prison vaillant .1. seul denier.
a Berart , biau dous cousin, chen dist Garins le fier,
a Dessus tous vous devon amer et tenir chier,
«. Que pour l'amour de vous, se Dex me puist aidier,
« Avon assez eu à boire et à mengier.
« Biensai que Damedieu vous fist chà adrechier
« Pour nous oster d'ichi , de chest grant destourbier.
— Comment, chen dist Berart, pour Dieu le droiturier ?
— Amis, je vous diroi , dist Doon le guerrier:
« Il a une puchele, par foi, en chest resnier,
« U monde ne soit on plus très bêle trouver,
(c Ele a nom Flordespine, moult a le cuer entier,
a S'est fille Machabré, .1. roi félon et fier,
7062—7095 Gaufrey. _^ 213
c( Qui toute cheste terre doit sous li justizier.
« Ele vous aime tant, par le cors saint Ligier ,
u Qu'ele se lerroit bien .1. des membres trenchier
a Mes qu'ele vous péust acoler et beisier. »
Et Berart respondi : « Par le cors saint Ligier,
c< Orains quant fu issu du grant estour plenier,
u La trouvai reposant dessous .1. olivier;
Cl Devant moi la montai sus mon courant destrier,
« Et la beisai .111. fois, se Dex me puist aidier.
a Tout si corn la tenoie ochis .1. chevalier;
« Mes tant me vint paien qu'il la m'estut lessier.
u Damedieu nousconseut, le père droiturier. »
Or oés de la bêle qui ot le cuer entier :
En sa chambre est entrée, puis fet l'uis veroillier;
Lionnet apela, oij moult se pot fier,
ce Amis , chen dist la bêle , pour Dieu le droiturier,
ce Comment le fet Doon , li et Garins le fier?
a Avec eus a on fet les .xii. trebuchier
ce Qu'a amené Maprin , qui Dex doinst encombrierr
— Dame, chen dist Lion, dites moi sans targier
« Comment il furent pris ne par quel destourbier,
(c Et se contre paiens se contindrent point fier.
— Oïl, dist la puchele, se Dex me puist aidier.
(c Bonne gent sunt Francheis et hardi chevalier,
ce Et si en i a .!. qui moult fet à prisier,
ee Qui Maprin abati .11. fois de son destrier,
ce Et puis s'en vint à moi apongnant le sentier.
ce Devant li me leva sus le col du destrier,
ee Et me vout .llll. fois acoler et besier ;
ce Onques nul jour ne vi plus courtois chevalier.
ee Je croi qu'il est parent Berart du Mont Didier;
ce Volentiers me vousisse envers li acointier.
— Dame, chen dist Lion, or oés mon cuidier :
ce .^s Francheis vous merroi de gré et volentier.
214 Gaufrey. 709'— 7128
— Amis , chen dist la bêle, entendez ma reson :
« Menés moi as Francheis qui sunten la prison.
— Volentiers, damoisele», chen li a dit Lion.
Lors prist une toaille la bêle 0 le chief bîon ,
Dedens mist largement pain et char et poisson ;
Bien i ot à mengier à .xxx. compengnun,
Et si porta avec du vin à grant foison ;
Puis viennent à la chartre sans point d'aresteson.
Moult se sunt merveillié li nobile baron.
Garins lor va encontre et le gentil Doon :
a Ma douche damoisele, dist Garins le baron,
« Bien soies vous venue en la nostre prison ,
« Vous et vo chambellenc, qui est de grant renon.
— Segnors, et Dex vous gart ! dist la bêle 0 chief blon.
ce A mengier vous apport assés et à foison ;
« Or en aront assés li vostre compengnun.
« Segnors, dist la puchele, envers moi entendes:
a Je soi bien que vous estez de riche parentés.
« Vechi Do de Maience, qui moult est renommés ;
« Il tua l'Aubigant qui tant fu redoutés;
« Et vous estez Garins de Monglane apelés :
« Gloriant vous a moult vostre pais gastés.
« De chez autres ne soi nule chertainetés ;
« Bien se sunt au jour d'ui sus paiens esprouvés.
a Mes or vous pri à tous , si chier com vous m'amés,
c( Que ne menés pas noise ne ne vous desréés ,
« Mes mengïés dez viandes, bevés du vin assés.
« Quant chil sera failli , de l'autre ares plentés,
« Pour Tamour du baron où mon cuer s'est donnés ,
a Berart du Mont Didier, ainsi est apelés. »
Quant Garins l'entendi, si a Berart boules.
Puis dist à la puchele : « Envers moi entendes :
a Dame, vechi Berart que vous tant désirés^
7129—7'^» GaUFREY. 215
r( Qui est aveques nous mis et emprisonnés,
n Et si sunt avec li trestous les .xil. pers,
'< Fors Naimez de Bavière, qu'est en Franche remés. »
(^ant l'entent la puchele, si l'en a apelés :
« Monstrez moi mon ami, pour Dieu de majestés.
— Dame, chen dist Garins, si corn vous quémandés. »
Berart en apela, et il i est aies,
« Sire, chen dist Berart, dites que vous voulés. w
La pucheJe le voit, le sanc li est mués ;
Toute se merveilla , ch'est fine vérités ,
De la très grant biauté qu'a en son cors mirés.
FlordeSpine la bêle a la couleur muée
Quant a véu Berart à la fâche roée ;
Plus bel de li n'avoit en toute la contrée.
Sle l'en apela , si li dist sa pensée :
* Sire, chen dist la bêle, petit m'avez amée
« Quant vous en chest pais ne m'avés visitée.
'< Tant ai oï parler de vostre renommée
A Que pour vous ai souffert mainte dure vesprée,
« Et veillié mainte nuit jusqu'à la matinée.
•( Ne soi que plus vous die : toute sui aprestée
■X Que toute soie à vous otroiée et donnée ;
•c Pour vous sera ma loi guerpie et adossée,
^' Et crerrai Jhesu Crist qui fist chiel et rousée;
^' Tous jours de vous servir serai abandonnée. »
Turpin a la parole oie et escoutée ,
Tantost sailli avant sans nule demourée.
Où que il voit Berart, si li dist sa pensée :
<i Pour quoi n'avez la dame bonnement merchiée }
— Sire, chen dist Berart, pour la vertu nommée:
K Encore n'avoit pas sa reson definée ;
« Voirement la merchi. » Adonc l'a acolée,
Et ele s'est vers li douchement acostée.
ii
2l6 GaUFREY. 7162—7195
a Bêle, chen dist Berart, bien soiez vous trouvée.
a Par la foi que doi Dieu, bien estes doctrinée,
« Et sage de parler, et douche et achesmée;
« Or vous soit chi m'amour otroiée et donnée.
a Se je vif seulement tant c'om cueille la blée
.c Et je sui à délivre, mez que j'aie m'espée,
u Pour vostre amour sera mainte teste coupée ;
« De sanc de Sarrasins sera ensanglentée. »
Turpins li archevesque, à la chiere membrée ,
A demandé Berart se la dame li grée,
a Oïl, chen dist Berart, de cuer et de pensée.
— Et vous ? dist l'archevesque , douche dame senée ,
a Vous grée bien Berart , à la chiere membrée ?
— Oïl , dist Flordespine , bien me plest et agrée. »
Adonques la li a l'archevesque affiée.
•:.- Berart, dist la puchele, à vous me sui donnée.
« Par temps iert cheste chose en autre lieu tournée ;
ce Mez orvueil retourner en la sale pavée.
a A Jhesu vous quemant, je sui trop demourée.
« Bien soi chertainement que je seroi blasmée;
a Mes n'i donroie pas une pomme parée. »
Adonc a la puchele fet une souspirée.
Berart l'a douchement à Jhesu quémandée,
Et Turpin li a dit à parole segrée :
a Ne nous oubliés pas, douche dame senée. )j
La puchele respont : « Folie avés pensée ,
(c Que par la foi que doi à la vertu nommée,
cv Je n'arai jamès joie si serai retournée,
« Et seroi de Berart beisie et acolée. »
Adonc s'est par la voûte arîere acheminée.
Bêlement s'en entra en la chambre pavée;
Si a une autre robe vestue et endossée.
Moult ennuie Maprin que tant est demourée;
.1. païen apela , qui fu de Val Dorée :
7196—7228 Gaufrey. 217
« Va moi tost en la chambre m'amie la senée,
(( Et H di qu'ele viengne, que trop est demourée.
— Sire, dist le paien, si soit corn vous agrée. »
Venus est à la chambre, s'a la bêle trouvée.
« Dame, dist le paien, trop estes demourée;
« Maprin, le vostre ami, vous a par moi m.andée. m
Et respont la puchele : « Ja i serai alée. »
De la chambre est issue la puchele senée.
Flordespine la bêle sus u paies monta.
Maprin la voit venir, contre li se leva;
Il a demandé l'eve et l'en li apporta.
Maprin et la puchele l'un contre l'autre esta.
Paien les ont véus , l'un à l'autre dit a :
« Vechi bêle partie, par Mahon qui fet m'a!
c< Ele est bêle et il biaus; bele assemblée i a.
« Mahommet le confonde qui les départira ! »
Maprin assés souvent la puchele esgarda;
Mes n'en caut Flordespine, que à Berart pensa,
Et as Frans délivrer que chil emprisonna.
Bien soit que , quant le roi son père revendra,
Assés de povreté souffrir lor convendra.
Bien pense, s'ele puet, par temps les en traira,
Ichi de la puchele lessier nous convendra,
Si diron de Gaufrey comment il esploita ,
Quant il de Roussillon parti et dessevra.
Et Hernaut de Biaulande, que Garins engendra.
Et lez frerez Gaufrey, dont .ilii. encore i a,
Et dez enfans Garin, dont nul ne les lessa.
Vers Vauclere la grant Gaufrey s'achemina,
Entre li et sa gent ; bien .xx"'-. en i a.
Et a dit à Hernaut : « Ne vous esmaiez ja :
« Grifonnet trouveron que Robastre amerra ;
a Bien sai que moult grant gent ensemble ajousté a.-
2l8 GaUFREY. 7229-72^2
Mes il ne soivent mie com Grifon esploita.
Et Gaufrey tout armé o sa gent chevaucha,
Par encosle la mer, vers Vauclere de là.
A .1. port sunt venus par ont on [ne] passa;
En une isle s'en entrent où moult de richeise a,
Que tiennent Sarrasins. Gaufrey moult les greva.
Mes chil qui en Dieu crut onques ne le toucha.
Paf la terre s'espandent et dechà et delà.
Tant vont la gent Gaufrey que Hernaut avisa
.1. moult riche castel, sus une mote esta,
Rochebrune ot à nom, bien ait qui le fonda.
Il est à une dame qui moult de bonté a,
Passe Rose ot à nom, moult bêle dame i a.
Cousine fu du[c] Naimes que Kalles tant ama.
.VII'". chevaliers en sa poostéa.
Que parmi son pais la puchele manda
Pour defTendre d'un roi qui moult la menacha,
Le jeune roi Danois, qui moult de poosté a,
A mouiller la vout prendre; m.ez ele li véa.
Et jure Damedleu, qui le monde estora,
Que ja nul Sarrazin avec li ne gerra,
Et s'ele a ja mari, bon crestïen sera,
Et le roi des Danois grant mautalent en a ,
Si que tout son païs li destruist et gasta ,
Et la gent la puchele toute deserita.
Chil qui fist chu castel en tel lieu le fonda
Mangonnel ne periere, rien ne li meffera,
Ne ja nul arbaleste si très haut ne treira ;
Si queurt une eve entour qui navie porta.
Et le roi des Danois tout esté l'aseja;
Mes river fu venu , qui sa gent refroida ,
Si que par fine forche le siège guerpi a,
Et dedens son païs arrière retourna.
1! jure Mahommet, qui le mont estora,
7365-729$ Gaufrey. 219
Que ja plus tost esté arrière ne vendra
Que le pais la bêle a forche rasaudra,
Maugré son nés devant, la puchele en traira,
Et à la loi Mahon , son dieu , l'espousera ,
Et tous les crestïens par forche destruira.
Par le mien ensient, que son dit faussera :
A espousef la bêle ja à temps ne vendra,
A .1. autre iert donnée, qu'ele miex amera,
Ainsi com vous orrez, gairez ne demourra.
Gaufrey vers le castel sa gent achemina;
Atant es .1. garchon qui en la vile entra.
Où qu'il voit les bourgois, hautement lor cria :
« Segnors, courez as armez! mauvesement vous va;
« Vechi le roi Danois et grant gent 0 lui a. »
Les bourgois l'ont oï, chascun moult se douta;
U paies contremont la criée en ala ;
Bien cuide[nt] que Danois soient retournés ja.
La puchele l'oï , point ne s'espuanta ;
Mes la porte fremer vistement quémanda.
Et si fist on tantost puis qu'ele le rouva,
Et chascun des barons isnelement s'arma.
Et pour véir Danois dessus les murs monta.
Tous furent 11 baron par le paies armé
Si comme Passe Rose l'ot dit et quémandé,
A la haute fenestre s'est alée acouter.
Et voit venir Gaufrey et son riche barné.
Guida que fust le roi et qu*il fust retourné;
Mèsele dit en bas, qu'il ne l'a escouté,
Que le castel sera moult richement gardé.
Que laiens ot barons armez à grant plenté.
Et quant ele ot chen dit, s'a en son cuer pensé :
K Du[sj Naimez, biau cousin, jamez ne me verres;
« Avec Kallemaine estez, l'emperere séné, »
i
220 GaUFREY. 7296—7529
Aprez cheste parole a la bêle esgardé ,
Et coisi une crois blanche corn fleur d'esté ,
Emmi .1. gonfanon de soie tout ouvré.
Quant le vit Passe Rose , s'a grant joie mené,
Bien soit chen sunt Francheis en fine vérité ;
Mes ne soit pas pourquoi sunt en sa terre entré.
.1. mesagier a pris, qui bien fu emparlé :
« Amis, dist la puchele, entendes mon pensé :
« Aies tost au devant de chez barons armé ,
« Et sachiés qui il sunt et qu'il ont en pensé ;
« Espoir pour nous traïr se sunt si atourné ,
« Si comme crestïens armé et desguisé.
— Dame , chil respondi , à vostre volenté. »
Lors a chainte l'espée, s'est u cheval monté,
Si a .1. raim d'olive dedens sa main porté :
Chen senefie amour, pes et humilité.
Parmi la mestre rue est vers la porte aie,
Et le portier li a le guichet deffermé.
Le mesage s'en ist, le frain abandonné.
Or a il son cheval tant coitié et erré
Qu'il a le preus Gaufrey et sa gent encontre.
Gaufrey coisi devant, qui fu le mie.x monté ;
Il est venu à li , et si l'a salué,
Et Gaufrey et sa gent sunt à li arresté.
Gaufrey tout bêlement li avoit demandé :
« Amis, chen dist le ber, or me di vérité,
« A qui est chu castel qui est si bien fermé }
— Sire, dist le vallet, par sainte Trinité,
a La terre n'ot segnor bien a .XX. ans passé ;
c( Sanson avoit à nom chil qui en fu fiefé ,
ce Et fu oncle du[c] Naimez qui de Bavière est né.
ce Une gentil puchele, qui moult a debiauté,
a Demoura de Sanson et maintient le régné;
c Je croi qu'il n'a si bêle en la crestienté :
7Î50— 73^2 GaUFREY. 221
« Passe Rose l'apelent ia gent par sa biauté.
« .1. roi l'a demandée moult a lonc temps passé ,
« Qui est roi dez Danois; moult a grant pocsté',
« N'a si félon paien desi en Duresté;
« Mes la dame a juré le roi de majesté
« Qu'el ne le prendroitmie pour ardoir en .i. ré,
« Si 1 fussent sa gent li auquant acordé.
« Savoir m'envoie à vous la bêle au corps moullé
a Quele gent et pour quoi estes chà arouté. »
Quant Gaufrey l'a oï, s'a grant joie mené.
Il dist au mesagier : « Ja mar i ait douté,
« Pour nule felonnie ne sommes chà tourné •
« Nousalon à Vauclere, chele bonne chité. '
« Mes pères est li sire qui maintient le régné,
« Le franc Do de Maience, qui tant a de bonté;
« Mes Sarrasins félons si l'ont emprisonné.
— Sire, dist le vallet, bien vous ai escouté;
fc Sunt cheste gent à vous que avés amené '/
— Amis, chen dist Gaufrey, tous font ma volenté.
— Sire, dist le vallet, pour chen l'ai demande
« Que du roi des Danois nous estïon douté;
« Or irai au castel dire la vérité. »
Tout droit à Roche[brune] est li mes retourné.
Venir le voit la dame , si deschent le degré;
Et h mesages est ens u castel entré.
Li mes vint au castel, qui pas ne se detrie.
Par le guichet entra en la ville garnie.
Où que il voit la dame , hautement li escrie :
« Chen ne sunt pas Danois, ne vous en doutés mie
« Ains sunt tous chevaliers de Franche la garnie; '
« De Vauclere la grant en i a grant partie.
« Cheli a nom Gaufrey qui tout devant les guie ,
« Fix est Do de Maience à la chiere hardie;
2'^2. GaUFREY. 7Î^Î-7Î9î
a Mez Sarrasins l'ont pris, que le cors Dieu maudie!
ce Or veut Gaufrey passer outre mer à navie,
« Qu'il veut fere son père et secours et aïe;
« Mes chi ens veut huimez prendre hebergerie. »
La bêle a la parole entendue et oïe
Que che estoit Gaufrey à la chiere hardie;
Il n'a plus bel de li tant corn li mont tournie.
Ele dist coiement , c'om ne l'entendi mie :
« Pléust à chel Segnor qui tout a en baillie
« Qu'il m'éust espousée et de moi fet s'amie!
<c Pour tout l'avoir du mont ne seroie si lie. »
Dont quémanda la porte fust tost desveroillie,
Et l'en si fist tantost , que n'i ot lonc detrie.
Gaufrey entre u castel , li et sa baronnie ,
Et Hernaut de Biaulande à la chiere hardie.
La bêle vint encontre, qui en haut lor escrie :
ce Par foi , bien soit venue toute la compengnie! »
Et Gaufrey respondi par moult grant courtoisie :
a Damedex gart vo cors de toute vilennie ! w
Lors deschendi Gaufrey, s'a la dame embrachie.
U paies sunt entré , qui luist et reflambie ,
Et après eus lor gent et toute lor mesnie.
ce Dame , chen dist Gaufrey , par le cors saint Helie ,
ce Durement me merveil , ne leiroi ne vous die,
ce Que vous n'avés segnor qu'icheste manantie
ce Vous gardast et tenist en greignor segnorie. »
Adonc s'est la puchele de parler adrechie ,
Son parenté li conte , d'ont est, de quel lignie.
Et je que vous diroie? Tant s'en est acointie
Que le ber en son cuer l'a forment convoitie,
Et ele s'est à li donnée et otroïe ;
Maintenant l'a Gaufrey et jurée et plevie.
ce Dame, chen dist Gaufrey, par le cors saint Symon,
7j9^-7423 Gaufre Y. 22?
« Vostre amour me donnés ne soi par quel reson •
ce Je n'ei de toute terre vaillant .1. esperon
« Si voulés que je soie vo sire et vo baron '
— Sire dist la puchele on vous tient à preudon •
« Je sai bien qu'estez fis au plus noble baron '
« qui onques portast armes ne montast en archon
«Moult me poise forment que il est en prison-
« Far temps lert secouru, se Dex plest et son non
« Et mon cors et ma terre met en vostre abandon. '
- Dame, chen dist Gaufrey, or oés ma reson •
« Volentiers vous prendroi par itele aqueison
« S ui vous ai espousée, demain nous en iron
« Que , ai promis à Dieu et son saintisme non
a Que jamez c'une nuit en vile ne gerron
« Devant que j'aie tret mon père de prison. >,
Et chele h otroie par bonne entention.
Oau rey l'a espousée, que n'i quist aqueison.
Moult par fu grant la noise sus au paies donjon •
La chambre ont atournée , plus bêle ne vit on '
Fasse Rose couchierent les dames du roion,
Et Gaufrey se coucha, le nobile baron.
Chele nuit engendra .i. courtois enfanchon,
Chen fu le preus Ogier, que tant ama Kallon.
Chi commenche la geste et la noble canchon
Des enfanches Ogier, le nobile baron ,
Et com Gaufrey geta son père de prison.
OrdirondeRobastrelegentilcareton,
Quifu roi de Sulie, dupais environ,
Comment outre la mer le porta le luiton
Qui ses pères estoit et ot nom Malabron.
Chele [nuit] jut le ber lés la dame au vis cler
Desi qu à l'endemain que le jour parut cler
Lors s'atourna Gaufrey, qui tant fist à loer.
224 GaUFREY. 7429—7462
Au moustier sunt aies le servise escouter,
Aprez la messe vont u paies pour disner;
Quant il orent mengié les napes font oster.
Gaufrey à sa mouiller estoit aie parler :
« Dame, chendist Gaufrey, plus ne puis demourer,
« Mon père vueil aler de la prison geter.
K Pensés, ma douche dame, delà terre garder;
« Assés prochainement me verres retourner. »
Quant la dame l'oï, si commenche à plourer;
Mes Hernaut passe avant, qui la va conforter,
Et Gaufrey quémanda les sommiers à trousser,
Li hernois s'arouta devant sans demorer;
Nus hons ne vous saroit ne dire ne conter
Le grant doulousement quant vint au dessevrer.
Gaufrey va sa mouiller acoler et beisier.
Ains qu'il la voie mes , je vous di sans fausser,
Li convendra grant mal et grant paine endurer,
Ainsi comvous pourrés oïr et escouter;
Que le roi des Danois vint sa terre gaster,
Dès Vauclere la grant n'i lessa que rober
Desiqu'à Rochebrune dont vous m'oés conter.
Mes puis li fist Gaufrey chierement comperer,
Si comme vous pourrés oïr et escouter.
Gaufrey dist à sa gent qu'il pensent de l'errer.
Et Hernaut respondi : a Bien fet à gréanter;
« Trop sommes demouré, bien nous doit on blasmer.»
A icheste parole pensent d'esperonner.
Des jornées qu'il font ne vous sai deviser ;
Venus sunt à Vauclere .1. soir à l'avesprer.
Quant Flandrine le sot, ses barons fist monter.
Ele méisme va sus .1. mulet monter,
Pour le gentil Doon son segnor henourer;
Mes pour noient le fet, ne le pourra trouver,
Que Glorians le fet en sa prison garder,
^4gj_749î GaUFREY. 225
Et tous les .XII. pers fors Naimez de Bavier;
Mes par temps en istront, qui qu'en doie peser.
.II. grans lieues et plus commencha à aler.
Quant ele vit Gaufrey , sel courut acoler,
Bel et courtoisement li prist à demander :
■( Fis, où est vostre père, quant nel vol reperier,
'<■ Et mes autrez enfans qu'avec li fist aler ? »
Et quant Gaufrey l'oï, à paine pot parler.
Et puis moult bêlement la prist à conforter.
.( Dame, ja de mon père ne vous convient douter;
u A Monglane la grant, là se fet séjourner
* Avec le duc Garin, qui tant fet à loer,
( Et mes frères trestous , fors Grifonnet le ber,
c Que je ai fet en Franche à Kallemaine aler.
— Biau fis, chen dist la mère, pour Dieu ne me cheler :
( Ont ochis vostre père Sarrasin et Escler f
— Nennil , ma douche mère , par le cors saint Osmer ;
-i Mes le roi Gloriant l'a fet emprisonner. »
Quant la dame l'oi de la prison parler,
De la doulour qu'ele ot s'aia tantost pasmer ;
Mes Hernaut et Gaufrey la queurent relever.
En la chité entrèrent sans plus de demorer.
Quant ne trouva Robastre, le gentil bacheler.
En Gaufrey le gentil n'avoit que forsener,
Et son frère Grifon, qui devoit assembler
Soudoiers et barons pour la grant merpasser^
Pour Garin et Doon de la prison geter.
Gaufrey li gentis hons va grant duel démenant.
Sa mère, d'autre part, se va desconfortant
Pour son segnor Doon, qu'ele paramoit tant;
Ele dist à Gaufrey : « Fis , or va malement
« Qu'en prison ont vo père Sarrasin et Persant;
« Et savés vous la terre où maint chel amirant.^
Gaufrey. 1 5
2 26 GaUFREY. 7496-7P»
— Oïl, chen dist Gaufrey, ch'est Honguerielagrant ;
<c Kalles la nous donna, l'emperere puissant,
et Quant me fist chevalier en son paies plus grant. »
Dont li conta Gaufrey la paine et le tourment
Qu'il a puis rechéu sur la païenne gent.
Et li dist de ses frères où il sunt, et comment
Il leur a donné terre par son efTors puissant,
Et de son mariage li conte l'errement,
Comment prist Passe Rose, la puchele vaillant.
Puis li dist de Robastre , et pour quoi et comment
Ala à Grellemont pour amener sa gent.
Bien sai[tj mort est le ber, pour voir à ensient.
Quant Flandrine l'oï, si li dist maintenant :
a Biau fix, chen dist la dame, n'alez pas atendant;
ce Secourez vostre père sans nul delaiement.
— Dame, chen dist Gaufrey, tout à vostre talent;
a Mez , pour cheli Segnor à qui le monde apent,
ce Se Robastre vient chi , à l'aduré talent,
a Aprez nous l'envoies tost et delivrement. »
Et la dame respont : « Ja mar irés doutant :
(c Se Dex le nous amaine par son quemandement,
a Passer le feroi mer sans nul terme prenant. »
Chele nuit sunt remés à Vauclere la grant ,
Desi à l'endemain que le soleil resplent ,
Qu'il font appareillier lor nés moult richement.
Gaufrey i fet entrer chevalier et serjant.
Puis acola sa mère, qui ploura tendrement;
A Dieu l'a quémandée, le père omnipotent,
Et la dame li prie moult debonneirement :
et Fix , de moi te souviengne , pour Dieu le roi amant.
— Mère , si sera il , ja mar irés doutant, m
Lors s'esquipent en m.er li courtois marinant.
Bien furent .xxx"^. li courtois marinant;
Par la mer ont siglé à l'oré et au vent.
7no— Tj*^' Gaufrey. 227
Tant leur a Dex aidié qu'en .x. jors seulement
Voient Francheis la tour au fort roi Gloriant.
Francheis sunt arresté sous la tour au Gaiant ;
Ch'estoit la plus fort vile du pais l'amirant,
Dedens ot .vii"^. hommez , qui tous furent gaiant.
Tant estoit fort la vile, si corn trouvon lisant,
Que la mer li batoit et deriere et devant.
Et la chité estoit en une mote grant ;
Il semble qu'à la nue soit la roche jongnant.
Ch'estoit la tour Morhier, qu'il tient de Gloriant;
Plus l'aime l'amiral que nul homme vivant.
Arivé est Gaufrey, li et sa gent, au port;
Là les ont amené de la mer li regort.
A une mienuit, par le temps qui fu fort.
Les mariniers s'en issent qui furent au regort.
Voient la tour Morhier, le gaiant de put ort;
Lors dist li .1. à l'autre : « Honni sommes et mort;
« Or sommes nous trestous arrivez à mal port. »
Gaufrey passa avant quant vit le desconfort.
(( Segnors, fet il, pour chil qui en crois soufri mort,
a Dites moi où nous sommes et qui garde le port. »
Les mariniers responnent : « Li vis déables ort.
« Il est au roi Morhier, le gaiant fier et fort.
« Se trestous cheus du monde estoient à chel port
« Et eussent juré tous au paien sa mort ,
« N'i mefferoient il vaillant .1. sigamor.
— Dex en soit aoré , chen dist Hernaut le fort;
a Or seront esprouvé nos riches brans bien tost. »
Quant Gaufrey ot oï parler le marinier,
Damedieu a juré, le père droiturier.
Que mes n'en mouvera pour vent ne pour oré
Si ara la chité du tout à son dangier,
228 GaUFREY. 75éi-759>
Et si ara ochis le mal païen Morbier.
Lors sunt issu la gent à .C. et à millier,
Et vont vers la chité, vers .1. derube fier.
Gauffey a fet son tref emmi le pre drechier,
Et regarda la tour qui siet sus le rochier. _
Francheis sunt atourné , si se queurent logier ,
Le jour est esclarchi , soleil pnst a raier.
Sarrasin sunt as murs, où se vont apoier,
Et voient l'ost francheis tout environ logier ;
Au fort roi des gaians le vont dire et nunchier :
. Mahommet vous gart, sire , qui tout a à )Ugier 1
(t je ne soi se Francheis vous veulent guerroier;
c Moult en a arivé là jus en chel gravier,
<c Et sunt, à mon avis, bien .LX. millier. »
Le roi Morhier l'oï , bien cuida esragier.
<, Se ch'est voir, dist le roi , aies sans detrier ;
^c Feitez armer mes hommez tt bien appareiUier. »
Et il ont respondu : « Bien fet à otroier. »
\ chest mot fet tentir .i. gratit cor menuier;
As armes sunt couru, bien furent .vu. millier.
Morhier s'est adoubé, le félon aversier;
1 cuir de serpent vest , qui moult fist à proisier,
Puis a lachié .1. elme qui moult bon fu et fier;
Ne doute coup d'espée la fueiHe d'un noier.
Et puis chainst une tspée à son flanc senestner,
Et a pris .1. cornet pour sa gent raher.
A .11. mains a saisi le païen son levier,
Et iura Mahommet, que il doit gracier,
Que il voudra Francheis sa terre calengier.
Adonc a fet la porte le roi desveroiUier,
A .v"^. paiens est issu sus l'erbier;
Et .M. en demoura pour la chité garder.
Hernaut, chil de Biaulande, a fet son tref drechier ;
Il garde vers la vile et voit venir Morhier.
7?9'S— 7^28 Gaufre Y. 229
Il escria : a As armes! nobile chevalier ;
ce Vechi venir paien, li félon aversier,
(( Et sunt, à mon avis, desi à .v. millier.
« Segnors , or i parra qui sera chevalier. »
As armez sunt couru li nobile princhier.
Quant furent bien armés, chascun monte u destrier.
Atant es vous venir paien et aversier;
Et quant Gaufrey les vit , si se prist à segnier.
Chascun avoit de grant plus de .xilll. pies ,
Et par en son eus tous paroit le roi Morbier.
Quant sunt près des Francheis, si traient nostre archier;
Al^. en ont ochis à chest assaut premier.
Quant Morbier l'a véu , vis cuida esragier;
Qui li oïst Mahon blasmer et leidengier.
Et son dieu Tervagant durement renoier.
Adonc s'est acoursé parmi le sablonnier.
Par mautalent leva le paien son levier;
A .V. cous en a fet .xiui. trebuchier.
Et quant li nostre archier le virent si aidier,
Les arbalestes font dessus li descoquier,
De .c. quarriaus le fièrent et devant et derier ;
Mes tout chen ne valut la monte d'un denier,
Que la pel du serpent ne peurent empirier.
Par mautalent ont trait les espées d'achier,
Seure li sunt couru plus de .1111. millier,
Qui tous le vont ferir et devant et derier ;
Et il à son levier en fet tant trebuchier
Que le pré en couvri et devant et derier.
Atant es vous venu .viim. chevalier
Que Girart conduisoit de Vienne le fier.
GlRART s'est escrié : « Ferés avant, mi dru! »
Puis a point le cheval, qui randonne menu,
Et a brandi la lanche et embrachié l'escu.
2^0 Gaufre Y. 762^-^^661
Envers le roi Morbier est par ire venu,
Grant coup li a donné sus son doré escu;
L'elme dessus son chief est en pieches quéu ,
Mes la pel du serpent a le coup retenu.
Et quant le roi Morbier a le grant coup véu
Que Girart li donna, ne le tint pas à dru;
Son baston a levé, n'i a plus atendu.
Girart cuida ferir dessus son elme agu ;
Mes Girart li guenchi , ne l'a pas atendu.
Le destrier a burté des espérons agu ;
Mes par dessus la crcpe l'a Morbier consiéu :
Le cbeval fu blecbié, à la terre est quéu.
Girart est trebucbié , mes tost est resaillu ;
Mez ne demandés mie s'il a paour eu.
Par les arbalestiers s'est le ber embatu;
Morbier courut après , ne li rent pas salu.
Mes de plus de .v. pars fu le destrier féru ,
Mez ne l'ont empirié la monte d'un festu,
Fors qu'il l'ont dessous eus à la terre abatu.
Le paien fu à terre, grant duel en ;. eu,
Et nos Francheis li sunt de toutes pars couru.
Ja i fust le paiens et pris et retenu.
Quant li autre paien sunt au secours venu.
Dessus la gent Girart ont commencbié le bu.
As mâches et as pierres ont no gent derompu ,
Morbier ont relevé et son baston rendu ;
Plus de .c. des Girart nous ont mort abatu.
Ja fussent tous ocbis, n'en fust .1. remasu.
Quant Hernaut et sa gent sunt au secours venu,
Miles, cheli de Puille, qui a le blanc escu ,
Le duc Renier de Jennez, qui père Olivier fu;
Bien sunt .xiiiim. armé et fervestu.
Adonc i véissiés maint ruiste coup féru,
Et l'un mort dessus l'autre à la terre estendu.
7éé}— 7^96 GaUFREY. 251
Li .Vf", gaians se sunt si combatu
Moult s'est le roi Morbier richement maintenu.
Aîant es vous Gaufrey, le hardi connéu ;
Il voit le roi Morhier, cheie part est venu.
11 a brandi la lanche et embrachié l'escu ,
Va ferir le paien , qu'il a aconsiéu ,
Li espié est bruisié, et froissié et rumpu.
Quant le paien ne verse, poi prise sa vertu.
Maintenant a sachié le branc d'achier moulu,
Si a le fel paien sus son elme féru ;
Par si très grant irour l'a Gaufrey consiéu ,
Du cuir et des cheveus coupa au branc moulu.
Par delés le joier est le branc deschendu,
Que la senestre oreille li a jus abatu.
Et quant Morhier le voit, près n'est du sens issu.
Ja refust assemblé à Gaufrey le membru ,
Quant sa gent et Francheis sunt au secours venu.
A icheste parole rest enforchié le hu.
Adonc i véissiés maint ruiste coup féru;
Mes nostre chevalier se sunt si maintenu
Que .II*^. des gaians sunt mors et confondu.
Il ont dit à Morhier : « Trop avon atendu ;
H Mon à la chilé, ou nous sommes perdu;
fc Et quant en nostre porte nous seron embatu ,
'( Ne douteron Francheis vaillisant .1. festu ,
« Puis manderon secours Gloriant le membru.
— Tout à vostre vouloir», Morhier a respondu.
Dont sonna son cornet, sa gent sunt esméu,
Et Gaufrey les encache, le hardi connéu.
A icheste envaie a Morhier moult perdu :
De .Vf", gaians félon et mescréu
Ne sunt que li .11*^. arrière revenu.
En la chité se sunt lanchié et embatu ,
Si ont la porte close et le verroul couru ,
2^2 G AU F RE V. 7<Î97-77i5
Puis ne doutent assaut la monte d'un festu.
Et Gaufrey et sa gent sunt arrière venu':
Maint gentil chevalier orent u camp perdu ,
De quoi Gaufrey fut moult dolent et irascu;
II regreite Robastre , le hardi connéu.
Gaufrey li gentis hons a grant duel démené ;
Moult a le preus Robastre et plaint et regreté.
Après si ont tendu et paveillon et tré ,
Et se sunt maintenant par le camp atravé.
Gaufrey en jure Dieu , le roi de majesté,
Que mes n'en partira pour vent ne pour oré
STara la chité tout à sa volenté ,
Et si ara Morhier, le mal paien, tué.
Desiques à .Vil. ans a le siège juré ;
James n'en partira, ch'estfine vérité,
Si leur vendra Robastre aidier par poosté ,
Ainsi corn vous orrés ains qu'il soit avespré.
De cheli vous diroi comment il a ouvré:
m. jors avoit le ber dedens le bois esté
Où il perdit Aliaume , son escuier privé ; ^
Au quart jour en issi , quant il fu ajourné.
A .III. lieues de li a le ber regardé,
Et coisi .1. castel bateillié et fermé.
Le sire qui le tient avoit à nom Barré;
Plus fel homme n'àvoit en la crestienté.
Et Robastre au castel s'estoit acheminé ;
Mes ainchiès qu'il i soit, sachiez de vérité,
Ara il moût le cuer courouchié et iré.
Par entre .11. grans tertres a le ber regardé,
Et coisi .11. grans ours qui sunt encaenné
A .1. pilier de marbre qu'est en terre bouté,
Et .1. lion avec , qui fu grant et cresté;
Et gardent le passage, que nul n'i soit passé.
77JO— 77^5 GaUFREY. 2^5.
Robastre jura Dieu, le roi de majesté,
Que s'il i devoit estre mengié et devouré,
Si passera il outre, se Dex l'a destiné.
Le lion se drecha, s.'a Robastre avisé.
Robastre sa cuignie a levé par fierté ,
Et vient au premier ours ; si fort l'a assené
Que la teste li a par le milieu rasé.
Quant le lion le voit , par dessus l'a hapé ;
Le pant de sa cuirie l'en a as dens porté.
Se Dex ne li aidast , mort l'éust et tué.
Au lioi> recourut par ire et par fierté,
Très parmi les rains outre la cuignie a passé ;.
Le lion trébucha- à terre emmi le pré.
Et quant l'ours l'a véu, à Robastre est aie.
Et le ber a par ire la cuignie levé ,
Le musel très parmi \i a outre coupé ;
L'ourse quiet toute morte à lerre emmi le pré.
Et quant chen voit Robastre, s'a grant joie mené ,
II a pris sa cuignie , si s'est acheminé ,
Au Castel Perillex en est le ber aie.
H coisi le segnor sus le mur acouté.
Et quant Barré le voit, forment s'est aïré ;
Il escria : « As armes ! franc chevalier membre. »
.III. chevaliers se sunt maintenant adoubé,
Et tous lor escuiers se resunt apresté;
Et furent bien .xiili. quant furent assemblé.
Par devant eus s'en va le traître Barré,
Et a brandi l'espié, vers Robastre est alé =
Robastre sa cuignie a contremont levé,
Et Barré le feri ains qu'il l'ait salué ;
Le hauberc qu'ot vestu li a rout et faussé.
Quant Robastre le voit , ne li vint pas à gré ^
Dessus la teste amont l'a si droit assené
Desi en la chainture l'a fendu et coupé ^
Ok
2^4 Gaufre Y. 7764—7796
Et le cheval parmi a sous li tronchonné.
Barré le traïtour quéi mort en la prée.
Atant es vous sa gent qui s'est haut escriée :
« Par foi, larron mauves, vostre vie est alée! »
Adonc ii queurent sus chele gent mal senée,
Et ii a sa cuignie en contremont levée;
A .III. cous en abat plus de .ix. en la prée ,
Puis ra ochis les autrez par moult grant aïrée.
.1. en i ot encore , merchi li a criée :
« Sire, pour chei Segnor qui fist chiel et rousée ,
« Ne m'ochiés encore, s'il vous plest et agrée.
« Se tu veus demourer en icheste contrée,
(c Une dame a lassus, qui tant est coulourée;
«. Esglentine est la bêle par son nom apelée ;
« Moullier estoit Barré qui gist mort en la prée.
« Avoir povés la tour, et la dame espousée,
« Et je vous servirai de cuer et de pensée.»
Et Robastre respont : « Or vous soit respitée ;
rt Maine moi orendroit en la sale pavée.
— Sire, dist Piedoré, si soit com vous agrée. »
Dont montent les degrés , n'i ont fet demourée.
La dame vint encontre , qui moult estoit senée ;
A Robastre demande sans plus de demourée
Son nom et tout son estre, et il Ii a contée.
Et Piedoré li conte, à la chiere membrée,
Que Barré est ochis , qui l'avoit amenée
De Franche le païs, où le glout l'ot trouvée.
^< La mère Dieu, dist ele, si en soit aorée. »
Ele dist à Robastre, s'il li plest et agrée,
Avec li l'enmerra, s'il veut, en sa contrée.
Et Robastre ii dist: « Douche dame henourée,
« A Vauclere m'en vois , chele chité loée ;
« Ileuc m'atent Gaufrey et sa gent henourée :
7797-7828 GaUFREY. 2}$
a Jamez ne finerai s'arai la mer passée. »
Quant la dame entendi que il ne demourra,
Sachiés que en son cuer durement l'en pesa,
Et non pas pour itant .!. anel li donna.
La pierre a tel vertu que qui la portera
Anemi ne maufé ja ne li meffera,
Ne en feu ne en eve son cors ne périra.
« Amis, chen dist la dame, chesti ne perdes ja.
— Dame, moult grant merchis », Robastre dit li a.
A icheste parole le congié demanda;
Piedoré avec li pour conduit li rouva,
Et la dame gentil volentiers l'otroia. n
Piedoré devant li u chemin s'en entra. il
Robastre à Damedieu la dame quémanda;
A icheste parole en son chemin entra.
.1. soir vint à Vauclere si comme il anuita;
U paies est venu , que nul ne li véa ,
Et a trouvé Flandrine , qui moult de biauté a.
Robastre noblement et bel la salua ,
De Gaufrey le gentil premier li demanda
Qu'il estoit devenu , quant il ne le trouva.
Quant Flandrine Toi, contre li se leva,
Robastre le gentil maintenant acola.
Pour chen l'a connéu que la hache porta;
Dejouste li l'asist, grant heneur li porta.
Robastre le gentil . à la chiere hardie,
A demandé la dame souef, à vois série,
Se de Gaufrey soit rien, pour Dieu, qu'ele li die.
Et la dame le voir ne li vout cheler mie ,
Trestoute l'aventure, si corn l'avés oie ,
Et comment sunt passé outre mer à navie.
« Hé las! chen dist Robastre, si dure départie!
k
256 Gaufre Y. 7829—7862
ft Jamez ne le verra^i] en trestoute ma vie.
— Ou vous passerés mer, se Dex le vous otrie ;
« Je vous feroJ demain pourquerre une galie.
— Damedex le vous mire, le fix sainte Marie! «
Dont quémande la dame la table soit drechie ;
.L. chevaliers sunt laiens de mesnie.
Aprez souper fet querre la dame une galie,
Viande ont mis dedens et pain et vin sus lie,
Puis se vont reposer, moult fu U nuit série.
L'endemain se leva et a la messe oïe,
Aprez s'en est Robastre entré en sa galie.
La dame le convoie, qui bien est enseignie;
.XX. chevaliers li preste par fine courtoisie,
Et .XXX. bons serjans qui ne li faudront mie.
A Dieu les quémanda Flandrine i'eschevie.
En la mer sunt entrés par dedens la galie,
Et le vent vient deriere , qui moult bel les enguie.
Mes se Jhesus n'en pense, moult est courte lor vie;
Quar une grant tempeste est en la mer drechie
Et .1. vent lor sailli qui à destre les guie.
Les cordes sunt rumpues, les voilez depechie ;
Chascun des mariniers à haute vois s'escrie :
a Et que nous secoures, dame sainte Marie! »
Robastre voit sa gent qui fu espéurie ;
As mariniers a dit : « Ne vous esmaiés mie ,
a Que de cheste torm.ente ne donroie une aillie.
« Se Dex me maine à terre, le fis sainte Marie,
«. Ele sera vendue à la gent paiennie. »
Si comme Robastre ot sa parole fenie,
E[s] encontre une roche hurtée sa galie.
Contre la roche vint de si grant escueillie
Que parmi le milieu est toute depechie:
Chevalier, notonnier, et toute la mesnie,
Sunt en Teye versé par dessous la galie.
786}— 7894 G AU F RE Y. 257
Que mal soil de cheli qui escapast en vie,
Fors seulement Robastre le ber et sa cuignie.
La pierre de l'anel avoit tel segnorie
Ja ne sera noie qui l'ara en baillie.
Dont s'escria Robastre à haute vois série :
« Gardés moi de noier, dame sainte Marie!
u Malabron, biau dous père, grant mestier ai d'aïe;
u Se ne me secoures, moult est courte ma vie. »
Robastre va flotant par la mer à bandon,
Damedieu reclama et son glorieux non ,
Et puis a regreté son père Malabron : ^
« Père, secoures moi ; grant mestier en a on, » L
N'éussiés pas conté .vi. deniers de randon
Quant il vint devant li en guise de poisson.
A Robastre escria clerement à haut ton :
«( Montés dessus mon dos, nous le vous quemandon.»
Quant Robastre l'oï , tel joie n'ot nul hon ;
De plain eslés sailli le ber sus le luiton.
Oubliée ot sa hache, que garde n'en prist on ;
Ens u fons de la mer s'avala à bandon.
Onques ne s'en prist garde le nobile baron.
Et quant il l'en souvint, si dolent ne fu hom :
a Elas! chen dist Robastre, perdu ai mon baston!
« A povre homme ne vient se grant povreté non. »
Moult l'ot bien entendu son père Malabron ;
Mes à noer pensa, ne dist ne 0 ne non
Tant qu'il vint à une isle, si i vint à bandon ;
Robastre deschendi par dessus .1. perron.
Malabron s'est mué en la guise d'un hom ,
Robastre va beisier le vis et le menton.
Adonc le mist son père douchement à raison ;
Ja li fera grant joie, si comme vous diron.
£ti
2]S GaUFREY. 78?;-7926
Il a dit à Robastre bêlement sans délai :
« Biau dous fis, qu'avés vous ? moult esbahi vous voi.
— J'ai perdu ma cuignie , dist il , dont grant duel ai ;
f' En la mer me quéi quant dessus vous montai.
— Biau fis, dit le luiton, quel guerredon arai
a Se je la vous raport ? — Père, vos bons serai ;
« James vostre vouloir jour ne trespasserai.
— Robastre, biau dous fis, et je la vous rendroi. »
Malabron a parlé, qui moult estoit sénés :
« Robastre, biau dous fix, or ne vous démentes;
« Assés prochainement ichi me reverrés. »
A icheste parole s'est Malabron mués
En guise de poisson, jamez tel ne verres;
Tout maintenant s'en est dedens la mer entrés.
Ains que vous eussiez .LX. soûls contés
Ot plus de .XXX. lieues par la mer traversés;
Il a tant par la mer et venu et aies
Qu'il a trouvé la hache Robastre li faés.
Quant Malabron la tint, s'a grant joie menés;
Vers l'isle de Rados restoit acheminés.
A l'isle de Rados, qui tant est segnorie,
Est venu Malabron à toute la cuignie.
De la mer est issu , que plus ne se detrie;
Lors devint .1. vallet, n'ot si bel en Pavie,
Puis leva à son col maintenant la cuignie ;
Parmi l'isle s'en va cantant à vois série.
Quant Robastre l'oï, n'ot tel joie en sa vie.
Malabron le luiton maintenant li escrie :
« Or soies aséur, je vous rent la cuignie.
— Grans merchis , dist Robastre , qui forment s'umilie ;
o Or ferai je du tout à vostre quemandie. >♦
Robastre a bien .c. fois beisïé sa cuignie,
7927-79^9 GaUFREY. 2^9
Puis jura Damedieu, le fis sainte Marie,
Que s'il ataint paiens , la pute gente haïe,
Plus de .M. en morront à duel et à hasquie.
Puis dist à Malabron, s'il savoit, qu'il li die
Se Garins estoit mort, qu'il ne li chele mie,
Ne Doon de Maience à la chiere hardie.
a Nennil , dist Malabron, ains est encore en vie.
« En la tour de Barbel , qui tant est segnorie ;
a Mes il ont à mengier tout à lor quemandie.
(Quant Robastre Toi, n'ot tel joie en sa vie. )
a Mes par temps les verrez en santé et en vie;
« Se vous estes si sage que ne fachiés folie,
a Jamez ne vous faudroi que ne vous fâche aïe. »
Quant Robastre l'oï, durement l'en merchie,
Damedieu a juré, qui tout a en baillie.
Que chier le comperra Gloriant de Honguerie.
Malabron li a dit : « Trop aies demourant ;
<c Prenez vostre cuignie , si en alon atant. »
Et Robastre respont : « A vo quemandement. »
Il a pris sa cuignie que il paramoit tant.
Malabron s'est mué, Robastre va montant,
Et Malabron l'emporte parmi la mer noant.
Et je que vous diroie? Tant ala esploitant
Que Robastre li ber vit la tour au Gaiant;
Tant va li ber Robastre qu'il la va aprechant.
Il voit très et aucubes levés emmi le camp.
Le tref Gaufrey connut et le Hernaut le vaillant ;
De la joie qu'il a va trestout frémissant.
Malabron est venu sus la rive noant ,
Il a mis jus Robastre bel et courtoisement,
Puis li a dit après : «Va, à Dieu te quemant.
« Vés là le tref Gaufrey, le hardi combatant;
a Entre li et sa gent si ont assis Morhant.
540 C AU F RE Y. 79^0—7992
« Or ne vous sai que dire : dès ichi en avant,
« Quant serés en péril, ne m'aies oubliant,
« Et je vous secourrei tost et isnelement.
— Sire, Dex le vous mire)), dist Robastre en plourant.
A icheste parole fine lor parlement.
Malabron s'est féru en la mer maintenant ,
Plus tost va par la mer qu'oisel ne va volant.
Quant Robastre le voit, de Dieu se va seignant;
Puis li est souvenu de Garin le vaillant :
En sa prison le tient le fort roi Gloriant.
il voit le tref Gaufrey, le hardi combatant :
Chele part est venu tost et isnelement.
Sus destre regarda par delés .1. pendant,
Et voit .XII. sommiers qui viennent chevauchant;
.L. sommiers mainent, carquiés moult richement
De pain et de vitaille, de vin et de fourment.
Quant Robastre les voit, si en ot joie grant :
Il cuida que chen fussent Sarrasins et Persant ;
Il jura Damedieu le père omnipotent
Que de tous les sommiers fera Gaufrey présent.
Chele part est venu sans nul delaiement,
Hernaut a regardé, voit Robastre le grant.
Bien le connut de loing ; mes moult ala pensant
Comment avoit passé la mer si feitement;
Bel et courtoisement le va aresonnant :
fi Robastre , biaus amis, bien soies vous venant. »
Quant Robastre l'oï, si enfu moult joiant;
.\u parler reconnut Hernaut le combatant.
Chele part est venu tost et isnelement.
Plus de .xiiii. fois le beise en .1. tenant.
Robastre le gentil a grant joie mené
De chen qu'il a Hernaut de Biaulande trouvé,
Dont li a maintenant enquis et demandé
7995-8026 GaUFREY. 24I
Comment Caufrey le fet, le chevalier membre,
Et se Garins estoit de la prison jeté,
El Doon de Maience, le chevalier loé,
Et se il ont ochis Gloriant l'amiré.
Et Hernaut respondi : « Folie avés pensé;
<( Comment seroit il mort ? ne l'avon pas trouvé. »
Et Robastre respont : « Dex en soit aoré !
" Par foi , je ne voudroie pour l'or d'une chité
'<■ Que .1. autre que moi l'éust à fin mené. »
A icheste parole sunt vers le tref aie.
.1. escuier s'en tourne, devant a galopé.
Gaufrey le vit venir, si ii a demandé :
K Amis , de tes nouveles me conte vérité;
.< Comment le fet Hernaut , qui est fourrer aie r
— Sire, il le fet moult bien, la merchi Damedé;
« Vés le chi où il vient tout le chemin ferré.
'< .XXX. sommiers amaine de vitaille troussé ,
K Et s'amaine Robastre , que nous avon trouvé. »
Quant Gaufrey l'a oï , si a le chief levé :
H Amis, pour l'amour Dieu, me dis tu vérité?
— Oïl, sire, par Dieu, le roi de majesté! »
A chest mot est Gaufrey en son estant levé,
Le mantel de son dos a l'escuier donné.
Très parmi l'ost Gaufrey en est le cri aie
Que Robastre venoit le chevalier membre;
Plus de .xilll'". sunt es chevax monté
Pour aler à rencontre Robastre le membre.
Robastre le gentil a devant li gardé.
Et voit venir Gaufrey tout le chemin ferré;
Il demanda Hernaut, qu'a lés li regardé:
« Qui est chil qui chà vient tout seul emmi le pré ?
— Sire , che est Gaufrey » , dist Hernaut le séné.
Quar.t Robastre l'oï, s'est chele part aie;
Venus est à Gaufrey , estroit l'a acolé.
Caujrey. 16
^42 Gaufre Y. 8027-8050
Devers le tref Gaufrey se sunt tous retourné;
Ghascun est deschendu du destrier abrievé.
Chele nuit ont en l'ost grant joie démené.
Plus de .XX fois le beise le ber par amistié.
Atant es vous la gent venus tous abrievé;
Où qu'il voient Robastre, si l'ont moult henouré.
Gaufrey li gentis bons a de joie canté,
Et Robastre li a de chief [en chiefj conté
La paine et le torment où il avoit esté,
Et toute la douleur qu'il avoit enduré.
De son père li dist toute la vérité ,
Et comment il l'avoit de la mer escapé.
Et Hernaut respondi ; a Dex en soit aoré ! »
Cheie nuit sunt à joie en lor tref déporté ;
Dedens le tref Gaufrey ont .1. chier lit paré,
Là où Robastre s'est chele nuit déporté
Desiques au matin que il fu ajourné.
Quant li baron se sunt et vestu et paré ,
A. gentil capelain lor a messe canté;
Quant ele fu cantée, si sunt u tref entré.
Robastre a Hernaut et Gaufrey apelé :
« Segnors barons, dist il, ne m'avés pas conté
f(. Quele gent sunt laiens dedens c'iele chité. »
Et Gaufrey respondi : « A. moult bel amiré
ce Qui est le roi Morbier par son nom apelé;
oc Ne durroient à li .xiiii. hommes armé,
ft Si a petit de gent , mes moult sunt aduré
oc J'ai fet mon serement que ja n'en tourneré
« S'arai le roi Morbier et mort et affolé. »
Et Robastre respont : « Or soit à vostre gré.
a Se Damedieu donnoit, le roi de majesté,
« Qu'il ississent chà hors, bien seront encontre. »
Mes pour nient s'en est Robastre démente ,
Que Morbier s'en istra ains qu'il soit ajourné,
8o6i— 8o94 GaUFREY. 245
Li et .111^. jaians fervestus et armé.
Morbier fu en la chit, le jaiant redouté, ''-
Et coisi nos barons qui furent atravé ;
Les serjans d'entour li a le roi apelé.
a Segnors, chen dist Morbier, or oés mon pensé :
a Là dessous sunt Francbeis venu et atravé ;
a Bien sunt .LX. mile et plus, au mien pensé,
a Et nous sommez .ui^. hardi et aduré;
ce Bien devrion valoir toute crestienté.
a Se longuement nous tiennent cbi Francbeis enserré,
a Tost nous sera failli la viande et le blé :
« Nous n'avon pas viande a demi an passé.
a Q_ui sara bon conseil , ne doit estre cbelé. »
.1. jaiant l'a oï , si s'est baut escrié :
a Morbier, dist li jaiant, par Mabommet mon Dé,
« Onques mes ne vous vi recréant ne maté ;
« Se mon conseil estoit oï ne escouté ,
(c Par Marmouzet mon Dieu, bien vous conseillère,
ce Or prenés .1. mesage, se il vous vient à gré ,
« Et si le m'envoies au fort roi Machabré
oc Et au roi Gloriant, qui tant a poosté ;
a II est vostre droit sire et vo droit avoué :
(c Secourre nous vendra de bonne volenté. »
Et le paien respont : « Cbi a conseil privé ;
a Mes je ne soi comment s'en soit li mes aie. s
Et cbil a respondu : « Ja vous sera conté :
a Nous nous armeron tous ains qu'il soit ajourné,
a Et quant seron trestous fervestus et armé ,
a Si ouvriron la porte coiement à cbelé,
a Et puis si nous ferron es loges et es très;
« Aincbiez que levé soient en aron moult tué. d
Et Morbier respondi ; « Moult avés bien parlé ;
a Ainsi le feron nous, par Mabommet mon Dé! ï>
Or leiron cbi des Turs; de Gaufrey vous dire
244 Gàufrey. 809J-8127
Et du gentil Hernaut et du riche barné;
Nul ne diroit la joie que il ont démené
Pour l'amour de Robastre qu'il avoient trouvé.
Gaufrey fet corner i'eve, escuiers se levèrent.
Robastre et Gaufrey premièrement lavèrent,
Toute la baronnie au mengier s'arengierent ;
Moult furent miex servi que il ne demandèrent.
Quant le souper failli, les napessus estèrent.
Hernaut fet l'escargueite, que tous s'i acorderent.
A chest mot les barons à leur tentez alerent,
Et Gaufrey et Robastre à lor très retornerent.
Li lit furent paré où il se reposèrent,
Et Hernaut et sa gent delivrement s'armèrent.
Quant furent bien armés, sus les chevax montèrent,
Et quant furent montés , les escus demandèrent.
Les rois trenchans espiés dedens lor mains portèrent
Des tentes sunt i'-sus, entour l'ost s'en alerent.
Or diron com Morbier li et sa gent ouvrèrent :
.1. mesagier ont pris, lor leitres li baillierent,
.1. dromadaire ambiant au mesage enselerent,
Puis s'arment li paien et Morbier atournerent;
Quant furent atournez, sus lez chevax montèrent.
Le félon mesagier avec eus emmenèrent,
.L poi devant le jour le grant pont avalèrent,
Et toutez lez .m. portes maintenant deflfermerent.
Le mesage ont lessié, et si l'en envolèrent,
A Mahommet lor Dieu trestous le quémandèrent;
Mez n'ot gaires aie quant Francheis l'avisèrent.
La gent Hernaut le voient, encontre li alerent;
Mes ne les atendist pour la terre de Clere,
Fuiant s'en est tourné, et Francheis l'encauchierent.
Mes pour noient le font, que rien n'i conquesterent.
Fors tant que lor chevax lassèrent et matèrent.]
8i28— 8iéo GaUFREY. 245
Il ont lessié l'encaus, ariere retournèrent;
Vers la tente Gaufrey ariere s'en alerent.
Et quant nos gens les voient, à poi qu'il ne desverent;
Par moult grant mautalent les bons chevax hurterent.
Après la gent Morbier vistement s'en alerent.
Hernaut voit les jaians qui es tentes entrèrent,
Et Morbier et sa gent es tentes s'en entrèrent.
Es loges sunt venus, nos gens dormans trouvèrent,
En moult petit de temps plus de .C. en tuèrent,
Et l'ost s'est estormie quant la noise escouterent.
Morbier et .vu. jaians dedens le tref entrèrent;
Robastre estoit dedens, et dormant le trouvèrent.
Dont l'ont pris en dormant, et les poins li lièrent,
A .X. félons jaians garder le quémandèrent,
Et il l'en ont mené, et vers la cbit entrèrent.
Gaufrey s'est esveillié, voit paiens qui là erent,
Fuiant s'en est aie, etcbil après alerent.
Et Hernaut et sa gent, qui es tentes entrèrent,
Puis levèrent le cri , es jaians se meslerent;
Plus de .c. et .L. maintenant en tuèrent.
Et Gaufrey et sa gent endementrez s'armèrent,
Plus de .Xllll"!. sus les cbevax montèrent,
Puis viennent en Testour, de ferir s'apresterent.
Gaufrey, il et sa gent, sunt en l'estour entré.
Adonc i véissiés maint ruiste coup donné,
Et l'un mort dessus l'autre trebucbié et versé.
Qui donc véist Morbier à tout son grant tiné,
Qui estoit bien de fer fort lié et bendé,
Et de brocbes d'acbier fu entour brocbonné;
Et le fort roi Morbier en a grans cous donné.
Atant es vous Gaufrey monté sus Afilé , .
Et Hernaut de Biaulande sus le bai estelé,
Et Milon etGirart et Renier l'alosé,
2^6 GaUFREY. 8i'Si-8i94
Et toute nostregent, qui moult ont de bonté.
Maint jaiant de put aire ont ochis et tué.
Gaufrey son hardement i a bien esprouvé;
Maint coup i a donné du branc d'achier letré.
Moult souvent a Robastre le gentil demandé;
Mes nul ne l'en savoit dire la vérité.
Moult fu dolent Gaufrey quant il ne l'a trouvé :
Comment le trouvast il ? Il va vers la chité ,
Oti .X. félons paien l'en avoient mené.
De cheus vous dirai je comment il ont ouvré :
Robastre en emmenoient qui a les poins noué,
Dessous .1. olivier s'estoient reposé.
Ains qu'à la chité soient, seront espuanté,
Se Malabron ne faut, le luiton redouté,
Le bon père Robastre , que li Turc ont mené.
Robastre bret et crie, souvent a souspiré :
« Ahy las! dist Robastre, comme or sui atrapé ! »
Puisdist : « Amis Garins, jamez ne me verre,
« Se Damedieu n'en pense, le roi de majesté.
« Poi ai mon vasselage par dechà esprouvé :
a Je passei ier la mer, hui sui emprisonné. »
Après chest mot li est de Malabron membre,
Et quant il l'en souvint, s'a du cuer souspiré :
a Ahy! dist il , biau père, vous m'aviez conté
« Que se mon corps estoit en nul péril entré
« De mort ou de prison , che est la vérité,
a Que me secourriés de bonne volenté;
« Or en ai bien mestier : par Dieu de majesté ,
a Père, secoures moi, si vous en sarai gré. »
Dont se seigne Robastre de Dieu de majesté.
Adonc n'eussiez pas .xil. deniers conté
Que Malabron li vint, le luiton afilé,
Et voit les Sarrasins qui ont emprisonné
Robastre le gentil et durement lié.
8195-8328 GaUFREY. 247
Le folet ot sa cape vestu et endossé ;
Si n'est nui qui le voie, che est la vérité,
Puis que il a sa cape vestu et endossé.
Batre pourroit .1. homme tout à sa volenté
Que nul ne le verroit qui soit de mère né.
V^enus est à Robastre, si a en haut parlé,
Si haut que li jaiant en sunt espuanté,
Pour chcn qu'il n'ont nulhui véu ne avisé.
Ht Malabron parole, Robastre a ramposné :
•( Tenés vous là , Robastre , et je chà me tendre;
H Le mot que vous déistes vous guerredonneré.
« Quant vous fustes dechà outre la mer passé,
K Que j'u pour vostre amour tant de paine enduré,
K Et que vous hu dechà sus mon col aporté,
-c Vous trouvastes Hernaut de Biaulande l'ainsné,
H Et il vous demanda qui vous avoit passé ,
«. Et vous li respondistes ch'avoit esté maufé ,
« Il m'en souvient moult bien; par la foi que doi Dé,
tt Je ne sui pas déable ne je ne sui maufé,
u Ains sui de la partie au roi de majesté,
K Qui en chest siècle m'a issi fet don donné
'c Q_ue par le monde vois tout à ma volenté,
« Et en toutez manières est bien mon cors mué,
u Mes n'ai lai de maufere homme crestienné. «
Ht Robastre respont : « Ichen fu vérité,
<c Si m'en vint à la bouche , ne m'en sui [pas] gardé ;
fi Mes trop sui esbahi , par Dieu de majesté,
« Quiex C. mile déables le vous ont ja conté. »
Et Malabron respont : « Par la foi que doi Dé,
K J'estoie loi[n]g de toi près d'une réauté,
K Et s'oï bien le mot quant te fu escapé. »
Et quant lez .x. jaians ont le mot escouté,
Li .1. en avoit l'autre durement regardé.
« Compeins, vois tu cheli qui ainsi a parlé.?
k
24^ GaUFREY.. 8ji9-S2(S2
— Nennil, fet il, compeins, par Mahommet mon Dé.
ce Je croi ch'est le prison qu'avon encaenné;
« Or tost couron li sus, si soit bien bastonné. »
Lors viennent à Robastre , si l'ont bien astelé.
Ne se pot revengier pour chen qu'estoit lié ;
Le cuer u cors li est pour les cous resonné.
Et Malabron son père en a A. ris geté ,
Et puis li a en haut maintenant escrié :
(( Robastre, or te souviengne que m'apelas maufé!
(( Se le mot ne te fust de la bouche escapé ,
rt Tu n'eusses esté féru ne adesé ,
a Et si te délivrasse et envoiasse au tref. »
Et Robastre s'escrie : « Merchi , pour amour Déî
(V S'il vous vient à plesir, aiez de moi pité ,
« Et je vous jur sus sains jamez ne le dire,
.'. Ains diroi qu'estes Dieu , se il vous vient à gré.
« James encontre vous ne diroi foleté ,
« Mes que vous fachiés tant que je soie escapé ,
« Et qu'avec Gaufrey soie , qui si est démente ;
« Moult dout que li paien ne le m'aient tué.
« Chesle première fois doit estre pardonné ;
(i Li père doit avoir de son enfant pité. »
Et Malabron respont : « Vous ditez vérité. »
Venus est à Robastre , n'i a plus demouré ,
Du pant de son mantel l'a tantost afublé,
Puis ne l'ont li jaiant véu ne avisé;
Ne soivent où il est ne quel part est aie.
Li .1. regarde l'autre, tous sunt espuanté.
« Par Mahommet, font il, nous sommes enchanté!
« Où en va le glouton? Quel part est il aie ?
— Je ne sai , dist le tiers , par Mahommet mon Dé ;
« Mes je sui moult dolent que je ne l'ai tué. »
Et le fier Malabron n'i a plus demouré,
A Robastre a les poins et les pies desliés.
8a6i— 8i96 Gaufre Y. 249
Malabron le luiton Robastre deslia ,
Et quant l'ot deslié grant joie démena.
De sens moult merveillex Malabron s'apensa
Des .X. félons jaians qu'il les enchantera.
Le folet dist .1. carne qu'il ot apris piecha ,
Que les branches de l'arbre si forment conjura,
En guise de sarpent chascune transmua;
Si comme grosse estoit, le serpent resembla.
A l'arbre contreval chascune pendilla,
Chascune feu et flambe par la gueule jeta.
Chele qui fu ne giete moult durement sifla
Que toute la campengne en bruit et resonna.
Les .X. jaians le voient, chascun s'espuanta, ^
Et tout le plus hardi en la fuie tourna; M
Vers la chité jaiante qui pot fuir ala.
Malabron et Robastre sous l'abre demoura ;
Dont a dit à Robastre : « Aies vous ent par chà.
(c Vés là le tref Gaufrey , qui pour vous douleur a ;
« Morhier est desconfit, en sa chité s'en va.
« Je vous ai secouru , et pour vous ving je chà ;
«. Mes ta foie parole malement m'ennuia :
« Se jamez vous avient, il vous en mesquerra.
« Gardez vous de maudire, mon cuer vous amera,
« Et à tous vos besoing moult bien vous aidera.
— Sire, vostre merchi », le ber respondu a.
A icheste parole Malabron s'en ala.
Que Robastre ne sot quel part il s'en tourna,
Droit vers le tref Gaufrey Robastre s'en ala.
Or diron de Gaufrey comment il esploita.
Que Morhier et sa gent hors du camp encacha ;
Desi qu'au premier pont li encaus en dura,
Tant i perdi Morhier de la gent desloial ,
Plus de .1111. milliers que il i amena,
N'emmena c'un millier; tous les autrez lessa,
m
2<0 GaUFREY. 8297-8330
Encor fu il tout lié quant i! en escapa.
En la chité jaiante ileuc sa gent entra.
Atant es vous Gaufrey , qui de près l'encaucha.
Ja fust entré laiens, quant le portier lascha
La porte couléiche; par itant demoura.
Moult est dolent Gaufrey quant Morbier escapa ;
Entre li et sa gent ariere retourna.
Et a véu Robastre qui devant li ala;
De la joie qu'il et tout s'en esléeicha.
Il est venu à II et si li demanda
Comment des .X. jaians Robastre s'escapa.
Et Robastre respont : « Damedieu m'i aida,
'( Et Malabron mon père, qui pas ne m'oublia. r>
Et quant Gaufrey l'oï , de sa main se seigna ;
Nus ne diroit la joie que le ber démena.
Puis a dit que Morbier le fel le comperra;
S'as mains le puet tenir, as fourques le pendra.
Or diron de Morbier comment il esploita :
A refremer les portes moult très bien quémanda,
De la perte qu'a feite Mahommet leidenja.
Et dit que mes nul jour du cuer ne l'emmera ;
Puis jura Apolin , son Dieu où se fia.
Que mes de la chité nul jour ne mouvera
De chà qu'à Gloriant le secours amerra.
Et Gaufrey fu as très, qui Damedieu jura
Que jamez en sa vie nul d'eus ne mouvera
Desique à icbele eure que il dedens sera.
Mes or diron du mes que Morbier envoia
Pour querre le secours Gloriant , qu'il ama,
Et au roi Machabré, qui ové li ala
A Mesques la cbité, dont chascun retourna.
Et le fier mesagier tant durement ala
Qu'à la cbit Macbabré droitement assena.
U paies lés la tour tout maintenant monta,
«ni— Sj^î Gaufrey. 251
Maprin et Flordespine tout maintenant trouva.
>( Amis, d'ont viens? où vas? ne le me chelez ja. »
Et li mez li respont que il ja li dira :
a Sire, le roi Morhier si m'a envoie chà :
(c L'autr'ier en son rivage tant de nés ariva
«• Que le hable dessous une lieue en dura.
f( Francheis l'ont assegié , dont ja tant en i a ,
ft .LX. mile sunt, qui à droit les esma.
rt Le roi issi contre eus, mes moult perdu i a;
« Or mande le secours, que grant mestier en a.»
Flordespine la gente la parole escouta;
Or ne demandés mie se grant joie mena.
Adonc parla Maprin , le mesage apela :
« Amis, chen dist Maprin, nisun séjour n'i a;
« Aler vous en estuet en Honguerie de là.
« Gloriant trouvères, revenus est piecha ,
cf Et Machabré mi sire, qui avec li ala. »
Le roi demande l'eve , et erroment lava ;
Au mengier sunt assis, qui longuement dura.
Le mes après disner le congié demanda,
Maprin et la puchele à Mahon quémanda;
Et eus li ensement : à itant s'en tourna.
DÈS or s'en va li mes, que Damedieu maudie!
Le dromadeire point tout droit vers Honguerie.
Or oés que refist la puchele eschevie :
Ele a dit à Maprin : « Or ne vous ennuit mie,
« Je me vois reposer en ma chambre série;
« Je ne dormi bien a .Ilil. nuis et demie. »
Et Maprin li respont : « Aies, à Dieu, m'amie. »
La puchele s'en tourne, que plus ne s'i detrie ;
Venue est en la chambre de fin marbre entaillie,
Et quant ele fu ens , Lion l'a veroullie.
.L chierge a alumé le ber chiere hardie,
2S2 GaUFREY. 8îé4--3j97
Pour venir as Francheis, que Jhesus benéie.
Par la vouîe s'en vont , qui bien fu entaillie.
Grant joie ont nos Francheis quant la bêle ont coisic ;
Berart du Mont Didier par amours la festie.
« Segnors, dist la puchele, or vous croist segnourie.
". Orains vint .1. mesage en la sale voutie
« Qui nous dist que Francheis sunt passés à navie ;
a Plus de .Lxm. ensemble, à ost banie.
a La chité jaiante ont ja par forche seisie
a Au plus félon paien qui soit u mont en vie,
« Que il ont ja cachié du camp par arramie;
« Pour chen mande secours Gloriant de Honguerie,
« Et Machabré mon père, qui tant a segnorie.
« Or soi bien, sire Do, quoi que nus hons en die,
« Que ch'est Gaufrey vo fix, à la chiere hardie ,
« Qui pour l'amour de vous est passé en Honguerie.
« Or va querre li mes Gloriant en aie;
« Mez, par la foi que doi le fis sainte Marie,
« Tout autrement ira ains samedi compile.
a Savez que vous ferés, bonne gent segnourie.^
a Gloriant le félon, à la maie cuirie ,
« Vous mandera là sus en la sale voutie;
« Si mesdira li .1. de la loi paiennie,
« Et li autre dira devant la gent haïe
<i Que Mahon est bon Dieu et moult a segnorie,
« Que la terre et le chiel a tout en sa baiilie;
ce L'estrif voudra véir Gloriant de Honguerie,
« Et je l'en proierai de la moie partie.
ce Je vous feroi armer, à chen ne faudrés mie,
a Et li autre seront en ma chambre voutie.
e Chascun ara u dos la fort broigne vestie ,
a L'espée chainte au lés, clere, trenchant, fourbie;
a Adonc pourront saillir en la sale voutie.
« Si ferés à main casque, bonne gent segnorie;
« Ne roi ne amirant n'i espargniés vous mie. »
8598—8429 Gaufre Y. 253
Et Berart respondi : « Fel soit qui ne Totrie ! »
Or diron du mesage, qui pas ne se detrie.
Tant point le dromadeire qu'à la chit de Honguerie
Est venu le mesage , que Damedieu maudie.
Là trouva Gioriant, qui Dex doinst maie vie.
En la chit de Honguerie s'en est li mes venus;
Très parmi la chité s'est li glout esméus.
Entresi qu'au paies ne s'estoit arestus ;
Au perron sous la tour est li mes deschendus,
Le dromadaire lesse, s'est u paies venus.
Là trouva Gioriant, qui estoit revenus
De Mahon aorer , de Mesques là dessus.
Le glout s'agenoulla, si li rendi salus :
« Mahommet vous saut, sire, et la soue vertus! »
Et Gioriant respont : « Bien soies tu venus.
« D'ont viens et de quel terre ? tu semblez esperdus.
« Contez vostre mesage; bien serés entendus.
— Sire, chen dist le glout, je sui à vous venus,
« A vous m'a envoie Morbier, le vostre drus,
« Le jaiant debonneire , devers la borne Arîus.
« Francheis sunt en sa terre par lor forche venus:
« Bien sunt .LX. mile chevaliers à escus
« Sans la piétaille à pié, dont n'est conte tenus.
« Sa terre est embrasée, son pais est perdus,
« Sa chité ont assise li cuvert mescréus.
(c Et il est vos bons linges, vous estez ses escus.
« Par moi vous a mandé que il soit secourus*
« Et se vous li faillies, bien doit estre séus,
« U guerpira Mahon et toutes ses vertus. »
Gioriant l'a oï, près n'est du sens issus.
En sa main tint le roi .1. coûte! esmoulus-,
Plain pié ot d'alemele et fu devant agus.
254 Gaufrey. 8430— 84e
Au mesage le lanche par si ruiste vertus
Que parmi le costé est le coûte! courus :
Le cuer u corps li coupe, mort quéi estendus.
« Par Mahon ! font paien , chil est trop tost venus.
Machabré l'a véu , moult en fu irascus,
Moult blasme Gloriant de chen qu'il l'a férus.
Et Gloriant respont , dolent et irascus :
« N'oés vous mon damage qu'il m'a amentéus?
(c Par cheli Mahommet qui pour nous fet vertus,
or Mar i sont arivé! Il seront tous pendus.
ce Puis passeroi la mer sus Kallon le membrus,
a Qui ja m'ochist Bermant , mon ami et mon drus;
a Kallemaine sera par la gueule pendus,
« Et saint Denis le grant estera abatus ;
« Là poseron Mahon, qui pour nous fet vertus.
a Or verroi qui sera mon ami et mon drus.
« Gardés qu'apresté soient li jenne et li canus;
(c Le matin mouveron, quant jour iert apparus. »
Chele nuit sunt remés li paien mescréus.
L'endemain par matin, quant jour fu apparus,
S'est atourné le roi Gloriant le canus,
Et le roi Machabré à la fiere vertus;
Li sommier sunt troussé, paien sunt esméus
Droit vers la tour Barbel, tout le chemin herbus.
Des jornées qu'il font n'iert ja conte tenus;
Entrés sunt en la vile li paien mescréus.
Au deschendre lor est Maprin devant venus ,
Et la franche puchele au gent cors esléus,
Flordespine la bêle , à qui Dex doinst saius.
a Père, dist la puchele, bien soiez vous venus,
a Et vous et Gloriant à la fiere vertus!
— Fille, dist Machabré, li vostre dieu Cahus
a Soit de vostre cors garde, par la soue vertus!
— Chil vous puisse garder », la bêle a respondus.
84^4-8496 Gaufre Y. 2çç
Et puis dist coiement , c'om ne l'a entendus :
« Ichil soit de moi garde c'om apele Jhesus !
— Comment vous est, ma fille ? dist Machabré li drus.
— Sire, dist la puchele, bien, la merchi Cahus;
et Et si vous di, biau père, chest païs fust perdus,
« Ne fust Maprin le preus, ichil qui est mon drus.
« Quant lessié vous éusmes , que fusmes revenus,
(i Les Francheis encontrasmes, qui estoient venus
a Espier vo païs pour vous mètre à confus ;
« Mes mon ami s'est si envers eus maintenus
a Que par son cors tout seul furent li .c. vaincus.
« En prison en mist .xil., qui vous furent rendus.
« Tous éust les Francheis par les gueulez pendus
a Quant je li fis lessier pour estre miex créus;
a Jéuner les feson , ne sunt pas bien péus.
— Mahon, dist Machabré, aoré soies tu !
« Qui en vous a fianche, il n'iert ja dechéus.
a Par cheli .Mahommet qui pour nous fet vertus,
« Ja serés espousée , or est le jour venus,
« Que je plus n'atendroie, pour le roiaume Artus,
« Que Maprin ne vous prengne, qui est le vostredrus.
« Puis manderon no gent, et, quant seront venus,
a S'iron aidier Morhier à la fiere vertus-
« Francheis ochirron tous, quant serons revenus;
« S'iron querre Kallon, qui tant est repcnus.
a Todroi li la couronne, roi sera abatus;
a Si la donroi Maprin, qui est le vostre drus,
« Et sera roi de Franche, je l'ai bien pourvéus.
— Sire, vostre merchi », Maprin arespondus.
Flordespine l'entent, tout a le sanc meus.
Puis a dit bêlement : « Ains soies vous pendus
« Que Kallemaine soit vaincu ne dechéus ,
a Ne le gentil Gaufrey, qui dechà est venus. »
2, 6 GAUFREY. 8497-8no
Flordespine la bêle, à la clere fachon,
A son père apelé, Machabré le félon.
« Père , dist la puchele , or oés ma reson :
,. Avant ier me conta mon chambellenc Lion
a Que il avoit oï Garin en la pnson ,
« Rigreter li o\ Tervagant et Mahon ;
.. Assez tost i cresroit, si comme nous cuidon,_
« Que moult bien l'escouta mon chambellenc Lion.
« AÏrès Garin i^arla, si comme il dit, Doon,
•c Et dist que Mahommet ne valoit .1. bouton.
c< Garins dist si feisoit , et que par h vit on ,
.( Chil qui despist Mahon amener le doit on,
(c Et ne doit pas avoir de la mort garison ,
K Et cheli qui le croit si ait remireson. «
Et Machabré respont : « Par mon dieu Baraton ,
,, Se ch'est voir que Garins vueille crerre Mahon
.c Et lessier Jhesuet, qui ne vaut .1. bouton,
« Il ara de la mort garant et garison ;
« Ne ia plus que mon cors n'ara il se bien non. «
Où qu'il voit Gloriant, si l'a mis à reson ,
Et que li dui Francheis ont fet estnveson ,
Et que par mautalent est Garins de Doon
Pour chen que il ne croit Tervagant et Mahon.
Et Gloriant respont en guise de félon :
.< Foi que doi Apolin . qui sainte loi tenon,
« Après disner, pour voir, la bataille verron:
a Garins se combatra en l'onneur de Mahon ,
0, Et pour son Dieu Jhesu se combatra Doon.
« Se Garins est vaincu, maintenant 1^ pendon;
,, Si feron nous les Frans tous ensemble et Doon.
« Et se Do est vaincu , Garin respiteron ,
« Et si l'apeleron le campion Mahon;
» Mes li autre n'aront de la mort garison. »
Et respont Machabré:. Et nous bien l'otroion..
855'-85é4 GaUFREY. 2^7
A ichestc parole montèrent u donjon.
Maprin a apelé Gloriant le félon ,
Et Machabré , le roi à la fiere fachon ,
Apela Flordespine, qui moult avoit chief blont :
<(. Venés avant, ma fille, nous le vous quemandon.
— Sire , chen dist la bêle, vostre quemant feron. «
Machabré l'a seisi au pant du siglaton.
Gentefu lapuchele, si ot bêle fachon;
Si cheveul resembloient d'or fin ou de laton.
D'une part l'adestra Gloriant le félon ;
Droit à la synagogue s'en tournent à bandon.
Maprin ala après, qui ait maléichon ;
Là espousa la bêle devant l'autel Mahon.
Et la bêle souspire et tient le chief embron,
Et jure Damedieu et son saintisme non
Qu'ains la nonne sara Berart cheste lechon.
U paies reperierent, où apresté ot on
Moult riche le mengier, et en i ot foison.
Moult fu fort le paies de l'euvre Salemon ,
Et la tour sus la roche feite à compassion,
Plus roonde que pomme entour et environ.
Et fu haute la roche le tret à .1. boujon,
Et la tour fu dessus dont nous ichi parlon ;
.1. pont ot sus la tour par dessus quoi passon.
Quant la porte est fremée et mis le poulion ,
La tour se deffendroit, si corn lisant trouvon ,
De tous les os du monde, s'il erent environ,
Mes qu'il éust dedens de viande foison.
Sec^nors, en chele tour dont nous ichi parlon
Estoit la fleur de Franche du roiaume Kallon.
U paies en monta Gloriant le félon ,
Et tenoit la puchele par l'ermin pelichon.
Machabré est monté avec eus u donjon,
Et Maprin , qui ara par temps son guerredon ,
Gaufrey. 1 7
258 GaUFREY. 8jéj— 8J97
Ainsi corn vous orrés, se nous avant lison.
La puchele apela son chambellenc Lion,
A une part le trait la puchele 0 chief blon,
Et li dist en l'oreille , si que ne l'oï hon :
« Savez que vous ferés . gentil fix de baron ?
ce Vous en irés, amis, tout droit en la prison ,
ce Si porterés des armes et plenté et foison.
ce Feites armer Berart coiement, à larron ,
ce Et li et tous les autres, fors Garin et Doon.
ce Ches .11. mandera ja Gloriant le félon.
ce Je li ai fet acrerre la plus belle aqueison
ce Conques famé déist , par le cors saint Simon !
ce Que fet li ai acrerre que Garins croit Mahon,
a Et pour tele aqueison se prist il à Doon
ce Que Mahommet ne prise la monte d'un bouton.
ce Pour chen les mandera mon père el donjon.
ce En ma chambre seront tuit li autre baron ,
ce Et tantost corn Garins avéra le baston ,
ce Courront sus Sarrasins entre li et Doon ,
ce Et li autre saudront de la chambre à bandon ;
ce Se ja .1. en escape, ja n'aient il pardon.
— Dame, à vostre plesir », che li a dit Lion.
Lion le chambellenc n'i est plus demourés ;
De la sale se part, s'est en la chambre entrés,
Et puis referme l'uis , comme vassal sénés ,
Puis a pris arméures largement et assés.
U pertrus de la voûte est Lionnez entrés ,
Venus est à la chartre, s'a Francheis apelés :
a Segnors , chen dist Lion , savez que vous ferés ?
ce Feites isnelement et tost , si vous armés ;
ce Garins demourra chi et Do li adurés.
ce De l'amiral seront ja au disner mandés,
ce Garins dira qu'il croit Mahon et ses bontés,
8j98— 8651 GaUFREY. 259
a Et Doon respondra, aussi corn forsenés,
« Que Mahommet ne vaut vaillant .1. chien tués.
(c On vous aportera armez, si vous armés.
« Etii autre seront en la chambre enfermés;
« Hors saudront de la chambre quant vous serez mellés.
« Mes ma dame vous mande que nul n'en déportés :
« Ochiéstout à fet quanque vous trouvères. »
Et Garins respondi : « Si soit com vous voudrés. »
Quant Berart le gentil a lez mos escoutés,
Il n'ot mez autel joie puis l'eure qu'il fu nés.
L'archevesque Turpin s'est lés lui arestés,
Tierri et Salemon, Aliaume le membres,
Et les barons de Franche dont vous oï avés.
A icheste parole s'est chascun adoubés;
Il vestent lez haubers qu'ot Lion aportés,
Et chaingnent les espées à lor senestres lés,
Et ont les bachinés dessus les chiés posés :
A la guise de Franche se sunt bien adoubés.
« Hé Dex! chen dist Turpin , qui de Vierge fus nés,
« Verroi je ja le jour que soion assemblés
a As félons Sarrasins cuvers et parjurés.?
« A cheste bonne espée, qui me pent au costés,
« Par la foi que doi Dieu , seront si confessés
« Que bien me connoistront quant m'aront avisés. »
Et Berart li respont : a Vous estes mes privés.
— Segnors, chen dist Lion , feites si , vous hastés.
« .1. félon Sarrasin, qui est Maprin nommés,
c( A ma dame espousée ; u paies le verres :
« Ch'est chil qu'en la caiere tout seul séir verres;
« Mes ma dame vous mande , si chier com vous Pavés ,
ce Que Maprin l'espousé premièrement ferés. »
Et Berart li respont, que bien estoit sénés :
ce Amis, si sera fet com vous le quémandés. »
A icheste parole sunt en la chambre entrés.
26o GaUFREY. 8632—8664
Et Lion le gentil ne s'i est arestés ,
Ains lor a dit : « Segnors, d'ichi ne vous mouvés
« Jusqu'à tant que sera là sus le cri levés. »
Et Berart respondi : « Si com vous quémandés. »
A icheste parole s'en est Lion aies,
Entresi qu'au paies ne s'i est arestés
Où le roi Gloriant estoit et Machabrés.
Au paies en monta Lion le combatant.
Là trouva la puchele et le roi Gloriant,
Et le roi Machabré, Maprin le mescréant;
Et Lion lor a dit : « Tous vous saut Tervagant. »
Et Machabré respont : « Lionnet, bien veignant.
— Sire, chen dist Lion, pour quoi demourés tant.?
« Que la viande est preste , puis fussiés bien avant :
« Aies , sire , lavés tost et delivrement. »
Et Machabré respont : « Trop parlés avenant. «
A icheste parole s'est levé Gloriant,
Et il et la puchele lavèrent tout avant.
.1. faudestuel d'or fin aporta .1. serjant ;
La puchele et Maprin s'asistrent tout avant,
Puis s'asist Machabré et le roi Gloriant,
Et toute lor mesnie maint et quemunalment.
Moult bien furent servi du tout à lor talent.
Si com l'en ot servi du premier mes avant,
Commencha à parler l'amiral Gloriant,
Et dist à Machabré : « S'il vous vient à talent,
ce Nous manderon Doon devant nous maintenant ,
« Et Garin de Monglane, qui est preus et vaillant,
a Si lor donron à boire et claré et piment;
« Mes ja n'i mengeront par nul homme vivant.
« Quant seront enivré, je vous di et gréant,
« L'un se prendra à l'autre , que le verront la gent ;
« Si nous i deduiron jusqu'à l'avesprement.
866f— 8698 GaUFREY. 261
« Puis seront traînés à queue de jument. »
Et Maprin li respont : « Bien seroit avenant ;
« Le roi les ira querre, que je le li quemant. »
Et Lionnet respont : « Chen ne seroit noient ;
« Ne vendront pas pour li , ne soit pas lor romant ;
« Mes je les irai querre, s'il vous vient à talent.
— Par Mahon! je l'otroie», distle roi Gloriant.
Et quant li paien l'oent, si en ont joie grant;
Et dist li .1. à l'autre : « Or verron ja li Franc
a Comment s'entrebatront par devant Gloriant. »
Tel en démena joie qui puis en fu dolent ,
Ainsi com vous orrés assés prochainement.
Lionnet prist les clés, si s'en tourna à tant
Très par devant la chambre où estoient li Franc ;
Lionnet lor a dit aussi qu'en trespassant :
« Or, soies prest , Berart , et vous et vostre gent. »
Puis est outre passé, et n'en fet nul semblant,
Que ne s'en aperchoivent la Sarrasine gent;
Et a dit à Garin : « Feites delivrement;
ce Vous et Do de Maience venés à Gloriant,
ce Où il siet au mengier entre li et sa gent.
« Or vous pri je, barons, que parlés sagement ,
« Que le jour est venu, je le sai vraiement,
« Que serés délivrés à Dieu quemandement. »
Et quant Garins l'oï, si en ot joie grant;
De la chartre est issu , de Dieu se va seignant ,
Et si a fet Doon, qu'adès le va sievant.
Lionnet les amaine u plus haut mandement,
Là où sist à la table l'amiral Gloriant,
Maprin et Flordespine et le roi Machabrant.
Premier parla Garins, qui venoit tout devant:
a Chil Mahommet, dist il, en qui estes créant,
« Apolin et Noiron , et Jupiter le grant,
a Margot etBurgibuz, où vous estes créant,
i
.à
202 GaUFREY. 8699-8732
« Chil gart et benéie le fort roi Gloriant ,
a Et le roi Machabré , qui tant par est vaillant,
« Et trestout le barnage que je voi chi séant.
— Et Mahommet te gart, chen respont Gloriant,
« Qui nous donne du chiel et la pluie et le vent;
« Chil vous puisse sauver, s'en li estes créant. »
Et Garins resnondi : « Je i croi vraiement,
« Si que vous le sarés assés prochainement.
— Donques n'arés vous mal », dist le roi Gloriant.
Adonc se tut Garins, Do parla hautement :
« Chil Damedieu, dist il, qui maint en Orient,
« Qui tout fourma le monde et la terre ensement,
« Et nasqui de Marie la bêle saintement,
« Et ala par la terre grant pieche préeichant,
« Quant Judas le vendi , le traître puant ,
« As Juïs felenés .xxx. piechez d'argent,
« Puis le mistrent en crois les Juïs mescréant,
ce Et fu le samedi , pour voir, resuscitant ,
« Et ala en enfer, si en geta sa gent,
« Et monta en ses chiex à son quemandement,
« Chil gart le roi Kallon , qui douche Franche apent,
a Et tous les .XII. pers et trestoute lor gent!
« Par tans vous feront moult courouchié et dolent;
« Chen n'est pas traison quant je le di avant.
« Et le Dieu dont je parle, par son quemandement ,
« Confunde Macabre et le roi Gloriant ,
ce Et tuit li Sarrasins qui sunt Mahon créant,
a Que pourchiaus estranglerent sus .1. fumier jesant.
ce Icheli qui le croit a bien perdu le sens,
ce Qu'il n'a plus de povoir c'un chien pourri puant ;
(( Mal dehé ait de Dieu chil qui à li s'atent. »
Et Garins respondi : ce Vous parlez folement.
ce Mahommet fet la pluie et l'oré et le vent,
ce Et nous donne du chiel le vin et le fourment ;
87îî-87é< GaUFREY. 26^
« Ne cresroi plus cheli qui en Jérusalem
« Fu batu à l'estache sans nisun vestement;
« Mes Mahommet si est et d'or fin et d'argent :
« Je voudroi crerre en li dès ichi en avant,
« Et prouveroie bien par devant Gloriant,
« Encontre vostre cors chi endroit maintenant,
« Que Mahommet si est .c. mil tans plus vaillant. »
Gloriant l'a oï , de joie va saillant ,
Et a dit à Garin sans nul delaiement :
« Des armes ares vous assez et largement;
(c Mez vous ares béu et mengié tout avant.
« Mez, par Mahon mon Dieu , en qui je sui créant, ^
« Doon n'i mengera pour nul homme vivant. jLlj
— Sire, non ferai je, dist Garins le puissant; ^r
« Ains aroi fet Doon maté et recréant ,
« Et monsterroi vers li, voiant toute vo gent,
« Qu'il n'est nul si bon Dieu com Mahon le puissant :
<(. Aorer li ferai ains la nonne sonnant.
— Volentiers le verroie», dist le roi Gloriant.
Puis dist à Doolin : « Sire veillart puant,
« Et vous quel le ferés ? ditez vostre talent.
— Sire, dist Doolin, je vous diroi comment :
« A Garins monsterroi, que verront vostre gent,
« Que Mahon ne vaut pas .1. ort mastin puant,
« Et si le vous feroi maté et recréant.
« Mez que j'aie .l. escu et .l. elme luisant,
« Et que j'aie une espée dont bien trenche le branc,
(C Garins n'osera ja grouchier ne tant ne quant.
— Si ferai, dist Garins, par Mahon le puissant!
« Se j'estoie ore armé de l'auberc jaserant,
« Vous ne m'oserïés véir par mautalent. »
Et quant chest mot oï le fort roi Gloriant ,
Il quémanda Lion, qu'il voit lés li estant.
Que il voist aporter .il. haubers jaserans,
'jfi
264 Gaufre Y. 8767-8798
Et avec .11. espées esmoulus et trenchans;
Que que il mengera, voudra véir le camp.
a Sire, dist Machabré, vous n'en ferés noient :
a De traïson me dout , foi que doi Tervagant !
ce Vous baudrez à chascun .1. fort escu pesant
H Et I. baston trucois sans plus armes trenchant.
(c Sire, dist Machabré, savez que vous ferois,
H Et en quele manière la bataille verrois?
à A chascun .1. escu et .1. baston baudrois,
« Que s'il ont autrez armez, vous en repentirois. »
Et quant Do l'a oï, si nerchi comme pois,
A poi que il ne dist : a Foi que doi Dieu, ch'est voirs. »
Puis a dit à Lion , que il vit lés le dois :
'( Aportez .11. escus et .11. bastons trucois. »
Dist le roi Gloriant, le paien maléois :
a Or verron nous, Garin , comment vous le ferois.
u Que, par Mahon mon dieu, se Doon ne vaincois,
(c Avant que il soit nuit, par la geule pendrois. «
Donc s'en tourna Lion le chambellenc courtois ,
S'aporta .11. escus et .11. bastons trucois;
Et Garins est sailli avant aval le dois.
(C Or chà , tost le baston ! » dist Garins le courtois.
Puis a dit à Dooft : « Enqui le comperrois.
— Mez vous , chen dist Doon , et vous repentirois ,
a De chen que tu aorez Mahom.met et le crois. »
Lors seisi le baston et l'escu demanois.
Et Gloriant parla, le roi de pute lois,
Et a dit à Garin : « Or verron que ferois ;
« Se vou tuez Doon, tous jors mes drus serois. »
L'amiral Gloriant en apela Garin,
Et a parlé en haut en rommans, sans latin :
■v Or i parra, Garin, par mon dieu Apolin,
8799—3852 GAUFRE Y. 265
tt Que par cheli Mahon, en qui je sui enclin ,
« Se Doon vous escape, mis serés à la fin. »
Et Do li respondi : « Ne vous prise .1. mastin ,
« Ne vous ne Tervagant ne vo dieu Apolin. »
Puis a dit à Garin : « Par le cors saint Fremin ,
u Trop tarjon longuement, et sommes trop fra[r]in ,
« Que chest fel amiral ne meton à la fin.
— Par foi, vous ditez voir, compeins w, chendist Garin.
Lors dist à l'amiral : « Petit pris Apolin ;
ft Vous le comperrés ja , foi que doi saint Fremin ! »
Dont leva à .11. mains le baston pommerin,
Sus le chief [va] ferir Gloriant le mastin ;
Mez entre .11. se mist .1. félon Sarrazin.
Dessus le chief amont l'a assené Garin ,
Desi u chief li mist le baston pommerin ;
Par devant Gloriant l'abati mort souvin.
Moult par en a eu grant joie Doolin ;
Il leva le baston, ne sembla pas fra[r]in,
Et feri Machabré, le félon Sarrasin,
Le père Flordespine, la bêle 0 le cuer fin.
Desi es dens li mist le baston pommerin.
Mort l'abat lés la bêle, qui tint le chief enclin,
Puis dist : « Tous i mourrés , paien , à maie fin ! »
Il n'ot pas plus tost dit ne le mot mis à fin
Que sailli de la chambre, tret le branc acherin,
Berart du Mont Didier 0 le cuer enterin,
Et si le sieut au dos l'archevesque Turpin ,
Et li baron de Franche, dont vous dis hui matin,
Fromer le marinier, que n'i met en oubli.
Et Berart vint devant, qui n'ot pas cuer fra[r]in,
Pardelés la puchele coisi séant Maprin,
Et Berart le fiert si du bon branc acherin,
Entre col et capel le consieut le meschin ,
La teste en fist voler en plain henap de vin ,
ik.
2€6 GaUFREY. 88?;— .88é5
Pnis ifisi: « Chi deroourrès, fel veillirt Sarrasin, t^
A tant es to«s venu l'archevesque Turpin ,
Et Estoot et Odon, et Aliaume et Tierri ,
Et le doc de limoges et de Nevers aussi ,
Et le boB marnîer o le cuer emerin ;
Gbascaa iert à .11. aunis sas ia geste Cahin.
Le aengîeroiit lesié païen et SamsiBy
Et tourverent en fnîe par le paies nartinB ;
Mes n'i ateadîst pas le neven son consu :
Chil (fà en escapa merdiia Apolîn.
L'amiral Glonant s enfuit le chief enclin,
Par nne fausse porte delès .1. soosterrin.
En la dntè s'en vint aîant, fesantlon fin ;
A sa Toîs s'écria : « Armez vooi^ Sarrazù) !
« Qne lî fek» Frandwis ont mis ma gent à fin. »
L'amiral Gloriant ne se Tont atargier;
On paies est issn par ,u fans sonsterrier.
La dùtë estoît loî[n^ dn gmt paies plenier
Ponr le regort de mer qui li baioit derier;
Et Glonant î Tint amrant par .1. seniier.
A sa TOÎS, qu'il ot grant, oommenda à hnclner :
« Conrez bien tost as armcz^ seyant et dieTilier,
« Qoe là sus n paies a merfdllez tempier.
« E las! g'i ai perdu tant Taillant cheTaiier,
« Qu'ai Véu devant moi odûrre et dctrendiier.
« Peidn i ai ilapnn , mon newcu le guerrier,
« Et le roi Madabrè, q|n tant par estoît fier :
« Che nous ont fct de Franche li idou pràonnier,
« Que Flordespine ot fet en sa chamiirc émhndner.
« Voîrement dh on voir soufcnt en reprodùer
« Que de grant tràsou ne se puet nus gaitier.
« Mes par chefi Mahou que j ai esté proier,
s Les orgueiUcx Fnucheis ne pnet nos respiter :
88éé~8899 Gaufre Y. 267
« Je les feroi tous pendre ou tous vis escorchier,
« Ne le Dieu où il croient ne lor porroit aidier;
« Puis manderoi ma gent dedens Honguerie arier.
'c Quant j'aroi assemblé la gent de Montemplier,
« Bien soi que il seront de paiens .c. millier;
« Et puis nous en iron pour aidier à Morbier,
u Mon ami le gaiant, qui tant me tenoit chier.
« Mes feites vous bien tost armer et haubergier,
u Si qu'il soient souspris u grant paies plenier ;
« Que s'il ferment la porte et font le pont hauchier
« Avant que nous soion u grant paies plenier,
« Ne nous pourront douter vaillissant .1. denier,
« Tant est fort le palez qui siet sus le rochier. »
Paien ont respondu : « Penson de l'esploitier. »
A icheste parole se queurent atirer.
Roi Gloriant méisme se courut haubergier.
Et a vestu l'auberc, lâché l'elme d'achier.
Puis a chainte une espée à son flanc senestrier;
Moult coita Sarrasins , que trop pevent targier.
A icheste parole entrèrent u sentier.
Et furent .xxx^". Sarrasin losengier.
Devant va Gloriant, u poing le branc d'achier,
Et jura Mahommet, que il doit deprier.
Que les Francheis fera trestous vis escorchier.
Et Berart le gentil, cheli du Mont Didier,
Et Garin et Doon, et Salemon le fier.
Et i ert aveques eus Fromer le marinier,
Qui onques de l'espée ne sot nos gens aidier,
Ains trouva .1. pestel dessus .1. grant mortier;
A .II. mains le seisi, en guise d'omme fier.
Qui adonc li véist sus Sarrasins maillier.
Et Turpin l'archevesque ferir du branc d'achier,
A plus de .XXXVII. enfist les chiés trenchier.
Noblement se contint Berart du Mont Didier,
268 Gaufre Y. 8900— 89^
Par devant la puchele en fist maint trebuchier ;
Dire peut on de li : « Chi a bon chevalier. »
Aliaume d'Aquintaine ne se fist pas proier
De ferir les grans cous sus la gent l'aversier ;
Et le duc de Nevers, li et Estout le fier,
Chil en font le paies forment aclaroier.
Fromer coisi paiens parmi l'uis d'un solier ,
Dont leva le pestel , en guise d'omme fier,
Et est couru à l'uis , si s'en est fet portier.
Adonc ont Sarrasin perdu leur recouvrier,
Par les hautez fenestrez sunt saillis du solier;
Tost en font nostre gent le grant paies vuidier.
Que ma! soit de cheli qui demourast arier!
Et puis vont le portail et le pont sus sachier,
Et voient Gloriant, le félon aversier,
Qui venoittout à pié par le paies plenier.
Doon en apela Garin le prisonnier
Et Berart le gentil , cheli du Mont Didier :
ce Comment le feron nous, pour Dieu le droiturier?
« Vechi paiens venir: plus sunt de .XX. millier;
« Ne sommez que .Xllll. qui nous puisson aidier:
« Se les lesson entrer en chest paies plenier,
« Mous i pourron plus perdre assés que gaaignier. »
Adonc a respondu Berart du Mont Didier,
Et a dit à Doon : « Or vous voi foloier;
« Guidiez qu'aion paour de paiens aversier.?
a Sire Do de Maience , par le cors saint Ligier,
« Ja ne sommez nous pas ne couart ne iennier,
ce Et si ne sommez pas Lombart ne Berruier,
ce Ainchiès sommez de Franche li meillor chevalier,
ce De la court Kallemaine , l'emperere au vis fier.
ce Sunt chi les .xil. pers , fors Naimez de Bavier,
ce Et vous le valés bien pour estour commenchier.
a Pour .1111^. paiens que chà voi aprechier,
89î4~89<57 Gaufre Y. 269
« Par la foi que doi Dieu , n'en fuiron ja arier.
« Chen seroit viiennie, par le cors saint Ligier!
« Se i'estoie tout seul, u poing le branc d'achier,
« Encontre quanqu'il sunt, se Dex me puist aidier,
« Ains qu'il m'eussent pris , le comperroient chier;
« Et se si feitement retournïon arier,
« Encor en pourrïon avoir maint reprouvier
u De m'amie la gente, qui est en chu solier.
— Bien dit, dist l'archevesque Turpin 0 le vis fier.
'c Or leur couron devant ensemble à rencontrer. »
Mètre se veut devant Berart du Mont Didier,
Mes Salemon le prist par le hauberc doublier:
a Sire Berart , dist il , lessiés vous conseillier ;
u Je vous di de verte, bien le puis affichier,
« Que se nous en isson sus paiens aversier,
« Que jamez n'enterron en chest palez plenier. »
Chele parole 01 Fromer le marinier.
Qui tenoit le pestel ; moult ot le regart fier;
Il dist à Salemon : « Que povés tant pleidier .?
« Aies vous ent trestous en chu paies plenier ;
« Je garderoi la porte, en moi a bon portier.
« Le guichet ouverroi et seroi tret arier ;
« Mes tant vous os je bien et dire et affier,
« Ja n'i enterra Turc qui en puist reperier,
K S'il n'a plus dure teste que n'est fer ne achier. »
Et quant Garins l'oï, n'i ot qu'esléeichier.
« Hé Dex ! chen dist le ber, vous gardés chest portier ;
u Quar, quant je l'o parler, tout me fet*renheitier
« Si com fesoit Robastre à la hache d'achier;
« Ainsi l'ai je véu mainte fois affichier. w
A icheste parole vont le pont abeissier.
A la porte devant se vont tous arengier ,
S'ont fremée la porte, [le] guichet tret arier ;
Ouvert l'ont li baron pour paiens engignier.
270 Gaufrey. 8968—9000
Adonc prist son pestel Fromer le marinier,
D'une part du guichet s'est aie apouer ;
Et de l'autre part fu Berart du Mont Didier,
Et ot i'auberc vestu , u poing le branc d'achier.
Or ont la nostre gent la grant porte fremée,
Et les .11. pons levés, la poulie levée.
De la porte devant fu ouverte l'entrée,
Le guichet de la porte, qui fu de fer bendée;
Chen fu pour dechevoir la gent maléurée.
Le marinier Fromer en a gardé l'entrée;
Berart fu d'autre part, qui tint nue l'espée,
Et nos barons aussi de la terre sauvée.
Atant es Gloriant et sa gent mal senée.
.L Turc s'en va avant, qui fu né d'Aquilée,
Et portoit une hache trenchant et afilée.
Le guichet a passé à sa maléurée;
Si com bessa la teste et la porte ot passée.
Et Berart le gentil a levée l'espée :
Entre col et capel li donna tel colée,
La teste en fist voler plus d'une grant tesée.
A. paien entre après, qui ot nom Sicorée.
Le guichet a passé , en sa main une espée;
Et Fromer du pestel li a tele donnée
Que coife ne bachin n'i pot avoir durée :
Le test li entemma, s'a la taie faussée,
Que la chervele en est à la terre volée.
Et quant Garins le voit , s'en fet une risée,
Puis dist : « Bien ait la brache qui donne tel colée! »
Et je que vous diroie ? tant est la chose alée
Que plus de .c. paiens ont lor vie finée.
Tous i fussent entrés, ch'est vérité prouvée,
Mes l'entrée devant fu des mors encombrée.
Atant es Gloriant à la maie pensée,
9001—9054 Gaufrey. 271
Qui d'un riche bachin ot bien sa teste armée.
Bien le connut Garins à la bonne pensée.
Le roi bessa la teste: ja fust sa vie outrée,
Que Berart avoit ja pour li hauchié l'espée;
Mes Garins a trop tost sa parole hastée :
« Passés, chen dist Garins, à vo maléurée!
« Nous vous avion quis toute jour ajournée
« Fet nous avés muser, ja en arez soudée. »
Le roi Gloriansa la parole escoutée;
Si grant fréor li est dedens le cors entrée,
N'alast .1. pas avant pour tout l'or d'Aquilée.
Il a coisi des mors la grant plache encombrée ,
Et quant le roi les voit, s'a la couleur muée.
Bien a véu Berart qui entesoit l'espée.
Quant le roi l'a véu, si fist la retournée.
Et escria sa gent, qu'il vit lés li armée :
« Mahommet, gentil dieu, ja m'avés oubliée
« La voie que je fis l'autrier en vo contrée .?
« M'a moult petit valu, ch'est vérité prouvée,
ce Que ma gent est ichi morte et desbaretée. »
Puis escria : « Fuies, bonne gent henourée!
ce Vechi Francheis armez qui la porte ont gardée
« De la grant tour Barbel ; mar fust ele fondée ! »
Et quant Sarrasin ont la parole escoutée,
Le plus hardi d'eus tous a la couleur muée.
A Gloriant ont dit : a Foie est la demourée;
ce Ja verres de nos sans enrougir lor espées.
oc Mon ent en la chit sans fere demourée,
a Et puis mandés la gent de cheste grant contrée ;
K En la grant Honguerie soit vostre gent mandée.
oc Et quant vo gent sera venue et aùnée,
« Si garderon trez bien du grant paies l'entrée
« Et yver et esté, la nuit et la journée,
a Tant que la gent de Franche iert laiens afemmée.
272 Gaufrey. 905J-9067
« Dont n'i pourra durer la gent crestiennée,
« Ains vendront à merchi, ch'est vérité prouvée ,
a Et Mahom vous confonde, qui fet pluie et rousée,
u Se ne les pendes tous sans nule demourée,
« Ou soient escorchié et soit lor char salée.
c< Si lor sera la mort Maprin chier comperée,
.-( Et la mort Macabre à la bonne pensée. >>
Et Gloriant respont : « Par ma loi henourée,
(c Ainsi sera il fet, à poi de demourée.»
A icheste parole ont fet la retournée;
Desi à la chité ne s'i est arestée.
Adonc a Gloriant grant douleur démenée.
Garins par le guichet a sa teste boutée ,
Et voit la gent paienne qui estoit retournée.
c( Segnors , chen dist Garins, batue est cheste airée ;
a Li déable m'ont ore si la lengue afilée.
« Véistez vous le Turc qui sa teste ot boutée ,
ce Quant je parlei à li, qui fist la retournée.
a Chi'ert le roi Gloriant à la maie pensée.
a Comment le feron nous? ditez vostre pensée. »
Et Berart respondi : « Ja vous sera contée :
« Fremés tost chest postis , sans point de demorée,
rc Et le pont sus levez ; par foi , ch'est ma pensée,
(c Et puis alon disner, que la table est levée. »
Et Turpin respondi : « Cheste reson m'agrée. »
A icheste parole ont la barre coulée, ^
De la porte devant, qui fu forte et cloée;
Le pont ont sus sachié, la poulie tournée :
Or ne doutent paiens une pomme parée.
Or ont Francheis la tour et l'orgueillex castel
Qui sus la roche siet. Merveilles estoit bel :
Les murs furent tous fes de fin marbre à chisel ;
La mer bat à la roche tout entour li trumel.
9067— 9>«>o Gaufrey. iy^
Berart est ens entré, le gentil damoisel ,
L'archevesque et les autrez, à qui il estoit bel.
La puchele ont trouvée séant lés .1. postel ;
N'i ot homme ne femme , ne mes que Lionchel ,
Le gentil chambellenc, qui est de bon apel.
Berart voit la puchele , si la salua bel ;
« Chil Damedieu de gloire qui fourma Daniel
n II gartcheste puchele et li otroit son bel ! »
La puchele respont bêlement et isnel :
« Sire , chil Dieu vous gart qui fourma Israël !
« Desarmez vostre cors , et vostre gent isnel
«1 S'aserront au mengier bêlement par revel ,
« Où vous serez servi en maint riche vessel.
« Estre le devez bien , par le cors saint Marcel ^
« Que le paies est vostre , la tour et le castel.
« Pour vous déguerpirai Mahommet le bedel,
« Apolin le puant, Jupiter le mesel ;
«. Cresre vueil en cheli qui par saint Gabriel
« S'esconsa en la vierge Marie 0 le cors bel. »
Et Berart en a joie, le gentil damoisel.
Dont se desarment tous vistement et isnel.
La puchele desarme Berart le damoisel.
Fromer le marinier est couru au vessel ,
Si lor apporta l'eve vistement et isnel.
Premier lava Doon et Garins par revel,
Et Berart l'eve a priz, la puchele delés,
Eltuit nostre baron, et après Lionchel.
Au mengier sunt assis , qui moult fu bon et bel ,
Et Fromer du servir ne fu mie en apeJ.
Or furent nostre gent en la plus mestre tour,
El boivent et menjuent à joie et à baudour;
Fromer le marinier les servi par amour.
La puchele Berart a regardé maint tour,
Gaufrey. ]t
^74 GaUFREY. 9ioi-9!j
Et corn plus la regarde, plus la sousprent amoiir;
Or les gart Damedieu, par la soue douchour.
D'eus vous leiroi .1. poi , s'orrez de l'amachour,
Du félon Gloriant , qui Dex envoit mal jour,
Qui jura Mahommet son dieu, où a s'amour,
Que mez ne mouvera de la chité majour
S'ara en sa merchi le paies et la tour,
Et'pendra les Francheis , ja n'en aront retour;
Et la putain ardra , chen dist , en .1. caut four,
La fille Macabre, qui par son deshenour
Lor a fet avenir, chen dit, la grant doulour.
Dont n'i fist Gloriant le roy plus lonc séjour :
Ses briés a fet escrire .1. clerc Sarrazinour,
Et puis les sééla de son séel majour.
Au mesage les baille sans fere lonc séjour;
Et chil s'en est tourné, que n'i a fet demour.
Des journées qu'il fist ne conterai ja tour.
Venus est en Honguerie un samedi pascour,
S'a conté son mesage à la gent paiennour :
Trestout leur a conté le duel et la tristour
Corn Machab'é est mort et ochis à doulour,
Et Maprin ensement, où tant ot de valour.
Grant duel en ont mené chele gent paiennour.
Plus de .XXX. milliers, Dex lor doinst deshenour,
A la voie sunt mis sans fere nul demour.
A la chité Barbel sunt venus sans séjour;
Grant joie en a mené Gloriant l'amachour.
Et paien sunt logié en la chité majour.
Forment menachent Frans qu'il mourront à doulour;
Mes se Jhesu , du chiel le père créatour.
Veut Robastre deffendre d'ennui et de tristour,
Li et sa grant cuignie, dont il a fet maint tour.
Il s'en repentiront ains que past le quart jour,
Ainsi com vous orrés à petit de séjour.
9'ÎJ— 9'é7 GaUFREY. 275
Berart du Mont Didier, le gentil pongnéour,
Apela l'archevesque, où tant ot de valour,
Et Doon et Garin, le noble feréour,
Et les barons de Franche, à qui Dex doinst henour.
a Segnors, chen dist Berart, nobile feréour,
« Se voulés otroier maintenant sans demour,
ce Feroi en fons lever et baptizier m'oisour;
« Orendroit la prendroi à moullier sans demour.
— Ch'esl bien, chen dit Doon , par Dieu le créatour !
« Or tost , franc archevesque, feitez vostre labour. »
Et Turpin respondi : « U nom du créatour. »
TURPIN li archevesque, à la fiere fachon ,
A fet aporter l'eve à Fromer le baron;
.II. cuves empli il sans point d'aresteison.
Garins prist la puchele à la clere fachon ,
Entre li et Doon , qui tant ot de renon ;
Nen i avoit que eus .11. sans plus et Salemon.
Adonc s'est desvestue la bêle 0 le chief blon ;
En la cuve l'ont mise li nobile baron.
La char avoit plus blanche que n'est noif ne coton ,
Mameleites dureites, pongnantes environ;
Pour la biauté de li en fremist tout Doon :
La char li hericha sous l'ermin pelichon.
Si avoit il le chief canu tout environ ,
Mes encor estoit preus et de moult grant renon.
L'archevesque Turpin commenche une lechon ;
La bêle baptisa u nom saint Syméon.
Garins fu son parrain et Do et Salemon.
Onques au baptizier son nom n'i canja on ,
Que ne le vout souffrir Berart le gentis hom.
Après l'ont revestue d'un riche siglaton,
Et puis ont baptisié le bon vassal Lion ;
Le bon duc de Bretaigne li a donné son non :
k
276 GaUFREY. 9168—9301
Salemon ie convers l'apelent li baron
Son parrain li donna premièrement son don ,
Saint Malo en Bretaigne ; ainsi l'apele on.
Et Berârt le gentil , à la fiere faction ,
Li a donné la terre Morbier le mal félon,
Que Gaufrey ot assis en son mestre donjon ,
Et Robastre et Hernaut, li nobile baron.
Segnors , chu jour méisme que nous chi vous dison ,
A Berart espousée la bêle 0 le chief blon.
.11. fois fu espousée , que de fi le soit on :
Maprin l'ot espousée à la loi de Mahom;
Mes de ses noeches fere ot mauvez guerredon,
Que Berart li coupa le chief sous le menton ,
S'ot la bêle espousée u nom saint Syméon.
Salemon le convers, à la fiere raison,
Est venu à Berart , si li dist sa reson.
« Sire, dist le convers, .1. don vous demandon :
« Mon parrain Salemon m'a donné riche don,
u Saint Màlo en Bretaigne, qui est de grant renon ;
<( Et vous me raves chi donné .1. riche don,
« La grant terre Morbier, le maléoit félon.
« Se Dex plest le puissant, nous vous en serviron ;
« Mes tant vous vueil prier, u nom de guerredon ,
a Que ne donnés jamès cape sans caperon :
a Tel terre ne doit pas maintenir .1. garchon ,
« Ne .1. seul escuier, se il n'est bien baron.
« J'ai esté vo moullier tous jors loial garchon,
e Or m'en povez vous bien rendre le guerredon ,
« Que chevalier me feitez , se il est vostre bon ,
« Et je vous servirai tous jours sans traïson. »
Et Berart respondi : « Et nous bien l'otroion. v
Dont demande arméures sans point d'aresteson.
Fromer i est couru sans fere lonc sarmon.
Sus .1. paile aufriquant adoubent le baron;
9101—923) GaUFREY. 277
L'esperon d'or li cauche Garins le bon baron ,
Va lesenestre aussi li a cauchié Doon;
Puis vesti en son dos .1. hauberc fremillon ,
Et a lachié .1. elme où ot d'or .1. bouton.
A la guise de Franche adoube li baron :
Berart li chainst l'espée au senestre giron,
La colée li donne , chen fu sans traïson ;
Puis dit : « Chevalier soies, par tel devision
« Que tous jours portes foi à ton seignor par non ;
u Hardi soies as armes et fier comme lion. »
Ft il a respondu : « Dex l'otroit et son non ! )^
Puis a dit à Berart : « Par le cors saint Symon!
u Se lotroie Garins et le gentil Doon ,
(c Nous en iron laiens esmouvoir la tenchon
« Encontre Gloriant , le Sarrasin félon,
« Et encontre ses gens, dont il i a foison. »
Et Berart respondi : « Or dis tu que preudon ;
u Se l'otroie Garins, par foi, nous le feron. »
Et Garins respondi : « Parlés ent à Doon,
« Et au duc de Bretaigne , le hardi Salemon.
— Segnors , je vous 0 bien , dist le vassal Doon ;
u Se chen vient au besoi^njg à commenchier tenchon,
ft Je cuideroi moult bien valoir .1. compengnun.
V Chel paies est moult fort, la tour et le donjon,
« Et chi ens a assés pain et char et poisson ;
« En plus d'un an entier trestout ne despendron.
« Et je vous di pourvoir que se nous en isson ,
a Que jamès en nos vies chà dedens n'enterron ,
« Que trop i a paiens de la geste Mahon ,
(f Que tous a fet mander Gloriant le félon ;
« Mes créés mon conseil , et si nous reposon
« Entresi qu'à demain que nous conseilleron :
« A la bataille avoir tous dis recouverron. »
Et Berart respondi : « Par foi , nous l'otroioti.
h
278 Gaufrey. 9336—9368'
« Vous estes le plus sage et tout le plus viex hon ,
a Fors Fromer seulement, le peschéor baron ;
« Onques de vo conseil ne nous vint se bien non,
« Et qui conseil refuse, bien avenir voit on
« Que souvent en mesquiet, piecha que le dit on. »
A icheste parole montèrent u donjon.
Chele nuit ont mené grant joie li baron ,
Et quant il ont soupe , les napes osta on.
En la chambre à la bêle .1. lit apresta on ;
Là ont couchié la bêle et Berart le baron.
Ens u paies amont de fin marbre luisant
Ont démené grant joie chele nuit nostre gent.
Chele nuit jut Berart 0 la bêle au cors gent,
Si engendra la nuit .1. damoisel vaillant,
Gautier de Hui ot nom , se l'estoire ne ment;
En Rainchevax mourut avec le duc Roullant,
Quant Guenes le vendi à la gent Tervagant.
L'endemain sunt monté droit à l'ajournement.
L'archevesque lor chante la messe bonnement;
Puis vont à la fenestre, au plus haut mandement,
Et ont véu aval le fort roi Gloriant
Et .XXX"^. Turs de la gent mescréant;
Et quant les vit Garins, si parla hautement ,
Et apela Berart et Doon et lor gent.
a Segnors , chen dist Garins , entendes mon semblant :
« Cheste tour est moult fort, de fin marbre luisant ;
« Mes chen n'est pas déduit d'estre chi longuement :
« Moult désir à véir Monglane et Mont Tirant,
« Et ma mouiller Mabile, 0 le corps avenant,
« Et Hernaut de Biaulande et Girart mon enfant,
« Et Milon et Renier, que j'aime durement,
« Se vous le loissïés etvenist à talent
« C'ora alast secours querre à Hernaut mon enfant,
9269—930» Gaufrey. 27.9
'< Là où i! a assis le félon roi gaiant ,
'< Entre li et Robastre et Gaufrey le vaillant,
'c Et tous les chevaliers de Franche la vaillant. »
Et quant Berart l'oï, si est passé avant,
Et a dit à Garin : « Vés me chi en présent ;
et Encor enuit mouverai droit à l'ajournement. »
Flordespine l'oï, si est passée avant,
Et a dit à Berart : « Ja n'en feroi[s] noient,
«■ N'i porterés espié, se Dex me soit aidant;
'< Que , se vous ochioient la sarrasine gent ,
« Mourir me convendroit assés prochainement.
(( Autre de vous i voist dont ne me soit pas tant,
'« Que ja n'i enterrés, se Damedieu m'ament ! »
Et quant Do l'a oï , si en rist bonnement ;
Puis li a respondu bel et courtoisement :
« Bêle, chen dist Doon, sachiés chertainement,
« Ne vueil pas qu'il i voist , pour que nous soion tant ;
'( Il n'ira ja fors moi pour voir, à ensient. »
Et Garins respondi : « Par le cors saint Amant,
« Sire Do de Maience, vous n'en ferés noient;
H Ne vous voudroie perdre pour plain .1. val d'argent.
— Segnors, chen dist Turpin, de quoi aies parlant.^
; Je suis prestre sacré pour lever sacrement ,
« Et si sui chevalier hardi et combatant;
< Or irai u secours , s'il vous vient à talent. »
Dist le duc de Nevers : a Vous parlés folement
« Que prestre soit mesage où chevaliers à tant ;
« Mes vés me chi tout prest de mouvoir maintenant;
'i Et se sui aresté par nul homme vivant,
'( Du cors le comperra assés prochainement.
'( Mes je soi bien parler francheis et alemant ,
( Lombart et espaignol, poitevin et normant ,
■-<• Et sui frère Garin de Monglane la grant :
« A son besoi[n]g li doi tous jors estre garant. »
ii.
28o GaUFREY. 9jo;«.93î$
Et Estout respondi : « Or oi fol parlement ;
ft Mes g'irai u mesage sans point d'arrestement.
— Mes moi, dist Salemon de Bretaigne la grant;
« Bien sarai as paiens monstrer mon mautalent. »
Tous se sunt présentés d'aler querre lor gent;
Mez Garins jura Dieu, le père tout puissant,
Que ja des pers de Franche n'i sera .1. alant.
Dont se leva Fromer, quant la parole entent
Le marinier gentil o le hardi talent;
Devant Garin sailli et parla hautement,
Et a dit à Garin bel et courtoisement :
a Sire Garins, dist il, n'en parlez plus avant,
a Que, par cheli Segnor à qui le monde apent,
(* Je n'en prendroie mie .c. mile mars d'argent
a Ne tout l'avoir qui est en chest siècle vivant,
« Que ne voise u mesage sans plus de parlement ,
« Que bien sai le pais et la tour au Gaiant.
« Par maintez fois i sui venu par mer najant;
« Et quant je sai le lieu et la terre ensement,
<( Donnés moi le congié, s'il vous vient à talent. »
Et Garins respondi : « De par Dieu le puissant,
« Qui te vueille conduire par son disne commant ! >•
Quant Fromer a l'otroi , si en a joie grant.
Tout issi l'ont lessié jusqu'à l'ajournement ;
Que les tables ont mises sans nul delaiement.
Mojlt furent bien servi de vin et de piment.
Char fresche et char salée, et oisiax ensement.
Fromer but et menja assés et largement,
Puis a vestu l'auberc, lâché l'elme luisant.
Et a chainte une espée à son senestre flanc.
Puis a pris en son poing une mâche pesant ,
Sus .1. destrier monta isnel et remuant,
Puis dist à nos Francheis : a Frans chevalier vaillant,
c( A Dieu vous quemant tous, le père omnipotent.
9j}7--9no Gaufrey. 281
a Se rien vous ai mefFet, pour Dieu le tout puissant,
« Si me soit pardonné, pour Dieu omnipotent;
" Que, se je puis passer la chité sauvement,
» Jamez jour ne seroi en .1. lieu arestant
(t Si aroi amené Gaufrey le combatant,
't Et Robastre le fier, qui la hache est portant. »
Salemon le convers n'i fist arestement,
Ains a bessié le pont qui as caennes pent,
Et a la porte ouverte 0 le veroul coulant.
La lune fu série et fist cler durement,
Fromer ist du castel, le hardi combatant ;
A Dieu le gloriex quémande nostre gent.
Ahy Dex ! que! damage de Fromer le puissant !
Ja l'ochiront paien à grant destruiement.
Salemon refrema la porte maintenant,
Et si est demouré à la porte gardant ;
Et nos barons montèrent u plus haut mandement,
Et on[t] coisi Fromer qui s'en va chevauchant.
La nuit gaita la vile le paien Malcuidant,
Et sunt en sa compengne .Illl"^. Persant,
Qui donc furent venus pour aidier Gloriant.
Malcuidant vit Fromer qui aloit chevauchant ;
Il ii a demandé hautement en oiant :
« Vassal , qui estez vous, et qu'alez vous querant f »
Et Fromer respondi : « Je sui à Gloriant;
« Si vois gaitant la vile que n'en issent li Franc.
— Vous mentez, dist le Turc, par Mahom, leidement [
« La vostre traïson ne vaut goûte d'argent.
« Vous aies secours querre, par le mien ensient ;
« Mez à moi conterés et parlerés avant. »
Quant Fromer l'a oï, à poi d'ire ne fent;
Il dist au Sarrasin : « Venés donques avant,
a Quar ains que je me rende vous feroi je dolent. »
Le paien l'a oï, si broche l'auferrant ,
£k
282 GaUFREY. 9nt-940î
Et a brandi la hanste de son espié trenchant,
Et va ferir Fromer sus son escu devant ,
Que parmi le plus fort li desmaile et desment;
La lanche vole en pieches et le fer ensement.
Et Fromer de la mâche le fiert à ensient
Que la teste et le test en .11. moitiés li fent;
La chervele en rumpi, mort l'abati senglant.
Et quant le voit Berart, à poi d'ire ne fent;
Il escria : « As armes! frans chevaliers vaillant, v
Et il ont respondu : « A vo quemandement. »
Li .xiiil. baron se vont tous atournant,
Et Berart s'est armé aussi comme en courant ;
Salemon le convers va la porte ouvrant,
Et si est demouré pour la porte garant.
Et nos barons s'en vont abandonnéement
Vers la bonne chité, sus le roi Gloriant,
Où Fromer le hardi se combat durement.
Durement se combat Fromer le bon gentis,
A destre et à senestre dessus les Sarrasins.
Tant s'i est combatu que .XX. en a ochis,
Dont paien furent moult dolent et engramis.
De toutez pars l'assaillent li paien maléis,
De .1111. glesves l'ont dedens le cors malmis,
Et si ont son cheval par dessous li ochis.
Et il leva la mâche, de ferir agramis,
Va ferir .l. paien qui ot à nom Landris,
Dessus le hiaume amont, qui estoit esclarchis,
Que il neli valut vaillant .11. peresis
Que la mâche li a desi el menton mis;
Mort l'abat à la terre devant li u larris.
Mez la mâche brisa; or va de mal en pis,
Elt il a trait l'espée, maint coup i a assis.
A tant es vous Berart et Turpin et Tierris,
9404— 5>4n GaUFREY. 283
Mes ains qu'il i venissent, i fu Fromer ochis.
Et quant Berart le voit, à poi n'esrage vis ;
Adonques s'est mellé es paiens maléis,
Adonc i out maint coup de paiens départis ;
La noise ont escriée, si est levé le cris
Gloriant s'esveilla, qui estoit endormis,
Et sa gent ensement sunt des armez garnis ,
Puis issent des mesons, armez et fervestis,
Et viennent à i'estour de ferir volentis ;
Mes ains en orent moult la nostre gent ochis.
Plus de .C. et .L. en ont lessié malmis ,
Quant voient Gloriant et sa gent alentis
Qui venoit acourant, uslant comme antecris.
Quant nostre gent le voient, au paies sunt vertis;
Saiemon le convers lor ouvri le postis.
a Segnors, com l'avez fet , pour Dieu de paradis ? »
Et Berart respondi : « Comme mauvez faillis.
« Fromer no compengnun nous ont paien ochis.
« Ahy las ! quel damage! trop par estoit hardis.
« Jamez n'istron d'ichi, pour homme qui soit vis;
K Estre pourron ichi, pour homme qui soit vis,
« Que ja ne le sara Gaufrey le postéis ,
(c Ne Hernaut de Biaulande, ne Milon au fier vis. »
Et quant la douleur ot Saiemon le gentis,
Il a dit à Garin : « Ne soies esmaris;
« Que, par icheli Dieu qui en la crois fu mis,
(C S'or en dévoie estre detrenchié et ochis,
« Ne demourroi je plus, pour homme qui soit vis,
« Que n'aille secours querre à Gaufrey le marchis. »
Saiemon le convers estoit tout fervestis ;
A une estable va courant, tout ademis,
Si en traist une beste qui estoit de grant pris :
Dromadaire l'apelent paien en lor païs.
Et queurt plus test assés que ne vole pertris.
2^^ GaUFREY. 94|8-^47'
Salemon le convers i a la sele mis,
Et pendi à son col .1. escu vert et bis ,
Puis revint à la porte , ouvrir fist le postis ;
Tous nos barons quémande à Dieu de paradis.
Adonc s'en est tourné le gentil convertis.
Gloriant s'estoit ja couchié et endormis;
Mes la chité gaitoit li amiral Clargis,
I. Sarrasin félon , sire estoit de Lutis.
A tant es Salemon, le nouvel convertis.
Et sist u dromadeire, richement fervestis.
Et quant Clargis le voit, si escne à haut cris :
ce Vassal, où en aies , qui estes fervestis/ «
Salemon li respont, le nouvel convertis,
m mos en sarrasin , dont bien estoit apris .
"ce Sire, parMahommet, le mien dieu segnouris,
ce Je sui à Gloriant, mon segnor le gentis.
« Frans issirent orains armez et fervestis ,
ce Et l'entrai u castel , onques n'i fu coisis;
ce Et àtendi là tant qu'il furent endormis,
a Et je m'en issi hors, onques n'i fu coisis;
c. Si ai la porte ouverte et le pont autresi.
a Or vois à monsegnor Gloriant le hardis
ce Dire li qu'il soit tost armez et fervestis; _
« Prendre peut les Francheis u paies endormis. »
Et quant Clargis l'entent, si a de joie ris :
« Par Mahon 1 dist le Turc , tu es preus et gentis
ce M'amour a deservie à tous jours je te di.
ce Or va , si foi vestir Gloriant le gentis,
c Et ie vois au paies , moi et ma gent toudis.
_ Sire dist Salemon , tout à vostre devis. «
Le dromadeire point, des paiens s'est partis,
Et paien d'autre part ont lor chemin empris.
Trouver cuida ouverte la porte et le postis,
Mes Garins l'ot fremée, li et Do le gentis.
9472— 9J04 GaUFREY. 285
Paien i sunt venus, tous furent esbahis
Quant ont trouvé la porte fremée et le postis •
Et d,st h .1. à l'autre : « Chil nous a escarnis;
« Mahommet le confunde et la soue merchisi
« Che est .1. des Francheis qui va en lorpaïs. n
tndementrez que Turs devisoient lor dis
Berart fu as querniax, le chevalier gentis,
Et tenoit .1. perron qui fu gros et massis.
La luneraia bêle, le temps fu esclargis;
Berart le giete aval, qui ot pris son avi's.
Et le perron deschent bruiant comme aneniis.
Dessus son elme amont a assené Clargis,
Et 11 et le cheval a de chu coup ochis.
Quant paien l'ont véu, tous en sunt esbahis,
Et dist 11 .1. à l'autre : « Mort soubite l'a pris
« Et 11 et son cheval , et l'a à la mort mis. « '
Entour li s'asembierent li paien maléis,
S'ont trouvé le cailleux dont Berart l'ot ochis.
Sarrasin l'ont véu, moult en sunt engramis,
S'ont l'ame quémandée Mahon et Appolins.'
Or leiron chi ester du paien maléis,
S'orrés de Salemon, le nouvel convertis ,
Qui parmi la chité s'en va tout ademis. '
Salemon le convers, le gentil chevalier,
Fu richement armé, à loi de bon guerrier,'
Et sist u dromadeire, qui fu bon et coursier.
Par la chité Barbel a pris à chevauchier,
Ne treuve nul paien, tous sunt aies couchier,
Fors cheus que la chité durent escargaitier; '
Mes de cheus s'est il fet sagement eslongnieV.
As portes Sarrasin en vint le chevalier,
Bêlement apela et en bas le portier,
Et chil est sus sailli, qui entent le tempier.
2%6 GaUFREY. .9J0J— 9r>8
Sarrasin a parlé Salemon le guerrier,
Pour chen que il vouloit engignier le portier :
« Ouvres moi tost la porte , dist il , biaus amis chier ,
a Que j'en ai moult grant haste, à cheler ne te quier;
<c II m'estuet .xxx. lieuez ains midi chevauchier,
a Que Gloriant m'envoie querre le roi Templier,
c( Et tout Tarière ban de sa terre cherquier,
a Et amener tout chi pour Francheis engignier,
a Pour chen que ne nous puissent ja d'ichi eslongnier.
« Moult par nous ont tuez de barons chevalier,
a Mes le roi Gloriant lor en rendra louier;
a Qu'ersoir après souper, quant se fist descauchier,
ce Li oï je jurer Mahon, que j'ai tant chier,
c( Que trestous les Francheis fera vis escorchier,
a Et la putain ardra en feu et en brasier,
« La fille Machabré, qui tant par estoit fier.
« Euvre moi tost la porte , que trop me fes targier,
« Que j'en ai moult grant haste, à cheler ne te quier.»
Et le paien respont : « De gré et volentier.
a Mahommet vous conduie, nostre roi droiturier! »
Trestout nu en ses braies se leva le portier.
Et a prises les clés , que ne se vout targier;
La grant porte devant ala desveroullier,
Et quant il l'ot ouverte , trait le flael arier.
Salemon le convers sacha le branc d'achier,
Et a dit au portier, que n'i vout delaier :
a Portier, dist Salemon, or entent mon cuidier :
a Avant que je m'en voise , te convient ton louier.
« Je revendroi tantost, se Dex me puist aidier;
ce Je vueil que te souviengne de moi au reperier. »
Et quant le glout coisi le branc reflamboier,
Adonc a commenchié la merchi à crier;
Mes Salemon li dist : ce Chen ne vaut .1. denier,
a Que de vostre servise vous convient vo louier;
9j39~9J7» GaUFREY. 287
« L'en ne doit pas en vain servir .!. chevalier. »
Adonques a levé le riche branc d'achier,
Et est par mautalent venu vers le portier ;
A .11. cous il li a les .11. bras roongniés.
Tuer ne le vout pas pour paiens esveillier,
Et si veut que le sache Berart du Mont Didier,
Et les barons de Franche, qui tant estoient fier.
A icheste parole, ne vout plus atargier.
Le dromadaire point, si entra u sentier.
Et le portier commenche à braire et à crier ;
Plus de .iif". Turs fet du cri esveillier.
As armez sunt couru paien et aversier,
Et le roi Gloriant en entent le noisier.
Tout desarmé courut le roi vers le portier,
Et bien .Vli"i. Turs le sievent par derier ;
A la porte est venu le roi sans atargier :
« Pour Mahon! qui t'a fet ainsi appareillier.?
— Sire, dist le portier, .1. félon pautonnier,
« S'est sus .1. dromadeire moult courant et legier.
« Il me fist entendant qu'il estoit mesagier,
« Et que vous l'envoiez querre le roi Templie[r]
a Et tout Tarière ban pour retourner arier;
ce Et je li ving la porte, sire , desveroullier.
« Quant il s'en dut issir, si traist le branc d'achier,
ce Si me vint, le glouton, ainsi appareillier
ce Que je n'aroi jamès à vous n'a [nul] mestier. »
A icheste parole a lessié le noisier;
Par devant Gloriant quéi mort u sentier.
Par Mahon ! dist le roi, or tourne à l'empirier.
(c Dont nous a chen tout fet le félon mesagier!
Mes, par Mahon mon dieu, que je doi deprier,
« Se le dévoie sieurre jusqu'à la tour Morbier,
« N'en ira pas ainsi le félon pautonnier.
ce Gourés à vos chevax , frans Sarrasin guerrier I
jgg GaUFREY. 9J75-9é«6
. S'iron après cheli qui m'a fet courouchier. .
Paienontrespondu:«Bienfelaolroier. «
Ja alassent U Turc les chevax atirer,
Quant il voient paiens qui '"^^'f "^"^T/hier
Divers le grant pales, qui est de marbre chier,
Qui aportent Clargis sus l'escu de quartier,
Ont Berart ot ochis d'un cailheu ojanchier;
Moult demainent grant duel Sarrasin losengier.
Gloriant Ta véu , vis cuida esragier.
r Comment 1 che'n d.t le roi, pour Mahon que , a, ch.er,
. Qui a ochis Clargis, le "oble chevalier ?«
Paiin ont respondu , qui Dex doinst encombner .
a Sire , par Mahommet qui tout a a )ugier,
,c Par chi endroit passa orains .1. chevalier
; Qui nous dist qu'il venoit de Francheis engigmer.
. ETqu'il avoit la porte ouverte et traite aner.
« Nous alasmes devant vers le paies plenier ;
,c Et li uns fu monté sus le mestre planchier,
« Si nous tua Clargis d'un caiUeu à lanchier.
« Chen nous est avenu par le fel pautonnier
. Oui là nous envoia pour Francheis engignier.
-Par Mahon 1 fet le roi , ch'est le fel pautonn;er.
. Cheli qui a tué nostre mestre portier. «
Puis a deltas paiens -.«Qu'en dites chevalier:
. Iron après cheli > Dites vostre cuidier.
— Sire , font li paien , trop povon detrier,
« Que s'il a entendu tous jors à chevauchier,
a n est m. lieuez loing et plus , au mien cu.dier. ,
^ Quant Gloriant l'oï, vis cuida esragier;
Mns de toute la nuit il ne se vout couchier.
Or diron du convers Salemon le guerrier.
Ouidetoutelanuitnefmadebrochier,
Ne rendemain ausi de tout le lour entier,
Entresiques au soir que il dut anuitier,
9607—9^59 GaUFREY. 289
Que quiex .1. Sarrasin s'est aie hebergier.
Et le paien le fist richement aeisier
Pour chen qu'il li conta qu'il estoit mesagier
Au fort roi Gloriant, qui tant fist à prisier,
Et qu'il l'a envoie en mesage à Morhier,
Que secourre le doit dedens .1. mois entier.
L'endemain se leva si comme à l'esclerier,
Son dromadeire va tantost appareillier,
Puis est monté dessus, que n'i vout delaier ;
Vers la tour au Gaiant s'est pris à adrechier.
Les journées qu'il fet ne vous sai anonchier,
Tant a coitié la beste as espérons d'ormier,
Qu'il vit le tref Gaufrey luire et reflamboier.
Tant ala Salemon , que Dex gart de damage ,
Et tant coita la beste par pui et par boscage,
Qu'il vit le tref Gaufrey à l'aduré courage ,
Et le Hernaut de Biaulande , qui a fier vasselage,
Et la tour au Gaiant, qui est de haut estage.
Salemon le convers n'i a fetarestage,
Le dromadaire point, qui en va comme rage,
Droit vers le tref Gaufrey acueilli son voiage.
Robastre le gentil se déduit en l'erbage :
Voit venir Salemon sus la beste sauvage,
Dont saisi sa cuignie, n'i a fet arestage,
Et jura Damedieu, qui le fist à s'ymage,
Qu'ains qu'il ait l'ost passé paiera son passage.
Lors li queurt au devant très parmi le préage ;
Mes Gaufrey l'apela , et li dist comme sage :
rc Robastre, entendes chà, pour les sains de Cartage;
« Lessiés lei chà venir, si orron son courage. »
Et Robastre respont : « A vostre quemandage. »
A tant es vous venu Salemon le mesage.
Droit vers Gaufrey deschent et tourna en l'erbage,
Gaufrey. 19
290 G AU F RE Y. 9640— 9^7^
Et a fichié la lanche trez emmi le préage ,
Le hiaume deslacha sans fere demourage.
Entre la nostre gent coisi Hernaut le sage ,
Et Gaufrey ensement , qui moult a fier visage;
Bêlement les salue Salemon sans outrage :
ce Chil Damedieu de gloire qui fist parler l'ymage ,
a Et prist char en la vierge Marie , qui fu sage ,
« Chil saut le preus Gaufrey , et il et son barnage !
« Ne soi lequel che est, par les sains de Cartage,
a Que onques ne le vi en trestout mon aage;
ce Mes son père Doon à l'aduré courage,
oc Et Garins de Monglane , où tant a vasselage,
c< M'envoient chi endroit à Gaufrey en mesage. »
Et quant Gaufrey l'entent , sus saut en son estage :
ce Amis, bien vegniés vous, chendist Gaufrey le sage.
ce Che sui je de verte ; ditez vostre mesage.
c( Comment le fet mon père, Doon au fier visage,
a Et Garin de Monglane, qui tant a vasselage.?
u Sunt il encore en vie } Dites vostre courage.
— Oïl, dist Salemon, par Dieu et par s'ymage.
ce De la grant tour Barbel gardent le mestre ostage,
a De prison sunt issus par lor grant vasselage,
et Pour l'amour de Berart à l'aduré courage,
a Cheli du Mont Didier, qui tant a segnorage,
ce Qui dès l'autre jour prist ma dame à mariage.
— Comment ! chen dist Gaufrey, pour les sains de Cartage,
ce Est Berart avec eus, qui tant a vasselage.?
— Oïl, dist Salemon, li et Turpin le sage,
ce Estout et Salemon, et Tierri l'Ardenage.
—Parfoilj'oigrantmerveille, chendist Gaufrey lesage.
(e Qui les a amenés, pour les sains de «Cartage,
ee En chele terre la, qui tant par est sauvage ?
— Sire, dist Salemon, il i vindrent à nage.
a Outre mer en aloient en lor pèlerinage ,
9674— $7oé G AU F RE Y. 291
« Si les pristrent paien, la pute gent sauvage.
« En la prison les mistrent, en la grant tour umbrage,
« Avec Do et Garin, qui tant ont vasselage,
« Tant que fu revenu roi Glorians l'aufage.
a Sire , quant venu fu Glorians et sa gent,
« Et le roi Macabre, .1. félon soduiant,
« Chil Machabré, le roi dont je vous vois disant,
« Si avoit une fille moult bêle et avenant ;
« Fîordespine a à nom la bêle 0 le cors gent.
« Chele avoit aamé Berart le combatant;
« Pour l'amour de Berart 0 le hardi talent,
a Geta tous les prisons hors de la chartre grant,
u Et leur donna haubers et bons acherins brans.
a Ens u paies se pristrent au fort roi Gloriant;
« Là fu ochis Maprin et Macabre le grant,
« Le père Fîordespine, qui si est avenant.
« Hors de la tour geterent Glorians et sa gent,
« Et le roi Gloriant manda son riere ban;
« Bien sunt .L. mile li Sarrasin puant.
« Or tiennent nos barons en tel destraignement
ce Et par a tant entour de chele maie gent
« Qu'il n'osent de la tour issir ne tant ne quant.
« Bien vous savoient chi, je vous diroi comment,
a C'un mesage le vint conter à Gloriant,
« Que Morbier i tramist, que Damedieu gravent.
« Garins me quémanda, quant de li fu tournant,
a Que je li saluasse Hernaut, le sien enfant;
a Ne soi lequel che est, mez je vous en di tant,
« Et que Garins vous mande, et Doon ensement,
« Que vous le secoures encontre Gloriant,
a Et que vous li menés Robastre le vaillant,
a Que Garins le désire à véir durement. »
Quant Robastre l'oï, si est passé avant;
292 Gaufrey. 9707—9739
Salemon a beisié .iil. fois en .1. tenant.
« Amis, chen dist Robastre, pour le Dieu qui ne ment,
« Comment le fet me sire Garins le combatant?
« Moult a souffert mesaise entre païenne gent ?
— Non a, dist Salemon, par le Dieu qui ne ment.
« J'estoie chartremier, sachiez lei vraiement ,
« Au fort roi Machabré , et sa chartre gardant ;
a Mes tous jours je pensoie de Garin durement.
« Or vous mande secours encontre Gloriant;
« A prendre chest castel lessiés de vostre gent,
« Qui de jour et de nuit le voisent bien gardant ,
« Que se Morbier en ist , qu'il soit mort à itant.
— Segnors, chen dist Gaufrey, nobile chevalier,
« N'i a que de bien fere, plus demourer ne quier.
a Mouvoir vueil orendroit, par le cors saint Ligier,
« Et merroi avec moi .xx™. chevalier,
K Pour mon père et Garin vers Gloriant aidier.
« Hernaut demourra chi , de chen le vueil proier,
a Entre li et Robastre le nobile guerrier. »
Et Robastre respont : « Or vous oi foloier,
« Que cuidiés que je soie chi demouré arier.
« Par la foi que doi Dieu le père droiturier,
« Je seroi le premier as ruistes cous paier.
« Puis que Garins me mande, ne demourroi arier,
« Ains iroi avec vous , par le cors saint Ligier!
— Non ferés, dist Gaufrey, le très mien ami chier.
a Vous demourrés .1. jour, je vous en vueil proier,
« Et le matin mouvés après moi le sentier,
a Et amenez 0 vous .V". chevalier. »
Et Robastre respont : « Bien le vueil otroier.
— Or tost! chen dist Gaufrey, le nobile guerrier,
« Et si feites ma gent bien tost appareillier, »
Et il ont respondu : « Bien fet à otroier.
9740-9772 Gaufre Y. 293
— Hernaut , chen dist Gaufrey, or vous vueil je prier
« Que ne lessiés le siège pour vent ne pour tempier,
(c Tant que vous aies pris le mal païen Morbier,
« Et qu'il soit traîné à queue de sommier. »
Et Hernaut respondi : « Or ne vous esmaier.
« S'il ist hors de laiens, par le cors saint l-igier,
a James ne renterra en son paies plenier. »
Et quant Gaufrey Toi, n'i ot qu'esléeichier.
Maintenant fet sa gent d'armez appareillier,
Et furent bien .xxn^. entr'eus de chevalier.
Ne veulent li baron tant ne quant atargier.
Quant il furent monté, si s'en vont le sentier.
Hernaut ont quémandé à Dieu le droiturier;
Avec Hernaut demeure .x. mile chevalier.
Bien les en vit aler le Sarrasin Morhier.
Quant il en vit aler Gaufrey et chevauchier
Et a coisi Hernaut qui demoura arier.
Il jura Mahommet, que il doit deprier.
Qu'il les ira véir ains qu'il soit l'anuitier.
Et Hernaut est monté pour Gaufrey convoier.
Au départir qu'il fist , va Robastre prier
Que l'endemain se meite après eus u sentier ;
Et Robastre respont : « Il n'en estuet pleidier,
« Que s'il plest à Jhesu, le père droiturier,
a Ja si tost ne verroi demain le jour raier
« Qu'aprez vous m'en iroi , 0 moi maint chevalier. »
A icheste parole revont en l'ost arier,
Et Gaufrey et sa gent sunt entrez u sentier,
Que par temps les sieurra Robastre 0 le vis fier.
Or oés du paien qui ot à nom Morhier.
Morhier fu sus le mur, où il bien avisa;
Bien voit Gaufrey errer et la gent qu'il mena,
Et a véu Hernaut qui arier retourna,
294 Gaufrey. 9775-9806
Et Robastre avec li, qui la hache porta. ^
Et quant Morhier le voit, moult s'en asséura ;
Il jura Mahommet, qui la loi estora,
Que avant qu'il soit jour qu'il les revidera.
Venus est à sa gent , si les aresonna :
a Armés vous , dist Morhier, que nul séjour n'i a ;
« S'iron véir Francheis quant il anuitera. »
Et il ont respondu : « Si soit corn vous pleira. »
As armez sunt courus, que nul n'i aresta ;
Bien furent .M. ou plus, qui à droit les esma.
Quant il furent armez , li vespre aprecha ,
Et la lune est levée, qui durement raia.
Environ mie nuit, si comli coc canta,
S'en est issu Morhier et sa gent qu'il mena,
Par itel couvenant que mes n'i enterra ,
Ne li ne pié des siens, si corn vous orrés ja.
A .X. félons paiens la porte quémanda ,
Ch'est pour bien garder li tant que il revendra.
Or diron de Robastre, qui emmi l'ost esta,
Et du gentil Hernaut, que Garins engendra.
Tous furent endormi , nul nés escargaita.
Robastre est endormi : une avison sonja,
Que devers la chité .1. liepart escapa,
Qui par grant mautalent dedens sa tente entra;
D'un baston le feroit , si fort qu'il l'asomma.
Robastre, pour le songe, maintenant s'esveilla,
Et, pour l'avision, de sa main se seigna.
De Gaufrey se repent que avec li n'ala,
Et du roi Gloriant durement se douta;
Puis dit que Damedieu ja ne le soufferra ^
Que tel ennui lor viengne qu'il soient tué là;
Puis dist : « Malabron, père, ne nous oubliez ja,
« Que tous jours au besoi[n :g mon cors vous requerra.»
A tant es Malabron qui es très se ficha.
9807— 98î9 GaUFREY. 295
A Robastre son fix hautement escria :
« Robastre, biau dous fis , dist il , et que sera ?
« Vechi le roi Morbier et sa gent que il a ;
« Se tost ne vous levés , il vous en mesquerra, »
Quant Robastre l'oï, en estant se leva,
De Dieu le gloriex son père merchia.
Quant il fu adoubé, sa cuirie endossa.
Puis a vestu l'auberc et le capel frema ;
U tref Hernaut courut , sa cuignie porta.
Hernaut et tous les siens maintenant esveilla; -
As chevaliers dormans durement ennuia.
Et dist li .1. à l'autre : « Mal ait qui l'engendra !
« Jamez jour de sa vie dormir ne nous lerra; \
« Il est hors de son sens, ne le mescréés ja. » *'
Renier de Genevois, li et sa gent, s'arma.
Et Hernaut le sien frère, que durement ama ;
Et Milon et Girart avec Gaufrey s'en va
Vers la chit Gloriant, où Garins les manda.
Quant tous furent armez, Robastre escouta,
Et a oï venir Morbier, qui chemina.
Il a dit à Hernaut : « Par foi, or i parra.
« Chi sera esprouvé qui chevalier sera, v
Et Hernaut respondi que mar se doutera;
« Mes , pour Dieu , gentis bons , et qui vous esveilla ?
— Mon père Malabron , le ber respondu a,
'( Qui maint bien m'a ja fet et encor m'en fera. »
Robastre voit venir le mal paien Morbier,
Li et ses .M. paiens , qui Dex doinst encombrier.
Il a dit à Hernaut : « Or de l'appareillier ! »
Et il ont respondu : « Bien fet à otroier. »
Adonques fet sa gent d'armes ahanesquier;
Quant furent adoubé, bien furent .vil. millier.
Atant es vous venu le mal paien Morbier.
296 GaUFREY. 9840—987}
Quant voit nos gens armez , vis cuida esragier.
Par moult grant mautalent a huchié son levier,
En nostre gent s'embat par merveilleus tempier,
Plus de .XX. en a fet à terre trebuchier.
Et Robastre leva la cuignie d'achier,
Es jaians s'embati par merveillex tempier,
A près de .xxvii. en fet les chiés trenchier.
Adonc hurta Hernaut le bon courant destrier;
Li et le duc Renier se vont es Turs plungier.
Là commenche .1. estour merveilleus et plenier;
Adonc i véissiez maint fort escu perchier,
Et l'un mort dessus l'autre verser et trebuchier.
Robastre regarda, et vit le roi Morhier,
Moult li vit malement nostre gentatirer;
Il jura Damedieu, le père droiturier,
Que, se il onques puet, il le comperra chier.
V^ers le roi est venu, que il vit caploier;
Dont leva la cuignie, en guise d'omme fier,
Et va ferir le roi sus son escu d'ormier.
Que le chei[r]cle d'entour li fist outre perchier.
Mes la cuignie tourne pour le grant coirn]g d'achier ;
Tout contreval le dos la li a fet glachier;
.C. mailez li coupa de son hauberc doublier,
La cuignie en la terre a fet .11. pies fichier.
Tout canchela le roi, prez ne quéi arier.
Il a dit à Robastre : « Par Mahon que j'ai chier,
« Ne pris mes si grant coup pour coup de chevalier
« Comme j'ai fet pour toi , mez vendu sera chier. »
Et respondi Robastre : a Ne te doute .1. denier.
« Guides tu que te doute, paien, pour ton levier?
— Tu m'en fes bien semblant, chen li a dit Morhier j
a Mes se vous estïés si orgueilleus ne fier
(c Que contre moi vousisses le tien cors essaier,
« Parton nous, moi et toi, de chest estour plenier,
9874-9907 G AU F RE Y. 297
« Par devant mon castel nous iron essaier. »
Et Robastre respont : « Bien fet à otroier. »
A chez mos sunt issus du grant estour plenier,
Par devant le castel sunt venus en l'erbier.
Les .X. jaians les voient qui estoient arier,
Qui gardoient la porte du grant paies plenier, J.^^^f^
Et dist li .1. à l'autre : « Vés là le roi Morbier ."*''^^
Cl Et .1. Franc qui se veut vers son cors essaier.
et Moult est fol le Francheis et a cuer d'aversier,
« Que à li ne durroient .XL. chevalier.
« Et non pas pour itant, par Mahommet le chier,
« S'il meschiet nostre roi, nous li iron aidier ;
« Maintenant le feron mourir et dévier. »
Or diron de Robastre et du fort roi Morhier,
Que li .1. ne veut l'autre de noient espargnier.
Et li autre païen si estoient arier.
Bien se preuve sus eus Hernaut le bon guerrier,
Et son frère de Jennes c'on apele Renier,
Le noble combatant qui fu père Olivier.
Eus et lor gent se vont sus paiens essaier.
.VIIF, en ont ochis li nostre chevalier,
Et li .11^. s'en fuient vers la chité arier ;
Mez Hernaut et sa gent lor sunt à rencontrer.
Et je que vous diroie? tous les vont detrenchier.
Que mal soit de cheli qui en alast arier !
« Hé Dex ! chen dist Hernaut, qu'est devenu Morhier i^
« Entre li et Robastre le gentil chevalier,
a Bien sai qu'il sunt ensemble pour lor pris essaier. >*
Dont li a respondu errant .1. escuier :
« Sire, dist le vallet, par le cors saint Ligier,
« Orains les vi aler vers le paies plenier. »
Et quant Hernaut l'oï, n'i ot que courouchier.
Adonc s'est escrié : « Après, frans chevalier! »
Adonc hurta chascun le bon courant destrier.
298 GaUFREY. 9908—994»
Or diron de Robastre et du félon Morbier.
Bien se tint [la] cuignie encontre le levier ;
Moult orent longuement maintenu lor mestier.
Robastre fu navré ens u flanc senestrier,
Et u destre costé estoit navré Morbier.
Son levier a levé le paien aversier,
Guida ferir Robastre parmi le banepier;
Robastre fist que sage, qui est guencbi arier,
Que il n'éust jamez à nul bomme mestier.
Par tel vertu descbent à terre le levier
Qu'au resacbier qu'il fist le fist parmi bruisier ;
Quant le paien le voit, vis cuida esragier.
Quant Robastre le vit, n'i ot qu'esléeicbier;
Par mautalent leva la cuignie d'acbier.
Et puis se rapensa, à loi de cbevalier,
Qu'encor li pourroit on cbeli plet reprocbier.
Dont jura Damedieu , le père droiturier.
Que, puis que il n'a armes, il ne le quiert toucbier,
Se conquerre nel puet à loi de bon guerrier.
Dont mist jus la cuignie delés li en l'erbier.
As bras, que il ot fors, ala seisir Morbier,
Et le Turc li aussi, dont prennent à luitier.
Mes Robastre de luite se savoit bien aidier.
Que l'en ne trouvast tel en cbest siècle sous cbiel.
.1. tour donne au paien, sel fist agenoullier,
Puis le boute de soi , si l'abat en l'erbier
De si ruiste vertu et par si grant tempier
Que .11. des mestres costez li fist u cors brisier.
Et le Turc de l'angoisse commencha à buchier :
M Aby ! Mabommet, sire, que me venés aidier! »
Les .X. jaians le voient qui estoient portier;
Il lessierent la porte pour li aler aidier.
Robastre, quant les voit venir le sablonnier,
Ra prise sa cuignie , puis revint à Morbier ;
9942—9974 GaUFREY. 299
A .11. mains la leva pour gregnor coup paier,
A Morhier le félon a fel le chief trenchier.
L'ame de li emportent déable et aversier,
En enfer le puant la firent hebergier.
Es vous les .X. jaians qui pristrent à huchier :
« Ahy ! félon Francheis, n'en povés reperier ;
« A mourir vous convient, rien ne vous puet aidier. »
Et Robastre respont : « Pensés de menachier,
« Et je repenserai de vostre corps paier. »
Robastre a les .x. Turs et véus et coisis
Qui viennent dessus li de ferir volentis ;
Il jura Damedieu, qui onques ne menti,
Qu'il les ochirra tous ains qu'il soit anuiti;
Dont lor va au devant, que plus n'i atendi.
Le premier qui li vint si durement feri
De la pesant cuignie que tout mort l'abati,
Et le secont après à la terre estendi ,
Et le tiers et le quart à la terre abati.
Les .VI. viennent devant, de ferir aati.
De loins li ont rué maint bon espié fourbi ;
Se ne fust la cuirie que il avoit vesti ,
Tout maintenant l'eussent ochis et mal bailli.
Quant Robastre les vit, à poi du sens n'issi;
Il s'en ala vers eus, que plus n'i atendi,
Et leva la cuignie de ferir volenti ;
Par moult grant mautalent tous .vi. les acueilli.
Les .1111. en a ochis et tués devant li,
Les .II. s'en vont fuiant, que n'i ont fet detri,
Vers le riche castel, mes il i ont failli ,
Que Robastre le fier au devant lor sailli ;
A .11. cous les a mors, u castel est guenchi.
Robastre entra laiens , nul ne li deffendi ,
Et qui li deffendist.? il n'i avoit nuli.
?00 GaUFREY. 997Ç— to,oo-
A tant es vous Hernaut le chevalier hardi ,
Et Renier le courtois, son frère et son ami ,
Et ont en lor compengne de chevaliers .vi. mil.
Morhier ont trouvé mort, puis gardent entour 11,
Et treuvent les gaians que Robastre ot ochis ;
Mes quant ne l'ont trouvé, mouit sunt espéuris.
Ja fussent ii baron à lor très revertis ;
Mes Robastre les voit dessus le mur antis,
Que li rai de la lune durement resclarchi.
a Avois ! s'est escrié ; venez chà , mi ami ,
« Que le castel est nostre, la Damedie[u] merchi. «
Quant Hernaut l'a oï, de joie s'esbaudi ;
Tost et isnelement€St chele part guenchi.
De l'avoir qui i fu chascun d'eus s'esbaudi.
Chele nuit sunt no gent u castel demouré.
L'endemain par matin, quant il fu ajourné,
Hernaut de Biaulandois a sa gent apelé :
« Segnors, [lor] dist Hernaut, trop avon demouré;
« Ja nous déusson estre piecha acheminé
« Après le preus Gaufrey, qui si est alosé;
« Je lesseroi chi ens .ii^. hommes armé. «
Et Robastre respont : « Or soit à vostre gré. »
A icheste parole es les vous atourné,
Et li sommier devant sunt carchié et troussé.
Hernaut lessa laiens .li'^. hommes armé,
Puis est li et sa gent tantost acheminé.
Robastre le gentil les a tant fort hasté
Que Gaufrey ont ataint ains .lill. jors passé.
Dont li fu la nouvele et tout le fet conté ,
Comment Morhier issi quant il s'en fu aie,
Et comment les cuida avoir desbareté;
Mes Robastre l'ochist, qui tant est renommé,
Et çonquist le castel par sa grant poosté.
io,oo8— 10,041 GaUFREY. ^01
Et quant Gaufrey l'oï, s'a grant joie mené :
« E Dex ! chen dist [Gaufrey], tu soies aoré. »
Puis l'a par grant amour douchement apelé :
« Robastre, biaus amis, or soi de vérité
« Que le roi Glorians est en mai an entré.
« Or de l'errer, amis! trop avon demouré. »
Et Robastre respont : a Je i'ei moult désiré. »
A icheste parole se sunt acheminé.
Des journéez qu'il font ne sui pas avisé ;
Mes tant ont nostre gent espioitié et erré
Qu'à .IIII. lieuez sunt de la bonne chité.
.1. félon Sarrasin s'est de lor ost tourné,
Et qui lor gent avoit durement espié ;
Vers la chité Barbel a son chemin tourné ,
Et jura Mahommet, qui a le mont sauvé,
Que ja le contera Gloriant l'amiré.
Tant esploita le glout qu'en la vile est entré,
Et a trouvé le glout Gloriant l'amiré;
De Mahommet son dieu l'a [le] glout salué,
Et l'amiral respont : « Mahon te doinst santé!
K D'ont venez, dous amis ? or ne me soit chelé.
— Sire, chil li respont , je Paroi tost conté :
« Je vieng tout droitement du grant val Josué ;
« Là vi venir Francheis, qui bien erent armé ,
u Plus de .LX"i. sus les chevax monté.
« Jecroi que ch'est Kallon, le fort roi couronné. »
Quant l'amiral l'oï , s'a de paour tremblé.
Dont escria : « Paien, or tost! soies armé. »
Et il ont respondu : « A vostre volenté. »
As armez sunt couru li paien deffaé ;
Bien sunt .L. mile quant furent adoubé.
Tost et isnelement viennent à l'amiré :
« Sire , font li paien , nous sommes adoubé.
— Or est bien, dist le Turc, que sommez apresté. »
GAUFREY. 10,04»— 10,074
'°Jarms et Do le preussunt as querniax monté,
Et Berart et Turpin et Estout . alose.
Et le ber Salemon et Tierri le membre ^
Et le duc d'Aquintaine , qui moult est alose ,
Et Flordespine aussi, la fille Macabre.
Ele apela Berart et Garin le membre ,
El barons de Franche, qui U erent monte
TS gnors, chen dist la dame, levons d> de verte
«VéezvousGloriant, le félon araire?
IL et ses Sarrasins sunttrestous adoube.
« Nouvelez ont oi , si com j'ai en pense; _
1, sunt pas pour nient fervestus et arme.»
Et Do a respondu:» Vous dites vente...
A icheste parole a Garins regarde
D vers soleil levant, vers le val 3osue
Et voit une baniere blanche com neurd«te,
OiiTymage saint Jorge estoitenfigure,
în^^iràBrarV."«'rDexn,edoinst santé,
; r^p rrpp^ à iour de vostre ae ,
:r.Sre™iG"fre et son riche b.néi
EtseRobastreiest,ieso, devente,
Ou'encor enuit sera desconfit l'amire»
Et Berart respondi:» Vous ditez ver te,
« Mes 0 soion tantost fervestu et arme. »
aDirespondi: «Gravés bien parle...
A icheste parole se sunt tous adoube ,
Puis rfsunt as querniax sus le mur acoute.
OR furent nos barons armez et fervestu.
«o,o7î— ro,io8 GaUFREY. jOJ
Et tous les chevaliers, à qui Dex prest vertu.
Gaufrey chevauche avant, le hardi connéu;
A .1111. arbalestiers de la chit sunt issu ,
Et quant Do l'a connut, ains si joiant ne fu.
a Segnors, chen dist Berart, trop avon atendu,
« Que ne sommez piecha hors de chi ens issu;
« Couron sus Gloriant le félon mescréu.
« Bien seron secouru quant Robastre est venu.
— Chen ne feron nous pas, Garins a respondu,
a Ains verron de Gaufrey la forche et la vertu. »
A icheste parole est Glorians issu
De la chité Barbel es paiens mescréu ;
Bien sunt .L. mile dont chascun ot escu.
Robastre se regarde, si voit paiens issu;
Quant il voit Gloriant, ains si joiant ne fu.
« E Dex ! chen dist Robastre, aoré soies tu ,
« Quant je sui tout à temps à bataille venu. »
Il a dit à Hernaut : a Foi quejedoi Jhesu,
« Servi vous ai grant pieche et esté vostre dru ,
« Que ne m'avez donné vaillissant .i. festu ;
« Orvueil avoir .l. don, par le vostre saliî.
— Et il vous est donné » , Hernaut a respondu.
— Je vueil le premier coup pas ne me soit tolu
« De paiens qui chà viennent félon et mescréu. »
A chest mot s'est Robastre vers paiens esméu,
Et leva la cuignie de moult grande vertu.
Glorians part des rens, qui Robastre a véu,
Tost et isnelement a embrachié l'escu,
Et a brandi la hanste dont le fer fu agu,
Puisa point le cheval, qui randonne menu,
Et va ferir Robastre, moult bien l'a connéu,
Sus le hauberc doublier, qu'il li a derompu.
La cuirie dessous l'a de mort secouru,
La lanche vole en piechez et le fer est rumpu.
204 GaUFREY. îo,io9-JO,U»
Glorians met la main au branc coutel moulu;
Mes, ains qu'il l'éust trait, Robastre l'ot féru
Dessus son elme amont l'a o li conséu ,
Que hiaume ne bachin n'i valut .1. festu.
Desiques u braier l'a trestout pourfendu ,
Et il et le cheval a il mort abatu.
Et quant Gaufrey le voit, grant joie en a eu;
A haute vols li crie , que bien fu entendu '.
u Robastre , gentis hons, or vous ai je veu;
a A icheste fiée vous ai je connéu. «
Lors broche le cheval , s'a Danebus féru.
La coife de l'auberc li a tout derompu ,
Parmi le cors li a le bon achier couru,
Mort et senglant l'a jus à la terre estendu.
Dont cria Rochcbrune! que bien fu entendu.
,( Sire père Doon , dist Gaufrey , où es tu ?
u Par foi , se tu n'es mort, ja seras secouru. »
Hernaut a geté mort Lombec de Capalu,
Et Milon geta mort Herlin le fier velu ;
Chascun de nostre gent a le sien abatu. ^
Quant Garins de Monglane la bataille a veu ,
Il a dit à Berart : « Or soion hors issu.
— Tout à vostre plesir », Berart a respondu.
A icheste parole sunt nos barons issu ,
Que demouré n'i a ne cauf ne quevelu ,
Fors que Tierri d'Ardane et la dame avec lu,
Flordespine la gente , qui mouiller Berart fu.
Parmi la mestre porte sunt nos barons issu,
Puis sunt venus au champ où la bataille fu.
Berart broche premier, qui est des rens issu.
Josué va ferir, si l'a aconsiéu ,
Que le fer li conduit par flans et par escu;
Mort et senglant l'a jus à la terre abatu.
L'espié est brisié, si a trait le branc nu;
10,145—10,176 Gaufrey. 30J
A plus de .VII. paiens en a les chiés tolu.
Atant es vous Garins et Doon le membru ,
Et Aliaume le conte, qui Aquitaine fu,
Oui fu frère Garin le vassal connéu ,
Et le duc de Nevers , qui bon chevalier fu ,
Et Estout et Turpin et Odon le membru.
Quant furent as paiens assemblez et venu ,
Bien en ont les .xiiii. plus de .c. abatu ;
Chascun cria s'ensengne , moult bien fu entendu ,
Dont enforcha la noise et le cri et le hu,
Robastre fiert et tue, maint en a abatu;
Plus de .v^. paiens lora à mort féru.
Monglane oï crier, s'a Garin connéu ;
Grans cous 11 vit donner sus paiens mescréu;
Il ot plus de .VII. ans qu'il ne l'ot mes véu.
Dont leva la cuignie, es paiens s'est féru,
Ou Turs vueillent ou non , a la presse rumpu ,
Tost et isnelement est chele part venu.
Robastre vint vers li , qui a tel joie eu
Conques mes en sa vie n'ot autretele eu.
Garins deslache l'elme, n'i a plus atendu ,
Et Robastre deslache son capel, qui bon fu :
Entrebeisié se suntde bon cuer esléu.
Ains éuston erré d'une pierre le ru
Que l'un parlast à l'autre, tel joie ont il eu.
Premier parla Robastre, le hardi connéu :
<( Ganns, mon dous segnor, pour Dieu le roi Jhesu,
« Dites moi seulement , estes vous sain et dru .?
— Oïl, la merchi Dieu, Garins a respondu,
« Et une gentil dame, qui bien m'a secouru,
« Entre moi et Doon le hardi connéu.
— Dex en soit aoré ! Robastre a respondu ;
« A lesir parleron , se il plest à Jhesu.
-- Vous dites voir, Robastre » , Garins a respondu.
Cau^rey. 20
.Q^ GaUFREY. io,177-iOj=<^9
Dont ra chascun lachiéen son chief l'elme agu.
Puis resunt en l'estour tout maintenant féru.
Robastre la cuignie leva par grant vertu ,
A .un. cous en a plus [de] .xx. abatu.
Et Garins si refiert , en son poing le branc nu ,
A plus de .VII. paiens en a les chiés toiu.
Atant es vous Doon, le bon vassal canu;
Il escria Vauclere! moult bien fu entendu ;
A une seule pointe en a .vu. abatu ,
Puis escria : « Ferés! Sarrasin sunt vaincu ! »
Et nostre gent si font à forche et à vertu.
Bien se sunt esprouvé li chevalier membru ;
Mes Robastre si a sus tous le pris eu :
Il fiert, et tue, et frape, maint en a abatu.
Plus de .XXX. milliers en ont Frans confondu.
Paien tournent en fuie, ii paien mescreu , ^
Et Francheis les encauchent, h hardi conneu.
A une eve courant ont lor chemin tenu;
Mes n'i ont nef trouvée dont passassent li ru ,
Et Francheis par dechà lor sunt seure couru :
Maint en ont mort li Franc à lor brans esmoulu.
Moult fu fort la bataille et li estour pesant.
Et Berart le gentil , du Mont Didier, le franc ,
I a maint coup donné de l'espée trenchant,
Et Hernaut de Biaulande, le hardi combaant,
Et Turpin et Estout et Aliaume le franc ,
Et Girart et Renier et Milon le puissant,
Salemon le convers et Salemon le grant ;
Mes sus trestous les autres dont on vous va parlant
En a eu le pris Robastre le vaillant : _
Plus ochist tout par li de la gent mescreant
Que ne firent les .XV. dont je ichi vous chant.
Ferant lez ont menez à une eve courant
10,210-10,245 GaUFREY. 307
Qui fu grant et hideuse et navire portant.
Là menèrent paiens moult durement ferant;
Mes il n'i ont trouvé ne barge ne chalant.
Paien ont reclamé Mahon et Tervagant,
Puis saillirent en l'eve, mes n'i orent garant;
Tout droitement au fons alerent li auquant.
Tous cheus furent noie qui estoient pesant^
Et li autre s'en vont en contreval flotant.
Et Robastre le fier se va haut escriant :
K Ne vous ennuit il pas, Sarrasin mescréant?
« Ch'est pour l'amour Garin, mon segnor le vaillant,
« Que je d'outre la mer vous aport chest présent. »
Encore i ot .x"^. de la païenne gent
Qui de saillir en l'eve n'avoient nul talent;
Encontre nostre gent s'alerent rebarbant.
Et Robastre le preus en va tant ochiant
Que trestout le larris en fu du lonc couvrant.
Et Doon et Garins en vont tant ochiant ,
Et tous lez bons barons de Franche la vaillant.
Onques de tous Francheis n'i ot mort que .ii^.,
De qui Dex ait les amez en paradis le grant I
Tous i furent ochis la sarrasine gent,
Que mal soit de cheli qui alast escapant 1
En la chité Barbel entrèrent maintenant.
Et quant le ber Tierri voit venir nostre gent,
La porte lor ouvri tost et delivrement.
La bêle Flordespine lor ala au devant.
Et Hernaut deschendi , li et Garins, avant ;
Quant il sunt deschendu si se vont desarmant.
Adonc s'entrebeisierent et ami et parent;
Sez .lili. fis beisa'Garins le combatant,
Et de Robastre fet merveillez joie grant.
Et Doon a beisié Gaufrey le combatant,
Puis demanda nouvelez de si autres enfant ,
p8 GaUFREY. io,544-10j277
De Grifonnet son fix et d' Aymonnet le franc ,
De Doon, de Renier, de Girart le puissant,
De Beuvonnet son fix, et du gentil Morant.
Et Gaufrey li conta de chascun l'errement ;
De Grifon li conta trestout le convenant.
Comment lez dut secourre , et il n'en fist noient.
Et Doon respondi : « Damedieu le gravent!
« Que puis qu'il est traître , dont ne m'est il noient;
« Mez, par cheli Segnor à qui le monde apent,
« Encore en pourra il bien estre repentant. »
Chele nuit ont esté en la chité vaillant.
L'endemain u palez tiennent lor parlement.
a Segnors, chen dist Berart, entendez mon semblant :
a II nous convient aler droit en Jherusalem ,
a Puis en iron ariere droit en Franche la grant:
a Cheste terre m'est si sauvage durement
a Que je n'i dureroie pour tout l'or d'Orient.
ce Gardés qui nous donron le pals Gloriant. ^)
Garins , le gentis bons, respondi maintenant :
a Cheli qui l'a conquis l'ara chertainement. »
Puis apela Robastre : « Amis, venez avant,
a Et ne refusés pas le mien quemandement. »
Et Robastre respont : « Jeferoi vo talent. »
La couronne demande Garins le combatant
Que souloit en son chief porter roi Gloriant ,
Et on li aporta tost et delivrement.
Garins en a Robastre couronné maintenant;
Toute li otroia la terre Gloriant.
Orfu Robastre roi de Honguerie la grant.
Nos barons vont la terre tout environ cherquant,
N'i treuvent Sarrasin qu'il n'ochient auquant,
S'il ne veut crerre en Dieu le père omnipotent.
Parmi la grant Honguerie alerent conquérant.
En la chité hongreise alerent nostre gent;
10,278—10,311 GaUFREY. 509
Là ont pris Mandagloire, la mouiller Gloriant.
Robastre l'espousa , le chevalier vaillant ;
Crestienner la firent nostre baron avant.
Gaufrey , le gentis bons , fet baptisier la gent
A Turpin , l'archevesque de Rains, le combatant.
Tant errèrent no gent et ariere et avant
Qu'il ont conquis la terre jusqu'en Jérusalem.
Là sunt alez à joie no baron deduiant.
Lor offrandez i firent , puis furent retournant.
Droit à la tour Barbel revindrent nostre gent,
Et Mandagloire avec , la roïne vaillant.
Lors firent aprester et bargez et chalant,
Par le conseil Berart et Garin le vaillant,
Qui de venir en Franche avoient bon talent.
Tant portèrent es nés et or fin et argent,
Que mez n'en vit autant homme qui soit vivant.
Des chevaliers demeure en la terre granment,
Pour l'amour de Robastre, qui tant estoit vaillant.
Berart en emmena Flordespine au cors gent,
Mandagloire lessa Robastre le puissant,
Et .vil'", chevaliers hardi et combatant;
Avec Garin entra es nés et es chalans.
Et quémanda la dame à Dieu omnipotent ,
Et dit qu'il revendra assez prochainement.
Or diron de Flandrine dès ichi en avant.
.L mal prist à la dame, qui li a duré tant
Qu'ele ne pot joïr ne court tenir sa gent ;
Li bourjois du pais s'alerent révélant.
,L mesage s'en tourne à esperon brochant,
En Danemarche vint, chele terre plus grant,
Et au roi des Danois conta son errement :
« Sire, chen dist le glout , sachiéslei vraiement ,
ce Qu'il n'a point de segnor à Vauclere la grant ;
a La dame du pais se va toute mourant.
510 GaUFREY. 10,312—10,544
« Aies, prenés la terre en vo quemândement;
u Ele fu vostre ancestre , bien le sevent la gent. »
Et le roi respondi : « Vous parlés avenant;
a Aussi iert ele moie assez prochainement. »
A chest mot fist armer le roi toute sa gent ;
.XIIII. mile sunt félon et soduiant.
Hors de la terre issirent à lor encombrement,
Et se sunt esméu vers Vauclere la grant;
U païs s'en entrèrent li félon soduiant,
Tout ont mis le païs à grant destruiement.
Or fu le roi Danois et sa gent mal senée
Dedens Sessongne entrez, chele terre [moult] lée.
Maint bourc et mainte vile ont arse et alumée ,
Et la gent du païs lor ont merchi criée ;
A li se sunt tourne/. , et lor dame oubliée.
A Flandrinea .1. mes la nouvele contée,
Comment sa gent estoit vers les Danois tournée.
(( Dame , fuies vous ent en aucune contrée ,
(X Que se vous estez chi prochainement trouvée,
« Sachiez que vous serés laidement démenée. »
Quant la dame l'oï, s'a la couleur muée ;
Si malade com fu est en .i. car montée,
Et de sa gent grant part en est o li alée.^
Tout droit à Rochebrune, chele chité loée,
S'en est ileuc la dame pour garantir alée ; ^
lleuques n'ont il garde d'omme de mère née.
Là treuvent Passerose, qui tant fu achesmée ,
La dame du païs qu'ot Gaufrey espousée.^
.L fis avoit !a dame qui moult ot renommée,
Ogier fu apelé de cheus de la contrée.
Fiandrine avec sa bru est ileuc demourée.
Et le roi des Danois a sa terre robée.
Puis a vers Rochebrune sa gent acheminée;
10
545— io,?78 GaUFREY. 3II
Mes la tour si estoit en tel lieu compassée
Qu'ele ne doute assaut une pomme parée.
Grant pieche i sist le roi, ains n'i meffist denrée.
Or leiron chi du roi, qui ait courte durée,
Si orrés de Gaufrey, qui a la mer passée ,
Et la gent avec li de la terre henourée.
Droit dedens Danemarche est no gent arivée.
Gaufrey a de la terre maintenant demandée,
Et on li a errant la vérité contée,
Qu'el est au roi Danois, à la chiere membrée.
Quant Gaufrey l'a oï, s'a la couleur muée,
Que plus le het le ber que il ne fet riens née.
<f Où est il ? dist Gaufrey, ne m'en feitez chelée. »
— Sire, dient la gent, n'est pas en la contrée;
a A une chité est , Vauclere est apelée ,
n Si a arse la terre et la vile robée.
(( .1. mesagier nous dist dèsier la matinée
a Que droit à Rochebrune en a sa gent menée,
« Et que il a la dame en sa tour enserrée. »
Et quant Gaufrey Toï, s'a sa gent escriée :
« Or as armez! dist il, bonne gent henourée.
« Aussi comme il fet moi , li todrei sa contrée. »
A chest mot s'arme tost chele gent henourée;
La terre ont acueillie, la gent on[t] mal menée,
Fors que chele qui s'est envers Gaufrey tournée.
Conquérant avant eus alerent la contrée.
Et Robastre le preus en fet tel lapidée
A sa trenchant cuignie , qui bien iert afilée,
Tous sunt espaouri la gent de la contrée.
Venus sunt à Vauclere par une matinée :
De la gent au Danois i ot grant lapidée ;
Toute la chité ront par forche conquestée,
Puis ont à Rochebrune toute lor gent menée.
Là trouvèrent le roi logié emmi la prée ;
}\2 GaUFREY. 10,57^—10,412
A li et à sa gent s'est la nostre meslée.
E Dex ! là ot tante ame hors du cors dessevrée
Du sanc qui ist des mors est l'erbe coulourée.
Atant es vous Gaufrey apongnant par la prée,
Et fiert le roi Danois sus la targe dorée.
De l'un chief jusqu'en l'autre li a outre coupée,
Parmi le cors li a la fort lanche passée,
Toute plaine sa lanche l'abat mort en la prée.
Et quant li Danois ont chele jouste esgardée,
En fuie sunt tourné com gent desbaretée.
Robastre les encauche, la cuignie levée ;
Plus de .ll*^. en a abatus en la prée.
La bataille dura desi à l'avesprée.
Ileuques ont de très mainte somme troussée.
Cheus de la chité issent sans nule deraourée ,
Encontre lor segnor ont grant joie menée.
Passerose monta sus la mule afeutrée;
Encontre Gaufrey vint, qui el fu espousée.
Adonc l'a moult Gaufrey beisie et acolée.
Et la dame li a la vérité contée ,
Comment la lessa grosse quant mut de sa contrée,
Et qu'il a .1. biau fix, qui ait bonne pensée.
Et le ber respondi , que n'i fist demeurée :
ce Or me soit amené , pour Dieu qui fist rousée. »
Ogier ont amené sa mesnie privée;
Plus resembloit Gaufrey que ne feisoit rien née.
Gaufrey a pour l'enfant grant joie démenée,
Puis jura Damedieu , qui fist chiel et rousée ,
Qu'il iront à Vauclere arier sans demourée.
U paies sunt monté sans plus fere arestée.
Flandrine jut malade en sa chambre pavée;
Contre son segnor s'est en son séant levée,
Et Do, son sire, l'a beisie et acolée.
Puis li a moult grant joie la dame démenée;
,0,413-10,445 GaUFREY. 3'?
Mes petit li monta, que le mal l'a grevée :
En ichu jour méisme fu ele déviée.
EtquantDolavoitmorte, s'a grant douleur menée.
A honneur fu la dame au moustier aportée.
Berart du Mont Didier, à la chiere membrée,
A demandé congié d'aler en sa contrée;
Gaufrey li a donné, va s'ent sans demeurée.
Flordespine emmena o li en sa contrée ;
Garins et Do li viex l'a à Dieu quémandée,
Et tous les bons barons de Franche la loée.
Passerose la dame est en .1. car montée ;
Ogier mist avec li, son fis chiere membrée.
Garins et nostre gent est o Gaufrey alée,
Vers Vauclere la grant, qui est si renommée :
Ileuques s'est la dame à joie reposée.
Garins, Do et Gaufrey à la chiere membrée
En Danemarche entrèrent , s'ont la terre combrée.
A Gaufrey le gentil ont la terre donnée,
Et Do li a donné Vauclere la loée,
Que il dit que de terre ne tendra mes derrée.
Or a Gaufrey .il. terres, dont chascune estoit lée;
Et si ot Rochebrune , qui mut de s'espousée.
Garins a pris congié , à la chiere membrée ,
Et Robastre et Hernaut et Milon courte espée ,
Et Girart et Renier n'i ont f et demeurée,
Et vont avec Garin à Monglane la lée.
DÈS or s'en va Garins à bêle compengnie,
O li ses .1111. fis, qui Dex soit en aïe,
Et Robastre le fier, qui porte la cuignie.
Gaufrey de Danemarche a la terre seisie,
Et fu duc de la terre tous les jours de sa vie.
Et Dos'embla de li, si com l'istoire crie;
En .1. bois se bouta en une hermiterie ,
^14 GaUFREY. 10,446— !0, 479
Ileuques fu hermite tous !es jors de sa vie.
Après son temps fu s'ame en paradis ravie.
Or diron de Garin , qui Dex soit en aïe.
A Monglane s'en vint, la fort chité garnie.
Grant joie en démena Mabileite s'amie,
De Robâstre se rest durement esbaudie.
Hernaut beisa son fix durement , sans boidie ,
Aymeriet li preus, à la chiere hardie;
Puis demande congié , qu'il n'i demeure mie.
A Biaulande s'en va, la chité segnourie,
Et Girart en Vienne , sa chité enforchie.
Milon s'en va en Puille, à la chiere hardie ,
Et Renier droit à Jennez, sa chité enforchie,
Et Robâstre le fier, qui Dex doinst bonne vie ,
Si a fet atourner au port une galie ;
Congié prent à Garin , à Mabile s'amie.
Au partir de Robâstre [moult^ fu grant la piourie ;
Jamez ne le verront en trestoute lor vie.
Il a la mer passée en .X. jours et demie :
Roi fu tout son vivant, sire de Honguerie.
Or diron de Gaufrey à la chiere hardie.
Et d'Ogier son enfant, qu'il aime sans boidie :
Gaufrey si ot .III. terres sous li en mainbournie.
Dechà la mer passa l'amiral de Persie,
Ch'est Sadoine le grant , le sire de Claudie ;
V'auclere la chité a de guerre estormie.
Quant Gaufrey vit sa terre de bataille envaïe,
Il a pris .1. mesage, qu'il ne demeure mie,
Et manda Kallemaine, à la chiere hardie,
Comment avoit la terre sus paiens gaaignie,
Pour Dieu, que il li fâche et secours et aïe.
Li mes vint à Paris la chité segnorie ,
A Kallon a tantost la besongne nunchie.
Esbahi fu le roi quant la leitre ot oïe :
io,48o-io,j'3 GaUFREY. 31$
« Comment! distKallemaines, pour le cors saint Helie!
« Dont me conta son frère Grifon grande boidie,
« Qui me dist qu'il servoit l'amiral de Honguerie.
— Sire , chen dist du[s] Naimez , ne le vous dis je mie ?
(c Je vous dis que Grifon est plain de tricherie,
« Et son frère Gaufrey a moult la char hardie,
« Et s'a assés en li orgueil et estoutie.
« Il n'a homme si fier en toute Lombardie,
« Que, s'il li avoit ore sa terre essillie,
« Il ne feroit pour li une pomme pourrie;
« Mes se créés mon los , par Dieu le fis Marie,
« Vous ares bon ostage avant qu'il ait aïe,
a Qu'il vous sera soumis tous les jors de sa vie,
« De .1111. deniers d'or chascun an, sans boidie;
« Adonc li ferés vous et secours et aïe. »
Et Kalles respondi à Naimez : « Je l'otrie, »
Kalles dist au mesage : « Amis, ne chelés mie :
« A Gaufrey nul enfant de sa moullier plevie ?
— Oïl , sire, dist il, par Dieu le fis Marie,
« Che croi je le plus bel qui soit u mont en vie :
« Ogier est apelé, ne le mescréés mie.
— Amis, dist Kallemaine, or entent dont la vie :
« Tu t'en iras ariere, que n'i demourras mie,
(c Et diras à Gaufrey, s'il veut avoir aïe,
« Que il soit mon sougis tous les jours de sa vie
« De .llli. deniers l'an, ainsi l'ai establie.
« Di qu'il m'envoit son fis Ogier, chiere hardie,
« Pour ostage de chen dont li ferai aïe. »
Et li mes respondi : « Biau sire, je l'otrie. ■»
Congié prent à Kallon , puis erre sans detrie.
Tant a le mesagier sa besongne avanchie
Qu'à Gaufrey fu la chose de chief en chief nunchie ,
De baillier li ostage, si comme avés oïe;
Et Gaufrey respondi : « Par ma foi ! je l'otrie. »
5l6 GaUFREY. 10,514— «o,J4^
Ogier fist amener, qu'il ne se large mie,
Qui encore n'avoit que .vi. ans et demie;
Monter le fist Gaufrey sus .1. mul de Sulie ,
Kallemaine l'envoie, qu'il ne se large mie.
Chen fu à Pentecouste, une feste hautaine,
Que Gaufrey envoia Ogier à Kallemaine.
En .1. petit batel passa la mer humaine ;
.XIIII. chevaliers avec li en emmaine.
Quant il sunt arivé , si trespassent le règne
Entresi à Paris , la chité souveraine ,
Ogier livrent ostage au bon roi Kallemaine.
Dont n'i a fet le roi plus longue demouraine ,
Ains a tantost mandé maint duc et maint demaine ,
Et s'a le roi mandé Grifonnet en campengne.
Et Grifon remanda ariere à Kallemaine
Qu'à li ne peut venir et que il a essoigne ;
Puis a dit coiement, que nuli ne l'ensengne,
Que pour li ne feroit vaillant une castengne.
Or escoutez, pour Dieu, du bon roi Kallemaine,
Que de Paris issi à moult riche compengne :
Bien sunt .LX"^., en l'ost ot mainte ensengne.
Ains ne fina le roi s'est venu à Couloigne;
En nés et en chalans sunt passés en Sessoigne ,
VersVauclere la grant ala la grant compengne.
Tant vont qu'il ont trouvé le félon roi grifaigne ,
Qui moult avoit gasté la terre de Sessoigne.
A li se combati le bon roi Kallemaine ,
Et d'autre part revint Gaufrey et sa compengne.
Kalles i geta mort roi Grandoine d'Espengne,
Sus Sarrasins félons en courut la vergoigne ;
Tous furent mors et pris par dedens la campengne ;
Francheis firent le jour une riche gaaigne.
Kallemaine de Franche , à la barbe grifaigne ,
»o,j47— io,î79 GaUFREY. ^ij
A Gaufrey apelé , si li dist sen entente :
« Amis, chen dist, Gaufrey, aquitie est Sessoigne
« Et toute Danemarche de chele gent grifaigne;
« J'ai Ogier en ostage , vostre fix qui est jenne;
a Or me venés servir à Paris sans essoigne,
« Et .1111. deniers d'or, du plus fin or d'Espengne
« Aporterés o vous , chen sera vostre essoigne ;
« Que, par cheli Segnor qui fist la quarantaine,
ce Se ne les aportez, si ira la besongne :
« Ogier vo fis pendrei sans nule demouraine.
« Amis, dist Kallemaine, Gaufrey, or entendes :
« Gardez que de couvent onques ne me faussés.
« Vostre païs est bien, Dex merchi, aquités ;
« Vous en estez mez hons et mon serf, chen savés,
« Que par tel couvenant me fu Ogier livrés ,
« Et, foi que je doi Dieu , se ne les aportés ,
« Ogier sera pendu , ja n'en [iert] trestournés.
— Sire, chen dist Gaufrey, pour chen pas nel pendrés,
« Que je vous serviroi à vostre volentés. »
A icheste parole s'est le roi [de]sevrés ,
Et Kallemaines est en Franche retournés,
Etfet Ogier nourrir de bonne volentés ,
Où li aprist assés des esches et des dés.
Ogier est durement à la court amendés.
Et le roi Kallemaine le tint en grant chiertés;
Mes ne demourra gairez, se Dex n'en a pités,
Qu'Ogier iert vers le roi durement descordés,
Ainsi com vous orrés, s'entendre le voulés.
Or diron de Gaufrey, qui s'en est retournés.
Desi en Danemarche ne s'i est demourés ;
Mez de chen li meschut que vous dire m'orrés.
Que ne vesqui sa famé mez que .11. mois passés.
Adonques fu Ogier quéu en povertés.
^l8 GaUFREY. io,58o-ro,éiî
Gaufrey en fist grant duel, mes tost li fu passés;
Que il prist autre famé et si fu mariés,
Qui moult estoit diverse et plaine de maltés.
Tost fu la dame plaine de Gaufrey l'adurés;
Moult a Gaufrey tourné vers li ses amistés.
« Sire , chen dist la dame , envers moi entendes :
a Se roi Kalles vous mande, gardez que n'i aies;
« Miex voudroie mourir que fussiés serf clamés,
ce Gardés que nul servage nul jour ne li rendes,
(c Ains li-lessiez Ogier qu'envoie li avés,
« Si en fâche le roi toutes ses volentés.
— Dame, chen dist Gaufrey, si com vous quémandés.
« Miex voudroie estre mort, ochis et découpés
« Qu'à la court Kallemaine fusse serf apelés. »
Et la dame respont : « Sire, grant droit avés;
« Ne vous caille d'Ogier, fâche ses volentés;
« Nous aron des enfans largement et assés. »
Et je que vous diroie? tout est h an passés,
Conques de Danemarche n'est Gaufrey remués,
N'il ne manda au roi salus ni amistiés;
Et quant Kalles le voit, à poi qu'il n'est desvés.
Il a dit à Naimon : « Quel conseil me donrés
« De Gaufrey, qui si s'est envers moi parjurés?
— Sire, chen dist du's] Naimez, savez que vous ferés.!*
ce Espoir par aventure est Gaufrey encombrés,
ce Si ne peut chà venir; itiex est mes pensés.
« Prenés de vos mesages, si les i trametés,
ce Qui .un. deniers d'or li aient demandés;
ce Et s'il nés vous aportent, par leitres li mandés
ce Que vous Ogier son fix en son dangier pendrés. »
Et le roi respondi : ce Bien conseillié m'avés;
ce Ainsi sera il fet com vous le quémandés. »
Adonc a Kallemaine .xiii. mes apelés.
De quoi chascun estoit riche baron clamés.
10,614—10,646 Gaufrey. ^la
« Barons, chen dist le roi, savez que vous ferés?
« Tout droit en Danemarche à Gaufrey en irés,
« Et de la moie part issi vous li dires
« Que comme desloial s'est vers moi parjurés,
« Qui les .1111. deniers ne m'a pas aportés ;
« Et s'il ne les aporte , moult trez bien li dires
« Ogier sera pendu ains que soit li estes.»
Et li baron ont dit : « Si com vous quémandés. »
A ichest mot lor sunt lor chevax aprestés.
Les .XIII. chevaliers sunt es chevax montés,
De Kallemaine sunt départis et sevrés ,
Tout droit vers Danemarche se sunt acheminés.
Or les conduie Dieu le roi de majestés !
Qu'avant que la quinzaine ne le mois soit passés,
N'i voudroit le mieudre estre pour .xilii. chités.
Or s'en vont li mesage, que Dex gart d'encombrier
Vers Coulongne la grant pensent de chevauchier.
Et quant i sunt venus, outre se font nagier;
Desi en Danemarche ne se voudrent targier.
Gaufrey ont demandé, on lor va ensengnier,
Au castel de Mauoy, là vont li mesagier.
En la court deschendirent sous .1. alemandier,
Puis ont fet au perron lor chevax atachier.
U paies sunt monté li .xiii. mesagier.
Et ont trouvé Gaufrey en son paies plenier.
Et fu aveques li sa très maie moullier,
Chele qui li feisoit Ogier forsostagier.
Gaufrey ot avec li .1111^. chevalier.
Premièrement parla le riche duc Fouquier :
« Chil Damedieu, dist il, qui tout a à jugier
« Gart les amis Kallon, le bon roi droiturier,
« Ses anemis confonde et les vueille abessier !
ce Sire Gaufrey, dist il, par le cors saint Ligier,
320 CaUFREY. 10,647-10,680
« Kallemaine le roi nous fet chà envoier;
« Par nous vous mande Kalles, l'emperere au visfier,
« Que puis que vous feistezvostre fix envoier;
« Ne l'alastes servir ne rendre nul louier,
« Et si estes son serf, chen ne povés noier ;
« Par an li devez rendre toudis .liil. denier.
a Or vous mande Kallon, l'emperere au visfier,
a Quar feitez vistement vostre erre appareillier,
« Et que vous li portés, ou il pendra Ogier,
« Que il n'est nul fors Dieu qui l'en puist respiter. »
Et quant Gaufrey l'oï, vis cuida esragier.
En recoi apela tantost .1. escuier;
Dedens ia destre oreille li prist à conseillier :
a Va, si me fei armer .lill^. chevalier,
a Puis feront maintenant chen que je vueil proier.
— Sire, à vostre plesir » , chen respont l'escuier.
Maintenant fet armer .Illl'^. chevalier.
U paies sunt venus devant Gaufrey le fier,
Et Gaufrey lor escrie : « Prenés chest mesagier 1 »
Et il ont respondu : « Corn vous pleira, si iert. »
Maintenant ont seisi et pris les mesagiers.
Gaufrey fet à chascun la barbe roongnier,
Et chascun une dent de la gueule sachier ;
Chascun comme convers fet entour roongnier,
Leur cheveus et lor barbes et lor dens fet lier.
Es pans de lor chemises lier et atachier,
Et si lor fet sus sains jurer et fianchier
Que à Kallon diront, le fort roi et le fier,
Que en despit de li les fet si atirer,
Et que ch'est le quevage que li doit envoier.
« Fâche du pis qu'il peut , ne le prise .1. denier,
a Et ne me caut s'il pent, par foi! mon fis Ogier,
a Que des autres enfans portera ma mouiller.
a D'ore en avant le fès du tout desostagier.
ïo, 681 — 10,714 GaUFREY. 52I
« Et se Kalles est si et orgueilleus et fier,
ce Qu'il viengne en Danemarche : par le cors saint Ligier!
« Je l'en feroi aler sans sele et sans destrier. »
Quant ot fet les mesages ainsi appareillier,
A chascun une dent de la gueule sachier,
Et leideraent la barbe plumer et roongnier,
Pour monstrer à Kallon, pour li plus courouchier,
La table lor fet mètre sans point de l'atargier,
Et a fet aporter largement à mengier ;
Mes ne menjassent pas pour les membres trenchier,
Si grant duel ont de chen qu'il les fist vergoignier.
Du pales deschendirent li .xill. mesagier
Et montent es chevax et pensent d'esploitier,
Vers Coulongne la grant, tout le chemin plenier,
Et jurent Damedieu, le père droiturier,
Que se Kalles de Franche ne lez en fet vengier,
Que jamès à nul jour plus ne le tendront chier,
S'il ne peut maintenant le damoisel Ogier,
En despit de son père qui les fist leidengier :
Bien l'a fet durement du tout forsostagier.
En la mersunt entrés en .1. batel legier,
A la chit de Coulongne se font outre nagier.
Puis sunt issus des nés, prennent àchevauchier
Vers Paris, oii estoit Kallemaine le fier;
Moult li feront par temps sa grant ire engaignier.
Chi commenche canchon qui moult fet à proisier,
Si comme Kallemaine veut sa honte vengier
De ses gentis mesages qu'il li fist vergoignier.
Se Damedieu n'en pense le père droiturier,
La douleur en vendra dessus l'enfant Ogier.
Che seroit grant damage sel fesoit essillier,
Que puis li aida il maint castel à brisier,
Puis conquist Broiefort, son bon courant destrier,
Et Courtain autresi , q-ui moult fist à proisier,
Gaufrey. 2 1
^i2 GaUFREY. io,7ij-io,7ji
Karaheult li donna, le gentil chevalier:
Cheli fu Sarrasin, mes moult fist à loer;
Brunamont en conquist , .1. félon pautonnier.
Mes des enfans Doon convient à tant lessier,
Et de chi en avant vous canteron d'Ogier,
Ainsi comme il se fist vers Kallon acointier.
EXPLICIT le romans de Gaufrey le vaillant,
De tous les .Xll. frères, dont n'i ot nul faillant,
Fors Grifes le traître , que Damedieu gravent !
il traï tous ses frères par son mauvais talent.
Sachiés de li issi le traître puant
Dont vint la traïson en Franche la vaillant,
De quoi mourut à glesve .xx^. conbatant
U camp de Rainchevax, dont Kalles fut dolent.
Puis en fu le fel Guenes mis à destruiement,
Guenelonle traître, qui ot mal ensient.
Or diron des enfanchez Ogier le jeune enfant ,
Comment il s'acointa vers Kallon le vaillant.
Or prion le Segnour qui maint en Orient
Que paradis aion par no deservement.
Segnors, ditez amen, que Dieu par son talent
Nous vueiile tous oster de paine et de tourment!
ExPLiciT DE Gaufrey.
NOTES.
P. 2, V. 2 :
Qui ala à Kallon VaucUre demander.
Le manuscrit donne :
Qui ala Vauclere à Kallon demander.
Faute évidente du copiste. Il avait d'abord écrit : (jui
ala à Doon Vauclere.... Les mots ^ Doon sont rayes,
mais ceux qui les remplacent, à Kallon, ne sont point
en leur lieu.
P. 26, V. 9 :
ce Tout à vostre vouloir, » [sa gent] ont respondus.
Le manuscrit donne paiens , leçon fautive, comme le
sens l'indique. Nous proposons de lire sa gent. C'est
un terme collectif après lequel on trouve souvent un
verbe au pluriel, comme on peut le voir plus bas,
dans la même page, ce qui nous autorise à laisser sub-
sister ont respondus.
524 Gaufre Y.
P. 32, V. 21 : ■
Quant il ot chevauchié sans plus lieue et demie.
Vers à supprimer; il est pointé au manuscrit.
P. 33, V. 4:
Mes il est ma[ub]ailli, droit est que le vous die.
On lit dans le manuscrit mailli, qui ne donne point
de sens, et qui d'ailleurs fausse- le vers. Nous pro-
posons de lire maubaillioumalbailli, qui s'accommode
bien au sens et rétablit la mesure. Garin est un beau
vieillard, dit le poëte; mais il est mal en peint, mal
armé, car il n'a ni écu ni heaume de Pavie.
P. 39, V. 3 :
Par [Gloriant est Do]....
On lit dans le manuscrit :
Par Do est Glorians...
Leçon qui forme un contre-sens.
P. 88, V. i :
A tant es \ous Quinart armé et fervestu,
Marchepalu brocha
11 y a sans doute ici une faute, puisqu'à la page précé-
dente le poëte vient de dire en parlant de Gaufrey :
Et vint devant sa gent dessus Marchepalu.
A moins d'admettre que Marchepalu soit synonyme de
cheval, de coursier.
C'est de même que p. 1 1 _, v. 3, le cheval de Ga-
rin est nommé Afilé , nom que le poëte donne plus
loin, p. 245, V. 31, au cheval de Gaufrey.
Notes. 325
P. 9i,v. I :
Malachar a la pr[ime\...
Le manuscrit àonnt ^rcmkrc , qui fausse !e vers^
P. 109, V. 24 :
Apoi qu'il ne marvie.
Le manuscrit porte marvict-.
P. 122, V. 22 :
Son mesage apda , quiot à nom Baudrls ,
Plustostqueurtpar montaigne qu'autre cheval par prés.
Il est probable qu'entre ces deux vers Iq scribe en au-
ra oublié un ou plusieurs autres dont le sens était
sans doute que Baudré montait ua dromadaire; car
il est difficile de croire que le poète ait dit du messager
lui-même qu'il courait plus vite qu'autre cheval. Un
peu plus bas, d'ailleurs, on lit :
Puis est u dromadaire isnclemcnt montés.
C'est-à-dire : sur le dromadaire, ce qui suppose qu'il
en a déjà été parlé.
P. 1 50, V. 20 :
Ammonnestler]. Le manuscrit donne ammonnestant ,
faute dont la rime indique la correction.
P. 132, V. 24 :
Plus de .linm. tn entrent ucastel.
Lisez pour la mesure : plus de quatre millier.
P. 142, V. 7 :
Ont f et entrer la dame en A. car paint àflour.
On ne sait quelle dame notre poète a voulu désigner.
326 Gaufrey.
Il semble qu'il aurait dû dire les dames, c'est-à-dire
Clarice et Avice, que viennent d'épouser Doonnet et
Girart; mais sans doute c'est par erreur qu'il les a
mariées toutes deux à la page précédente , puisqu'il
marie la seconde une peu plus tard (p. 144). En ce
cas la dame serait une bonne leçon et se rapporterait
à Avice, femme de Girart. C'est Clarice que Doon
épouse à la page 144.
P. 152, V. 24:
Mez le roi fu courtois , [amont] le releva.
On lit dans le manuscrit amoult^ leçon évidemment
fautive.
P. 163, v. 9 :
A Kalles l'a tramis....
Le manuscrit donne tramist, faute évidente.
P. 172, v. 8:
Robastre le [baron] a la barbe mellée.
Le manuscrit porte le laiton , leçon fautive qui s'est
glissée sous la plume du scribe, parce qu'au vers sui-
vant on lit :
Tenoit fort h luiton par la corne quarrèe.
Nous remplaçons luiton par baron. A la rigueur, et
dans un texte pur, il faudrait // bers au lieu de le ba-
ron; mais dans ce poëme, où les lois de l'ancienne
déclinaison sont fort peu respectées, nous éprouvons
d'autant moins de scrupule à proposer baron qu'on a
déjà lu, p. \Gi, v. 1 3 :
A Grellemont s'en va Robastre le baron.
P. 190, v. 1 :
Et la puchele va sus .1. tertre monter....
Notes. ^27
Entre ce vers et le suivant le scribe nous paraît avoir
omis un vers, qui devait, sans doute, exprimer cette
idée :
Por véir, chen dist ele, Maprin à rencontrer.
Comment fera Francheis trebuchier et verser.
P. 200, v. 7 :
Qui il ataint à coup, moult est courte sa vie.
Le manuscrit donne : Cheli ^ui il ataint, leçon qui
tausse le vers. Nous rétablissons la mesure en sup-
primant chcli. ^
P. 211, v. 51 ;
Et au bon Kallemaine puisTj Damedieu aidier!
On lit dans le manuscrit Kallon, leçon qui fausse le
vers et puis au lieu de puist , qui nous paraît ici la
vraie forme.
P. 212, v. 1 5 :
Bei[sier] Le manuscrit donne beisant, faute dont la
rime indique la correction.
P. 218, v. 4 :
^ .1. port sunt venus par ont on [ne] passa.
[Ne], qui est omis dans le manuscrit, nous paraît in-
dispensable pour rétablir la mesure du vers et lui
donner un sens acceptable.
P. 22 1, V. 23 :
[Rochebrune]. Le manuscrit donne Rocheblonde; mais
plus haut, p. 218, et plus bas, p. 224, le même
câstel est nommé Rochebrune; nous rétablissons donc
ICI cette dénomination.
328 Gaufre Y.
P. 226^ V. 12 :
On lit dans le manuscrit :
Bien sai mort est le ber pour voir fi ensieni.
Ce vers ne saurait être mis dans la bouche de Gau-
frey , comme le mots^îi semblerait l'indiquer. Il nous
paraît que c'est une parenthèse du trouvère, et, en
ce cas , il faut lire sait au lieu de sai,
P. 236, V. 30 :
E[î] encontre une roche..,.
On lit et dans le manuscrit. Nous remplaçons par es
(voilà) cette leçon, qui nous paraît inacimissibie.
P. 249, V. ^ :
Le folet dist .1. carne....
C'est carme [carmen, charme) qu'il faudrait; mais
carne se retrouve plus loin, et dans d'autres poème;
dont le texte est bien préférable à celui-ci. Nou:
laisserons donc subsister cette forme altérée.
P. 250, V. 19 :
A refremer les portes moult très bien quémanda.
Le manuscrit donne :
A refremer les .111. portes. ..
Leçon qui fausse le vers. Nous supprimons .lll., dé-
tail dont on peut d'ailleurs fort bien se passer.
P. 287, V. 26 :
.... à vous n'a [nul] mestier.
Le manuscrit donne autre, leçon qui fausse le vers.
Notes,
3^9
301
E Dex! chen dist [Gaufrey], tu soies aoré
Le manuscrit donne Robastrc, leçon inadmissible.
C'est Gaufrcy qu'il faut lire évidemment. Gaufrey
est plein de joie : Grand Dieu, s'écrie-t-il , soyés
cidorè! Puis il adresse doucement la parole à Ro-
bastre , (jui vient de lui ;ipporter les bonnes nouvel-
les dont 1! se réjouit :
Puis Va par grant amour douchcment apeU
Robastrc, biaus amis , etc.
Saufrey.
ERRATA.
P. 1 1, V. 3 : Sus Afile monta, lisez Sus AfiU.
P. 96, V. 2 I : leschide, lisez l'eschiele.
P. 128, V. 27 : ne m'aUz ravisant, lisez ne m'aîez ra-
visant? (ne me reconnaissez-vous pas ?)
P. î 35, V. 16 : Que les gens sont lassus, lisez Qucles
gens sont lassus.
P. 139, V. 8 : Où tant à scgnorie , lisez Où tant a
segnorie.
P. 1^9, V. 17 : Pour Dieu ie droiturier. Après ce
derniermot, suppléez deux points tombés au tirage.
P. 198, V. 31 : Li .X. paien le voient, lisez Li .XX.
paien.
P. 208, V. 28 : La roche deffiés, lisez Deffiês.
P. 272, V. 19 : Chi' ert le roi Gloriant, lisez Ch' iert.
P. 319, V. 21 : Au castel de Mauoy , lisez demanoy ,
sur le champ.
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Gaufrey (Chanson de Geste)
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59 qu^£ns park
Toronto 5. Canada
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